‹ Le roi du bagneChapitre 76 sur 243 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

La première journée de travail permit à peine a Léopold d'avoir entamée la planche qu'il avait choisie; mais enfin l'oeuvre était commencée, et l'espérance brillait au loin. A la f;n de la nuit, le bois était décttiqu< sur une longueur de deux pieds environ, mais la profondeur atteignait à peine quelques lignes. Léopold était épuisé: il n'avait pas pris le temps de manger et la position à laquelle il avait contraint son corps lui4 avait engourdi les membres au point de lui causer les douleurs les plus vives. Deux heures le séparaient à peine du moment où le geôlier allait venir. Léopold se releva avec un éclair de joie dans les yeux, mais au même instant une pâleur livide se répandit, sur son visage : un nouvel obstacle surgissait devant lui !

Dans son empressement à se livrer au travail, le malheureux avait oublié qu'en creusant le bois, il faisait des copeaux, et ces copeaux, dont le volume devait se quadrupler en raison du trou creusé, pouvai devenir les indices révélateurs de sa tentati-

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ve. Un petit tas de fragments de bois déchiquetés gisait là, à ses pieds, et la vue de ces fragments 'le glanait d'épouvante. Que pouvait-il en faire? le cachot n'avait aucune fenêtre donnant sur 'la pièce précédente. Les amasser sous le lit (le .seul meubles qu'il possédât) était impossible: a mesure que l'ouvrage eut avancé, les copeaux eussent augmenté le volume et le geôlier ou l'un des archers eût pu s'apercevoir de cet amas. Comment fafre disparaître ces copeaux?

comment surtout se débarrasser de ceux qu'allait produire le travail des jours suivants?

Le temps s'écoulait, l'heure allait sonner, le geôlier allait venir, et Léopold ne trouvait rien ! Ainsi, son travail de plusieurs semaines allait être anéanti ! les difficultés sans nombre qu'il avait surmontées pour se faire une arme, une lampe, les ruses qu'il' avait déployées pour empêcher que l'on ne balayât, tout allait devenir inutile. . Léopold entendit au loin le bruit des pas du geôlier et des archers. Se baisser, ramasser les débris, les enfouir dans les poches de sa culotte, repousser le lit à sa place et se jeter dessus, tout cela fut accompli en quelques secondes. Le geôlier entrait.

Léopold avait le sang au cerveau, son visage était cramoisi.

— Vous êtes encore malade? demanra le geôlier en remarquant que le repas de la veille était demeuré à peu près intact.

Léopold ne répondit pas.

— Voulez-vous que l'on fasse venir le médecin? continua le geôlier.

— Xon ! . . balbutia le prisonnier ; ce n'est rien. . un étourdissement . . Il n'y a pas «y air ici. . .

Le. geôlier débarrassait le panier contenant le repas du jour.

— Eh bien dit-il brusquement, qui vous empêche de marcher un peu dans la pièce d'entrée, comme vous le faisiez quand on bayait chez vous; on ne balaye plus, mais je vous laisserai tout de même jouir de la promenade pendant une demi-heure: cela fera circuler le sang.

Léopold murmura quelques mots de remerciements ; le geôlier fit un geste à l'un des archers.

—Veille au dehors, lui dit-il, pendant que je vais porter à manger aux autres prison-

niers. Tout à l'heure je reviendrai renfermer celui-ci.

Léopold fit un pas vers le geôlier comme pour aller le presser dans ses bras, mais il se contint. Le geôlier sortit avec les autres archers, tandis que celui auquel l'ordre avait été donné s'appuyait contre le chambranle de la porte toujours ouverte donnant sur le grand couloir.

L'espèce de taudis dans lequel se trouvait alors Léopold prenait jour par une fenêtre assez large et toute bardée de fer et donnant au-dessus des petites coupoles de fSaint-Marc.

— Puis-je m'approcher de la fenêtre, demanda Léopold en hésitant,

— Oui, répondit l'archer après s'être assuré que les barreaux de fer étaient suffisamment rapprochés les uns des autres.

