LE TAMBOUR DE LA 32<> DEMI-E
.son prisonnier avait disparu, il n'était plus question parmi les spectateurs de ce qui ve naît d'avoir lieu, car pieD ue paraissait plus simple. Mi *er l Irande avait conduit le \ i comte ;iu palais du doge; là, le jeune homme avait été fouillé sans qu'aucune Interrogation .ni en lieu, ensuite il avait été ap* pelé devant l'inquisiteur. A toutes les ques tions qui lui avaient été ad relatii e
ulelll ;i ses pl'ol rlld Ils erinirs, Lcopold a\ail
opinini rement refusé «le répondre.
— MettetelO ill dep«is:l<>, ;i\;ii| dit le jll-e
«•n ein|>lu\ .nu la formule consacrée.
Messer-Grande avait alors repris Léopold et l'avait conduit par mille détours jusqu'à une pièce dans laquelle se tenait un nomme ayant appendu à sa ceinture un énorme trousseau de clef s : cet liomme était lesignor plgardien des Plombs. Celui-cj reçut le prisonnier, en donna décharge et appelant deux archers qui se placèrent ;ni>siioi de chaque eùie du vicomte :
— Suivez-moi! dit-il «l'une voix rude.
Léopold obéit. Flanqué «le ses deux estafiers, 11 monta les marches de deux petits escaliers en haut desquels il trouva une prei lière galerie qu'il suivit, puis une seconde, garnie a son extrémté d'une porte massive. Le geôler prit une clef, opvrit cette porte et «invita de la main Léopold à pénétrer dans une sorte de bouge, mal éclairé, bas de plafond et dans lequel régnait une chaleur suffocante.
— Est-ce là ma prison? demanda le vicomte.
Le geôlier ne répondit pas, il s'occupait à refermer la porte d'entrée. Pendant ce temps, Léopold parcourait des veux l'espèce de galetas où il se trouvait. Ses regards tombèrent sur une grande machine de fer .solidement scellée à la muraille: cette machine représentait un carcan ayant la forme ,d'un fer à cheval. Le geôlier s'était rapproché doucement.
— Sa Seigneurie désire peut-être savoir à quoi cela peut servir? dit-il d'une voix doucereuse. Lorsque Leurs Excelences ordonnent qu'on étrangle quelqu'un, on fait asseoir le coupable sur un tabouret, le dos tourné contre ce collier et ou lui place la tête de façon à ce que le cou soit à demi pris, dans ces tenailles de fer. Une masse de soie, qui garnit l'autre moitié, passe par ce trou
! t les deui bout . i ont aboutir a l'axe 'l'un
moulinet auquel on les assujettit, i n
me tourne la roue jusqu'à ce que le pal ient
;iii rendu >nii aine an ciel, car l<- confe* 1e le quitte pas, Dieu merci! qu'il ne soit ex« pire.
I in achevant <i<- donner cet be description, eolier ;i\;iii lancé un méchant coup d'oeil -\w Léopoldjprobablement pour jouir de l'efl'i-i qu'il pensait avoir produit, mais !<• vicomte était Impassible et son regard avait quitté l;i machine pour se reporter sm- une autre partie «lu galetas. Le geôlier sourit en haussant les épaules et, ouvrant une grosse porte doublée <!«• fer que Léopold n'avait point remarquée encore et qui avait à son ml lieu un trou pond d'un demi-pied «le diamètre à peu près, il poussa son prisonnier. Léopold fut contraint a se courber en deux pour entrer, tellement bus ét;iit l<- plafond, puis la porte se referma, et !«• geôlier demanda par l'ouverture si son prisonnier voulait payer pour avoir son repas «lu soir.
— «le n'ai pas faim ! répondit Léopold.
