VERONE
C'était mm loin de la Piazsa Signorila,, dans un carrefour sur lequel débouchaient cinq <>u six de ces rues étroite e1 tortueuses comme en présentait le Taris «lu moyen âge et comme en présentent encore quelques vielles villes de l'Italie (Vérone entre autres) ; 't'était dans ce carrefour, servant le matin de place du marché, que s'accomplissait la scène dont Jacquet et son compagnon venaient d<' voir imparfaitement les débuts. La petite place avait été envahie eu un clin d'oeil et des centaines de tètes nues formaient des vagues mouvantes se brisant sur les angles des maisons. La nuit était sombre, mais les illuminations que, clans leur haine contre la France, les Véronais avaientallumées en hâte, éclairaient suffisamment les rues et le carefour.
Deux hommes étaient là, pris, enserrés,, traqués, sans espoir de salut et au seiu d'une multitude menaçante, sûre et de l'impunité. L'un de ces hommes paraissait devoir être jeune à en juges par l'élasticité de ses mouvements rapides; celui-là, autant qu'on pouvait distinguer, portait l'uniforme de soldat . français et les insignes du grade de capitaine. L'autre était évidemment plus âgé et son costume était de couleur sombre. La foule menaçait, mais les deux hommes faisaient bonne contenance. L'officier s'était élancé, le saJbre nu au poing, et à l'aide d'un vigoureux moulinet, il avait fait le vide entre lui et le mur nu d'une maison. Poussant son compagnon dans cet espace, il s'était placé devant lui, son sabre toujours la pointe haute.
— Mort aux Français! mort aux Français! hurlait toujours la foule.
Vingt bras menaçants se levèrent, mais le «abre à la lame brillante décrivit des demicercles qui firent reculer les plus entrepre-
nants. Cependant la situation ne pouvait se prolonger longtemps; il était certain que ces deui hommes, quels que faitent leur courage et leur adresse, ne pouvaient lutter contre i,-s quatre ou cinq cents qui s'étaient amassés autour d'eux.
Qu'est ce que ces hommes? demanda Jacquet qui s'était arrêté.
— I)es soldats, reprit avec insouciance son compagnon, qui seront demeurée en arrière de l'armée et que le peuple aura trouvés dans quelque hôpital ou dans quelque cabaret. Maintenant qu'ils sont seuls ici, ces malheureux n'en auront pas pour longtemps.
— Tu crois qu'on va les égorger'/ Pardieu!
Là ! sous nous veux ! dit Jacquet avec violence. Et nous ne leur prêterions pas assistance!
— La foule nous assaillira comme Français.
— Bah! nous nous dirons imigrés.
— Qu'importe ces hommes !
— Je ne puis les voir mourir ainsi. Fais ce que tu voudras.
Et Jacquet, quittant son compagnon, s'élança vers la foule qui vociférait plus que jamais. La situation devenait de plus en plus tragique. L'officier, pressé davantage, s'était vu contraint, pour dégager compagnon et se dégager lui-même, de frapper du tranchant de son arme deux des plus exaltés. Le sang versé avait augmenté la fureur des assaillants. Ces hommes qui, quelques heures plus tôt encore, baissaient honteusement la tête devant leurs vainqueurs, sentaient le péril passé, renaître tout leur courage et tous leurs mauvais instincts. Maint enant qu'ils n'avaient plus affaire à une division mais seulement à deux hommes isolés, ils ne demandaient que mort et carnage.
Les deux Français, comprenant le péril de la situation, se défendaient avec une énergie extrême, mais leur défense ne pouvait être de lonuiie durée.
Plusieurs blessés gisaient à leurs pieds, quand des derniers rangs de la foule poussant les premiers, les clameurs .^doublèrent et la mer humaine couvrit de ses vagues le carrefour entier. Les deux hommes menacés avaient disparu sous le flot en va-
LE TAMBOUR DE LlA 32e DEMI-BRIGADE
Msseur. C'était précisément au moment où Jacquet arrivait au secours des Français.
— Mort! mort! hurlait la foule avec une rage croissante.
— Tiens bon! criait les derniers rangs.
— Bravo! bravo! cria la foule.
l'iie (rouée se fit et on pût voir les deux hommes aux nui i us de leurs furieux agresseurs, traînés au milieu de la place. Des torches furent allumées en un clin d'oeil, la lumière se répandit à profusion et Jacquet poussa un cri sourd:
— Le comte d Adore! murmura-t-il.
-. — Oh! dit une voix brève, je t'aiderai à sauver celui-là, car il peut nous être utile. L'oncle de Camparini sera notre meilleur allié.
Jacquet se retourna; son compagnon était près de lui.
— Allons, Bamboula . . . dit-il.
— Chut! fit vivement l'autre. Devant le comte surtout, appelle-moi Lucieu!
Les deux hommes s'élancèrent.
— Mes amis! crièrent-ils eu excellent italien, qu'allez-vous faire? Ces hommes sont innocents !
— A mort! à mort! criait la foule.
— Faites- les juger! cria Jacquet.
— Les Français ont détruit nos tribunaux ! il n'y a plus de juges.
— Mais ils ne sont pas coupables.
— Ce sont des soldats de Bonaparte! hurla un Véronais en brandissant un couteau
— Non pas, morbleu! ce sont des amis du roi de France ce sont des émigrés!
— Des émigrés! répétèrent plusieurs voix.
— Eh oui! continua Jacquet en voulant profiter du mouvement favorable. Ce sont des gentilshommes qui détestent autant que vous et que moi les armées du directoire
— Voici le comte d'Adoré! ajouta Lucien en désignait le vieillard. Je les connais.
—Ces sont des amis des Italiens! reprit Jacquet.
La foule hésitait; peut être Jacquet allait-il provoquer quelque occasion favorable de fuite, quand le jeune officier, que son compagnon avait contenu jusqu'alors, se dégagea brusquement, et, bondissant, le sabre toujours nu à la main:
— Oui! cria-t-ir en désignant le comte.
Celui-là est un émigré; mais je suis, moi, un soldat républicain, je suis Maurice Bellegarde capitaine de la 32eme! Tuez-moi, maintenant si vous le voulez, mais je ne mentirai pas pour nie sauver!
Des cris furieux répondirent à cette déclaration. La foule, honteuse d'avoir hésité un moment, se rua avec frénésie.
— Maurice! dit le comte en s'élançant auprès du jeune homme.
Mais Jacquet et Lucien retinrent à la fois le vieillard. L'entraînant en arrière, ils le forcèrent à bal Ire en retraite et à abandonmu- son compagnon.
— Laissez-moi! laissez-moi! Maurice! je >eux mourir avec lui! criait le comte en se débattant avec une colère impuissante.
— Eh! laissez ce fou se faire tuer à sa guise! répondit Jacquet. J'ai voulu le sauver.
— Au balcon! en haut! à mort! cria-t-on.
La foule applaudissait... En cet instant, deux jurons énergiques prononcés en français, retentirent aux oreilles de Maurice, dominant les hurlements italiens.
— Tjiens bon! dit une voix. -Tonnerre de Brest! en avant!
— En haut tout le monde! ajouta une outre voix. Vive la France !
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