Léopold appuya son front contre ces barreaux, et l'air pur du matin, en venant baigner ses tempes, les rafraîchit et amena un peu de calme dans son cerveau. Il examina attentivement les lieux. En face de lui et très rapprochées étaient les coupoles basses de l'église dont les murailles descendaient à pic à quelques mètres seulement de celles de la prison, formant ainsi une sorte de couloir étroit à travers lequel serpentait un petit canal de dégagement. Au-dessus de la fenêtre grillée s'avançait une corniche assez large qui courait autour du palais. Léopold avait la main droite dans sa poche et il étreignait une poignée de copeaux Se tournant à demi, il interrogeades yeux l'archer: celui-ci avait les deux bras croisés sur sa poitrine et les regarda abaissés sur le sol; il était évident qu'il ne faisait aucune attention au prisonnier.

D'un geste rapide, Léopold ramena à lui la main enfoncée dans sa poche, et la passant brusquement à travers les barreaux, il laissa tomber les débris de bois sur la corniche: un coup de vent les éparpilla et les dissémina en les emportant. Léopold interrogea les murailles à droite, à gauche, enT face; aucune fenêtre ne les perçait; personne ne pouvait le voir. C'était même probablement à cause de cet isolement qu'on lui avait permis de s'approcher de la fenêtre. A l'aide d'un second geste aussi rapide que ï premier, il se débarrassa du reste des c

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peaux. Le geôlier eut ra quelqui

api-

— Je ni' mieux, dit Léopold. < 5el te

promenade m'a fait du b^en; si vous voulez chaque matin me laisser n spi rer l'air & cette fenél re, je croie que je ae ser u i»l us malade.

Le geôlier fit un Bigne voulait «lin- qu'il H,. \ ovait aucun obstacle à contenter le désir du prisonnier. Léopold avait la certitude de faire disparaître ses amas de copeaux : i! pouvait continuer son travail, ;l pouvait encore rêver la libei

Jadis, lors de son arrivée à Venise comme émigré français, le vicomte avail visité ' curiosités de la ville et naturellemenl le pa- Lai s du doge et Les'Plombs si fameux. Bien .loin de prévoir alors qu'un jour il se verrail enfermé dans l'un d< a cachots de ces prisons célèbres, il n'avait apporté dans ces vis;! que l'attention d'un curieux. Cependant la topographie des lieux était encore assez pré1 seule à sa mémoire pour qu'il eûi pu se retracer dans l'espril un plan à peu près exact du palais. Il avait appris que sa cellule trouvait précisément an-dessus de la salle des tortures, laquelle n'avait d'autne issue que le salon du grand conseil. Or, ce salon du grand conseil n'était jamais fermé qu'à l'heure où les Dix s'a-SSemblaient, et il communiquait avec l'escalier conduisant daus la cour du doge.

— Le trou pratiqué daus le plafond de la salle des tortures, s'était dit Léopold, je descendrai à l'aide de mes draps attachés les uns aux autres; je choisirai le milieu de la nuit; si la porte est ouverte, je ni '-élance dans le salon du conseil; si elle est fermée et que je ne puisse l'ouvrir, je me cache sous un meuble, j'attends que les valets viennent, je les surprends, ej les renverse, je boudis. avant que l'on ait le temps de donner l'alarme, je suis sur les marches de l'escalier du doge, je traverse les cours jamais fermées, et j'atteins la place Saint-Marc. Une fois là, dussè-je me jeter à la nage daus le canal, je saurai échapper aux recherches!

Bien déterminé à suivre ce plan qu'il avait adopté en désespoir de cause, Léopold reprit son travail, Le poursuivant sans relâche. Ses pensées se partageaient alors entre le passé, le présent et l'avenir. Il son-»

geaij aie qu'il adorail .

de I; dont il i

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: e demandait ce que lu r ait l'ai i

i Iranie <-i Emmanuel doivejrl nu- croire mort, se disait il parfi 'avaienl oublié! Si j,. n.. parvenu , (pie pour voir <«lle qui est ma Imer un ;iu! re!. . . oh : non cela est imposai bl< CJranie moublier! son noble coeur ei incapable. .Mais pourquoi Lucile me tendre un piège aussi infâme, elle! Jamais .i'' ne le croirai. la dupe d'une t rame ourdie dans l'ombre! mais dans quel but? Pourquoi? A quoi peut servir ma détention?

qui a voulu me perdre?. . .

Le vicomte abandonnait alors son travail, se le - (pli dévoraient

son esprit. Il entassait conjecture ^\iv «•onjecture, sans même effleurer la vérité. Il m- trouvait rien, il ne s'expliquait rien. Bon impuissance a deviner d'où provenait la source de ses maux excitait sa colère; mais cette coàèrè, loin d'abattre ses forces, loin d'atténuer sa résolution, augmentait énergie et le faisait aspirer av< c nage ;> l'instant où il tenterait le dernier coup pour reconquérir sa liberté.