Le geôlier quitta le guichet et s'en fut suivi «les deux archers. Demeuré seul, Léopold resta un moment immobile comme s'il eût eu peine à rappeler ses esprits. S'avança nt précipitamment vers la porte, il la secoua avec des mouvements fébriles, mais les veirous ne crièrent même pas dans leurs e.â- ,ches. S'appuyant alors sur le rebord du guichet, il contempla d'un oeil vague le hideux galetas dans leijuel était l'horrible machine dont la vue semblait lui faire pressentir la destinée qui lui était réservée. Cette ouverture, la seule par laquelle pénétraient l'air et le jour, était garnie d'énormes barreaux de fer tellement serrés les uns contre les autres qu'il était impossible de passer la main entre eux. La. chaleur était extrême,, car l'air vital manquait presque absolument : on n'entendait d'autre bruit que celui que faisaient d'énormes rats en courant sur les murailles. Le vicomte demeura là, immobile, dans la même situation durant plus de .cinq heures. La nuit le surprit, nuit profonde, opaque, que pas un rayon lumineux ne traversait.
— Oh!' s'écria-t-il en comprimant les battements de son coeur, Lucile n'est pas coupable! Non! non!... c'est impossible?
Je suis le jouet de quelque odieuse machina-
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tion!. . Mais pour tout .sortir d'ici ! . . .
Le vicomte recula.
— Sortir d'ici ! répéta-t-il en regardant autour de lui. De quel droit m'y retient-on?
Etendant les bras, il parcourut sa prison comme s'il y eût chercré une issue praticable : cette prison, autant que le vicomte put cd juger dans l'obscurité, était de forme carrée, très basse de plafond et garnie d'une espèce d'alcôve dans laquelle étiaent placés un lit, une table et une chaise. Le vicomte se laissa tomber sur cette chaise en proie aux réflexions les plus douloureuses. Il en savait sous les Plombs et il savait aussi, que sous les Plombs, suivant l'expression du baron autrichien, on y entrait, mais on n'en sortait pas.
Combien de temps demeura-t-il ainsi? Il ne le sut jamais, mais sans doute la rêverie amère à laquelle il était en proie fut longue, car il ne revint à lui qu'en entendant ouvrit ;sjaj (porte : il faisait grand jour et le geôlier venait de lui apporter sa ration de la journée.
— Je veux voir l'inquisiteur, dit Léopold. Le geôlier haussa les épaules sans répondre
— Je veux voir l'inquisiteur, répéta Léopold outré de cette pantomine insultante.
Le geôlier sortit et referma la porte sans même se retourner. Le lendemain, il revint avec quatre archers. On fit sortir Léopold, on le plaça dans la pièce servant d'entrée et l'on balaya sa chambre. De nouveau, Léopold demanda à parler à l'inquisiteur d'Etat : il parla implora, commanda, le tout en vin : personne ne lui répondit, il eût pu se croire entouré de muets.
Alors la rage à laquelle le vicomte fut en proie ne connut plus de bornes: être arrêté sans connaître clairement la cause de cette arrestation, sans en prévoir la durée, sans pouvoir réclamer, sans être jugé ni entendu enfin, lui semblait, à bon droit, le comble de l'iniquité. Page impuissante, colère vaine! mi le geôlier ni les archers ne firent aucune attention à la fureur du prisonnier, ils refusèrent de lui répondre, ils refusèrent de l'entendre. Les jours s'écoulèrent et Léopold, en proie au plus violent délire -que provoquait cette activité prolongée, ne trouvait plus de force pour lutter contre les angoisses morales qui l'assiégeaient, il tomba dan-
expliquer, il faut gereusement malade. Aucun soin ne lui fut
prodigué et la nature seule triompha de la maladie. En revenant à la santé, Léopold sentit qu'un changement profond s'était' opéré dans son âme : à la colère avait succédé le désir de la lutte, à la douleur poignante la volonté arrêtée de tout faire pour reconquérir une liberté indignement ravie.