Les jours s'écoulaient, et le travail avançait. Léopold étai rtneapuvtsst'maCapàoans le plancher un trou long de deux pieds au moius, large de dix-huit pouces. A mesure que sou oeuvre avançait, elle devenait plus péuible. Forcé de travailler couché à plat ventre, son bras enfoncé dans l'ouverture, il était obligé de demuerer de longues heures dans cette douloureuse position rien ne 'le rebutait: il travaillait sans relâche.

Jusqu'alors, la vis eu attaquant les planches et les gravois, avait fait rendre un son mat indiquant que l'épaisseur de la couche qu'il restait à percer était encore considérable. Une nuit, après un travajj plus opiniâtre, la pointe de la vis, en glissant sur un morceau de bois, produisit un bruit sonore. Léopold, s'arrêta en frissonnant; U. recommença l'expérience: nul doute, il attaquait la dernière planche: au-dessous de cette planche était le vide de la salle des tortures. Cette fois il fallait creuser avec

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des précautions infinies afin de ne pas percer le plancher avant l'instant fixé pour la fuite: il fallait disposer l'ouverture suprême de façon à ce (qu'elle pût être pratiquée en quelques heures sur une étendue suffisante.

— Dans deux jours, se dit Léopold, je sel'Oi libre ou je serai mort!

Le lendemain, le geôlier parti, il se remit à l'oeuvre. Un ardent désir d'inspecter d'avance la salle des tortures pressait le malheureux prisonnier. A l'aide de son instrument, il pratiqua un petit trou dans !e plafond. Se glissant dans le trou, la sueur au front, le coeur palpitant, la main fiévreuse, il appliqua son oeil au petit interstice qui'l venait de pratiquer. . . Il demeura là immobile, sans faire un mouvement. . . puis il se redressa lentement : l'expression de son visage était horrible à contempler, les passions les plus affreuses se reflétaient sur cette physionomie désolée. Sans prononcer une parole, il se rejeta à terre et revint encore interroger le trou... atlors un cri de rage folle déchira sa gorge. . . durant quelques heures le malheureux fut insensé.

-C'est que, par le trou fait. Léopold avait aperçu à droite et à gauche une surface perpendiculaire de plus d'un pied: le trou pratiqué aboutissait, par un hasard fatal, entre deux poutres énormes placées en saillies dans le plafond. L'espace entre les deux poutres était de six pouces à peine: il ne fallait pas songer à tenter même d'y faire glisser le corps!

Terrifié, désespéré, Léopold repoussa son lit sans même faire disparaître les derniers copeaux et il demeura toute la nuit couché, immobile, en proie à un état de marasme dont rien ne pouvait le tirer. Deux fois il pensa à mourir: par deux fois il étreignït l'instrument qu'il avait façonné en dirigeant la pointe vers sa poitrine, mais per deux fois heureusement une pensée chrétienne vint arrêter le bras menaçant.

— Eh bien! s'écria-t-il tout à coup avecune rage sourde, je lutterai jusqu'au bout !

La réaction se faisait chez cette nature généreuse, et, à l'abattement causé par la surprise de la douleur, succédait une énergie plus grande.

— Je me rappelle! se dit-il encore après un moment de réflexion. La salle des tor-

tures a son plafond tout garni de poutres en saillies, je l'avais remarqué jadis. Comment ai-je pu l"oublier! Il ne faut plus chercher à fuir par là. Ce qu'il .faut, c'est creuser une galerie au-dessus de ce plafond et gagner la salle du grand conseil; le plafond de celle-là est uni, je me souviens.

Le soir même, Léopold reprenait son oeuvre. C'était un travail gigantesque qu'entreprenait le malheureux. Forcé d'agrandir sa première ouverture pour pouvoir s'y introduire afin de pratiquer la galerie qu'il rêvait, rien ne le rebuta cependant: sa seule crainte était qui'l ne rencontrât un gros mur ï.ui barrant tout à coup la route.

Un mois entier s'écoula dans ce labeur" sans nom. Au reste, l'oeuvre entre]) ri se. paraissait devenir plus facile. Léopold avait rencontré deux planchers superposés et séparés entre eux par un espace vide assez large pour qu'il put s'y glisser en rampant à plat ventre. Où conduisait ce chemin de nouvelle espèce? Léopold l'ignorait Il s'y engagea cependant, il parcourut ainsi une étendue qu'il estima au triple à peu près dé largeur de sa cellule ; là, l'espace libre se rétrécit en angle aigu et, au sommet de cet angle, Léopold rencontra un mur. Quelques coups de sa vis lui apprirent que ce mur n'était pas en pierre de taille, mais en simple moellon; il fallait reprendre le travail interrompu et saper la muraille: l'air "était telement raréfié entre ces deux planches que la lampe ne brûlait pas. Léopold se résolut de travailler dans les ténèbres et il ataqua le mur qui lui faisait obstacle.

Où allait-il? il l'ignorait encore, mais il supposait avec raison que ces deux planchers, entre lesquels il se trouvait, avaient dû être superposés postérieurement à la construction première. L'ancien plancher (celui formant galerie) devait probablement être celui d'une vaste salle divisée plus tard en plusieurs pièces. La muraille qu'il avait rencontrée n'était, à bien prendre, que la base d'une cloison; cette cloison franchie, peut-être trouverait-il de l'autre côté une sortie toute pratiquée?

Tout est possible, et l'âme en proie au désespoir admet toutes les chances de salut.. Léopold sentait la confiance lui renaître.

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Fouillant difficilement ce mur, son travail n'avançait c|iie lentement, car il lui fallait enlever les gravois qu'il faisait. Eleureu* (tement, en se rapprochanl <l<- sa cellule, l'esbace compris cnt re leH deux pla lichen iarginisaii considérablement, el cette espace lui donna In facilite1 d'entasser les décom ~.uis ipii'l cm rembarras d'essayer de les précipiter le matin pur la fenêtre, tentajbive qui eûj pu être fatale, car il ne B'agis- ■ait plus de i»<»is alors, mais bien de pierres M de plâtras. Depuis quelques jours, la lûatité du son s'amoindrissant, faisait comprendre ù Léopold qu'il approchait d'un espace ride. Quel était cet espace? là était toute la question.

— Avant la fin de la nuit prochaine, se

dil-i] un unit in après le départ <lu geôlier, ti*:iui;i; percé la muraille; le jour venu, si |e vois de la luuiière par Le trou, je suis sauve.

Cette journée lu. Léopold travailla avec une énergie extrême. A quatre heures, il eut faim, et, se sentant fatigué, il rentra

dans sa cellule. Couché sur son lit, il mangea les aliments grossiers <iu> lui étaient apportés chaque mai in, puis ses forces revenant et son impatience croissant en raison de l'approche du moment, il reprit sa vis. en aiguisa la pointe sur la dalle de marbre et regagna son poste. Levant le bras et se tenant à demi couché sur le côté pour avoir plus de force, il donna un coup violent : la pointe entra et une grosse pierre .-e détaeha, Léopokl s'apprêta à redoubler, mais, au moment où il allait frapper de nouveau, deux petits coups secs résonnèrent subitement de mutre côté de la muraille. Léopold demeura interdit, stupéfait en proie à un nouvel accès d'inquiétude poignante, d'incertitude terrible.

Il attendit.

Depx coups frappés à distance plus éloignée, retentirent de nouveau; cette fois, Léopold ne pouvait douter, il n'avait point Kvé, il avait parfaitement entendu .11 y ■lavaiit de l'autre côté de la muraille quelqu'un qui avait surpris son travail et qui voulait se mettre en correspondance avec lui. Mais celui-là était-il un ami ou un ennemi? Etait-ce un prisonier comme lui qui cherchait à s'évader? Etait-ce un espion des

Inquisiteurs de surveiller les victi-

mes du i onseil de* i >ix?

D'ailleurs où #e trouvait Léopold? l>;ins quel partie du palais avait-il été conduit par son passage inj «térieu

\ III sors LES PLOMBS

Aux coups frappés pour la seconde fois, Léopold a'avaii ose répondre; anxieu indécis, il eut la prudence de s'abstenir et i! attendil encore, mais une troisième tentative ne fut pas faite. Tonte In journée le vieomt • demeura immobile, attendant toujours en vain. Vers la nuit, il rentra dans sa cellule et il remil son lit en place: il avait besoin de réfléchir, de mettre de l'ordre dans4 ses idées bouleversées Quel coup le sort lui ménageait-il encore? Allait-il cette fois suprême voir seS rêve anéantis? devait-il poursuivre son oeuvre ? devait-il abandonner le travail presque achevé et prendre june au- Ti-e direction? Toute la nuit, Léopold s'interrogea suis pouvoir se répondre; une fièvre ardente faisait bondir le sang dans artères et donnait à son cerveau les rêves les plus extravagants et les pins insensés.