Durant quelques jours, les ijensées les plus tumultueuses et les plus horribles avaient assiégé son ceiveau : il avait songé à tuer le geôlier et les archers, à fuir ensuite, à triompher par la violence enfin de ceux qui le retenaient prisonnier; mais la raison, revenant plus puissante, chassait promptement ces moyens extrêmes et impraticables. Léopold se promenait alors dans sa prison, l'oeil fixe, les lèvres crispées, le front assombri, l'esprit en travail, if cherchait, il se torturait le cerveau, et le malheureux ne trouvait rien.
Un matin (des mois s'étaient écoulés depuis le jour de son arrestation), Léopold venait de recevoir la visite quotidienne du geôlier et des archers balayeurs, et il tournait dans son étroite cellule comme une bête fauve dans sa cage, quand, par deux fois, il revient en face de son lit; il faisait sombre dans la pièce, mais l'habitude de cette demi-obscurité en avait annulé les effets pour les yeux du (prisonnier. Le vicomte demeurait, là, immobile, réfléchissant, quand tout à coup son regard s'enflamma e use dardant sur le sol, sous le lit. Un cri expira sur ses lèvres; il étendit les mains sans faire un pas en avant, comme un homme à la fois désireux et craintif. Enfin, s'élançant brusquement, il tomba à genoux, se glissa sous le lit et se redressa 'd'un seul bond en poussant une exclamation de joie folle.
— Ahî fit-il, Dieu vient à mon aide!
Et le malheureux prisonnier brandissait dans les airs un objet qu'il tenait dans sa main droite. Cet objet était une longue vis garnie d'un écrou à son extrémité, et qui servait à fixer l'un des côtés du fond du lit. Soit qu'elle eût glissé naturellement en se dévissant d'elle-même, soit que le bois vermoulu l'eût laissé échapper, elle gisait sur le sol au moment où Léopold l'avait aperçue.
— Oh! reprit le vicomte avec un délire ef-
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frayant, voilà qui oie fera faire le premier pas vers la liberté!
i-:i, s;ms perdre "" Instant, il se précipita \,.|-s la partie <!>' cachot où s'ouvrait la porte. Une large dalle blanche garnissait le plancher; Léopold s'accroupit Bur la dal- I, f r\ prenant sa vis des deui mains, Jl se prit a frotter l'extrémité arrondie, après une demi-heure de ce rude travail, il s'arrêta porta le doigl à l'extrémité frottée et se
mainséta macéré, déch iverted'une
plaie; mais la vis était usée sur bonboni arrondi a disparu el présentai! une pointe aocérée formant une sorte de stylei quadrangulaire aussi bien proportionné qu'il fut possible. L'arme faite, avanl d< i rvir, il fal-
hiii songer à la dérober ans yeux di (liens, l'n moyen simple se présenta: c'était ;, l'heure des nsites, de remettre la vis
baissa pour mieux voir. Un soupir de triomphe s'échappa de sa poitrine : la dalle avait usé le fer et la vis présentait une facette assez bien dessinée. Léopold se remit à l'oeuvre. Alors ce fut une rage, une frénésie que rien ne put arrêter ; il semblait que la liberté fut au bout de la besogne. Huit ijours entiers, le vicomte les passa agenouillé sur la dalle, frottant sa longue vis, ne se laissant rebuter ni par les fatigues ni par la
.douleur. Le huitième jour, la paume de ses en place sous le lit. Cette première victoire remportée, le prisonnier avait concentré toutes ses facultés pour faire jaillir la pensée rebelle.
—Que faire! se disait-il avec désespoir. Comment fuir? Par où pratiquer une ouverture?
Quelques jours s'écoulèrent en angoisses nouvelles. Un matin, comme le geôlier et
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les arehers -procédaient au nettoyage de la cellule, Léopold entendit un bruit sourd sous h .-■ pieds: on eût dit des cris, des trépignements, des clameurs furieuses étouffées par la. distance ou par Pepaiseur d'un mur.
— Qu'est-ce que cela? dit-il en écoutant.
— Quoi? demanda le geôlier avec une indifférence assurée.
— Ces cris que j'entende?