Le lendemain dans la journée, voulant à tout prix sortir de cette situation critique, il reprit sa vi.s et il s'enfonça dans son ténébreux passage, il avançait doucement, rampant avec précaution, évitant de causer le moindre bruit. Enfin il atteignit l'extrémité de la cavité; il rencontra le mur qu'il avait si résolument attaqué la veille: ■lia il demeura immobile et il écouta.

Les heures s'écoulaient; Léopold n'entendait rien, se demandait s'il n'avait pas été le jouet d'un rêve, d'une hallucination; ce qui s'était passé avait-il réellement eu lieu? Tout à coup il crut entendre un léger grattement ; il écouta avec une atention profonde, retenant son haleine. Le grattement devint plus distinct; on travaillait de l'autre côté du mur. Le coeur du vicomte battait à rompre. Tout le reste de la juornée, toute la nuit, Léopokl demeura à la même place, écoutant toujours et entendant sans cesse le bruit sourd que semblait produire un outil grattant la pierre. Le lendemain encore il revint à la même place: il écouta,

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il entendit le même bruit. Cette fois il ne pouvait plus clouter: on cherchait à percer la muraille, et qui pouvait chercher à accomplir ce travail, si ce n'était quelque prisonnier malheureux ?

— Je me serai trompé de voie à suivre, se dit Léopold. J'aurai creusé dans la direction d'une autre cellule et un autre se sera trompé comme moi. Oh ! il faut nous réunir, a nous deux, et en alliant nos efforts, nous réussirons sans doute. Oui, oui, moi aussi je vais me remettre à l'oeuvre!

Quelques instants après Léopold reprenait son travail; mais sans doute le bruit qu'il faisait effraya à. son tour le travailleur inconnu, car le vicomte n'eut pas détaché une pierre, que tout grattement cessa de l'autre côté, Léopold continua avec une ardeur nouvelle. Sur le soir, trois petits coups furent frappés; cette fois Léopold y répondit. De nouveaux signaux furent échangés, et des deux parts le travail fut repris; seulement il parut à Léopold que son compagnon d'infortune devait être doué d'une agilité peu commune, ou qu'il avait de ce genre de travail une étrange habitude, car il semblait avancer dans son oeuvre avec une rapidité extraordinaire. Puis cet homme ne devait prendre aucun moment de repos, car à toute heure, quand Léopold s'arrêtait, succombant à la fatigue, quand il mangeait, quand il dormait, l'autre travaillait toujours sans relâche.

En quelques jours, la masse de gravois et de plâtre qui séparait les deux mineurs diminua rapidement; des deux côtés, ils devaient s'entendre distinctement travailler; encore quelques heures et ils allaient pouvoir échanger des paroles, et leurs mains allaient se, rencontrer. Des deux côtés on sentait prochain le moment de la réunion et on redoublait d'efforts. Léopold était là la tête enfoncée dans une crevasse, tenant sa vis des deux mains et piochant avec achar nement, quand il se redressa soudain, autant que le plancher le lui permettait; il lui semblait avoir entendu un autre bruit provenant de sa cellule.

Il pouvait être alors deux heures de l'après-midi ; jamais le geôlier ni les archers ne venaient après leur visite du matin. Léopold connaissait maintenant les habitudes des Plombs; il savait que l'on ne pouvait

monter aux cachots qu'en passant dans la salle des inquisiteurs d'Etat, que le secrétaire du tribunal avait seul la clef de cette pièce, et qu'il ne confiait cette clef au geôlier que le matin pendant le temps strictement nécessaire à celui-ci pour faire le service des prisonniers. Ce service accompli, la clef était rendue et personne ne pénétrait plus sous les Plombs. (C'était cette précaution qui faisait la sécurité des prisonniers, ainsi que je l'ai expliqué plus haut).

Il était donc presque impossible que quelqu'un vint, a moins de circonstances extraordinaires, dans cette partie du palais en aehors des heures usitées, et cependant Léopold avait entendu des bruits de pas audessus de sa tête. Obéissant au sentiment qui le dominait, il se glissa rapidement en arrière et regagna l'ouverture donnant dans sa cellule; comme il passait la tête hors du trou pratiqué, un cliquetis de clefs parvint distinctement jusqu'à lui. D'un seul bond il fut dans le cachot; et il repoussa le lit sur l'ouverture avec une telle rapidité, qu'une clef introduite dans la serrure de la porte n'eut pas le temps de faire jouer la' gâche avant que tout eût repris sa place.

La porte s'ouvrit, le geôlier apparut et s'effaça le long de la chambranle; deux hommes se dessinèrent alors dans la demiombre; l'un portait le costume des inquisiteurs d'Etat, l'autre était vêtu en gentil- homme élégant. Derrière eux un groupe d'archers se tenait respectueusement à distance. L'inquisiteur et son compagnon échangèrent rapidement quelques paroles à voix ^««p-, puis l'inquisiteur s'inclina en, signe d'assentiment. Alors il fit un pas en arrière et ordonnant du geste au geôlier de le suivre. Tous deux disparurent dans la galerie. Les archers .se reculèrent également, quittèrent le taudis qui servait d'anti-chambre à la cellule et se retirèrent jusqu'au centre de la galerie. De là, ils pouvaient veiller sur la cellule dont la porte était demeurée ouverte, mais ils ne pouvaient rien entendre.

L'inconnu demeura seul, lança autour de lui un regard rapide, puis il pénétra dans le cachot au milieu duquel Léopold se tenait debout, stupéfait et attéré. Une pensée terrible venait de traverser l'esprit du jeune homme.

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— On vient pour un- rendre ma liberté, l'était-!] dii, et mes n-n i ;i n \ <-s de fuite vont ri re déeoun erteaî. . .

L'inconnu était «mi i ic, il ôta son chapeau, salua aussi poliment ojue s'il eût été dans au salon ei Be tournant a. demi/ afin que le jour reniant du dehors pût éclairer son visage:

Monsieur le vicomte me peconnalt-il? deni.iiwhi t-ii d'une \«»ix Insinuante.

Léopold tressaillit et ti\ un bond violent en arrière :

Le marquis Camparini! sVcna-f-il.

Le nouveau venu salua une seconde i'<»is- : — Lui-même, qui vient se mettre a vos ordres s'il peut vous être utile, reprit le marquis,

— Vous ici, vous! disaii Léopold qui ne pouvail en croire ses yeux, car depuis plus de six mois que le malheureux jeune homme était sons Les Plombs, c'était la première fois qu'il voyait eu face de lui un visag^)1, sinon ami, au moins autre Que celui du geôlier ou ceux deà archers de garde.

Camparini souriait.

— Le marquis Camparini! répétait Léopold comme pour se bien persuader de la gréalitlé de celui qu'il voyait.

Puis, lui saisissant brusquement les mains avec un geste fébrile:

■ — Oh! s'éqria-t-il, que venez-vous faire ici ?

— Vous sauver, si vous le voulez, et vous donner le bonheur en échange du malheur, répondit Camparini.

— Me sauver! dit Léopold en frémissant.

Mon Dieu! je suis libre?

— Non ! mais vous pouvez l'être.

— Comment? Quand?

— Dans une heure; écoutez-moi.

Et Camparini, se plaçant bien en face du jeune homme:

— Monsieur de Signelay, dit-il, je viens ici pour vous offrir deux choses qu'il dépend de moi d'accomplir dans ce même jour:

vous rendre votre liberté d'abord et vous réunir ensuite à mademoiselle Uranie de Cantegrelles.

— Uranie ! . . .

— Elle est à Venise.

—Où?

— Chez moi.

Chez vous! répéta Léopold w& étonnement.

— Chez moi, répéta < 'amparinj eu Lu tant Je vous e pliquerai ton! a l'heure comment ei pourquoi. Mais permettez-moi de vous .répéter encore ceci : c'est que si vous le voulez, avant la Pin du jour vous courrez le grand canal en compagnie de la charmante femme que vous aimez.

Léopold demeurait stupéfait

1 l'était le lendemain de cette nuit durant laquelle nous avons conduit le lecteur dans le casino de la Lagune, que Camparini ae présentait devanl le jeune prisonnier; c'était donc également le lendemain du bal donné an palais Foscari, et durant lequel Roquefort avait été si brusquement enlevé.

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