— Ali ! c'est Son Excellence nionsignor Cavalli qui interroge sans doute un coupable.
Léopold frissonna.
— Est-ce «loue la salle des tortures qui se trouve au-dessous de cette cellule demandat-il encore.
— Oui, répondit le geôlier.
— Et cette salle des tortures donne dans le salon du grand conseil?
— Précisément.
Léopold ne dit plus rien; mais quand le g'olier et les archers furent partis:
— C'est par là que je fuirai ! dit-il avec une énergie suprême.
Revenant vers son lit, Léopold écarta le •meuble, et, se couchant sur le plancher, il enfonça la pointe de son poignard dans la boiserie de chêne; mais une réflexion terrible vint aussitôt l'assaillir et le glacer d'épouvante.
— Demain ! murmura-t-il, demain on balayera et l'on découvrira ainsi les traces de mon travail.
Une sueur froide inondait les tempes du malheureux jeune homme, et ses doigts crispés pressaient subitement, son front pâli dont les veines se gonflaient à se rompre.
— Comment empêcher que l'on ne balaye chaque matin? se demanda-t-il avec des angoisses horribles.
Le reste du jour se passa sans que Léopold eût changé de place; ce jour-là, il ne mangea pas; la nuit suivante il ne put dormir. Le lendemain, le geôlier, en entrant, trouva intact le maigre dîner qu'il avait apporté la veille; Léopold était étendu sur son lit, moins pour se reposer que pour mieux veiller sur son lit, moins pour se reposer que pour mieux veiller sur son arme, son unique trésor.
— Vous êtes malade? demanda le geôlier.
— Oui, répondit Léopold saisi par une inspiration subite. Il n'y a pas d'air ici, la poussière que vous faites chaque matin en
netoyant nie cause des suffocations douloureuses.
— Bah! fit le geôlier avec indifférence.
Il donna l'ordre aux archers de nettoyer comme de coutume. Léopold se prit à tousser avec une violence croissante. Le geôlier, n'accorda aucune attention à cette toux opiniâtre. Une fois seul, Léopold se fit une blessure au bras avec sa vis aiguisée et il ensanglanta, son mouchoir et sa chemise; ce jour-là encore, il ne mangea pas. Le lendemain, il était extrêmement faible.
— Qu'avez-voûs? lui demanda encore le geôlier; vous ne mangez plus.
Léopold pria qu'on fît venir un médecin. Celui-ci, vieux docteur ataché depuis de •longues années au service de l'inquisition, n'avait ni l'âme tendre, ni le coeur bien sensible et sa science, quoique réputée, était loin d'atteindre à la hauteur de sa mission.
— Vous vous serez rompu, en toussant, quelque vaisseau dans la poitrine, dit-il froidement après avoir écouté les explications du malade. La poussière qui émane •de ces boiseries contient sans doute quelque principe délétère; elle dégage des miasmes putrides.
— J'avais demandé qu'on ne balayât plus, répondit le vicomte.
— Vous aviez raison; je vais en donner l'ordre.
Et se tournant vers le geôlier:
— Cesse de balayer, ajouta-t-il, ce sera une fatigue de moins pour tes archers; mais ils ne se reposeront pas longtemps, le prisonnier n'en a pas pour deux mois.
Puis, sur cette conclusion consolante, le docteur s'éloigna. Léopold eut le courage de demeurer une heure sur son lit dans la crainte d'une seconde visite. La nuit venue, il prit un peu d'aliments et il pria longuement. Il était résolu à commencer son oeuvre dès le lendeman. Le lendemain, effectivement, la cellule ne fut pas balayée. Léopold, certain d'avoir devant lui vingt quatre heures, car la visite du geôlier n'avait jamais lieu que le matin au lever du jour, Léopold déplaça son lit et, son arme à la main, il commença son oeuvre. D'abord les morceaux qu'il détacha n'étaient guère plus gros qu'un grain de froment; seulement peu à peu ils augmentèrent de volume; mais un obstacle arrêtait le travail. La