LA VERITE
Apres un moment de silence, Léopold reprit la parole:
— Vous venez de me dire, fit-il d'une voix émue, qu'avant la fin de ce jour il dépendrait de moi d'être libre et réuni à mademoiselle de Cantegrelles?
Camparini s'inclina.
— Monsieur, reprit Léopold dont l'émotion allait croissant, ne vous faites pas un jeu de ma situation douloureuse, parlez franchement. Ce que vous me dites là esttl donc possible? ■
Camparini fouilla dans sa poche et en tira un papier qu'il déplia pour le placer sous les eux du vicomte de Signelay.
— Ceci est, ainsi que vous pouvez le voir, continua-t-il, un ordre d'élargissement signé de l'inquisiteur d'Etat en fonction. L'ordre est en blanc. Or, voici maintenant un encrier portatif et une plume. Que votre nom remplace le blanc conservé sur ce précieux papier et vous voyez aussitôt s'ouvrir devant vous toutes les portes qui vous séparent de la liberté. Vous comprenez maintenant que je suis à même de tenir la première partie de ma proposition. Passons à la seconde. Vous aimez mademoiselle Uranie de Cantegrelles, elle vous aime, et comme elle n'a aucun secret pour moi, son plus respectueux ami, elle m'a confié ce double
amour qu'anim.© l'espérance d'une union prochaine. Mademoiselle Uranie est à cette heure chez moi, où elle vous attend avec une fiévreuse impatience.
— Uranie m'attend! s'écria Léopold qui croyait devenir fou.
Puis, changeant de ton brusquement et revenant à un autre cours de pensée:
— Partons, je suis prêt! dit-il avec énergie.
— Nous partirons, reprit Camparini, mais dans quelques instants. Il faut avant tout que nous ayous ensemble une courte conversation intime.
— A quel propos? demanda le vicomte.
— A propos de votre situation, monsieur ]e vicomte, laissez-moi nr expliquer, je serai excessivement bref. Veuillez seulement répondre nettement à chacune de mes questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser: vous vous nommez bien Léopold de Signelay?
— Sans doute, répondit le prisonnier.
— Votre famille est originaire de Saintonge et la seule de ce nom jadis dans sa province?
— Oui, monsieur.
— Vous êtes l'unique descendant de cette [famille?
Le vicomte fit 'un signe affirmatif.
— 'C'est bien cela, reprit Camparini', et mes renseignements étaient exacts. Permettez que je continue : votre mère était une demoiselle de Morandes?
— Oui, monsieur, mais pourquoii ces questions?
— Parce qu'avant d'aller plus loin, il faut que je m'assure de votre individualité. Excusez-moi, mais vous comprendrez bientôt pourquoi je suis contraint d'agir comme je le fais. Veuillez m'expliquer la filiation Vjx étante entre vous et la famille de Morandes, famille éteinte maintenant.
— Cette filiation est bien simple, monsieur, répondit Léopold dominé malgré lui par le regard investigateur dont l'enveloppait Camparini; M. de Morandes, mon aieul, avait deux enfants: un fils et une fille. Sa fille épousa M. de Signelay, mon père. . .
— Et son fils, une demoiselle de Creilly?
— Oui, monsieur.
— Vous fûtes l'unique fruit du. mariage
de M. de Signelay, et votre oncle, M. de Morandes, eut, lui, trois enfants, deux fiils et une fille; il mourut tôt, laissant sa veuve et ses enfants, deux fils et une fille; il mourut tôt, laissant sa veuve et ses enfants dans une situation de fortune assez peu élevée?
— Cela, est vrai; mais en le rappelant à iui, Dieu lui fit éviter de cruelles douleurs : les malheurs arrivés dans sa famille eussent déchiré son coeur.
— Bref, les deux fils morts, mademoiselle de Morandes, devenue Madame de Saint Gervais, était l'unique représentante de cette branche de votre famille et vous étiez, vous, son plus proche parent?
— Oui!, monsieur, son cousin germain.
—Vous vous rappelez que mademoiselle de Morandes, mariée fort j>auvre à un lu;>mme très riche, hérita de toute la fortune de son mari, qui mourut peu après son mariage-
— Je sais cela.
— Savez-vous maintenant comment est morte madame de Saint-Gervais?
— Non, monsieur; j'ignorais même qu'elle fût morte. Lorsque je quittai la France en 1791, au commencement de l'émigration, madame de Saint-Gervais était folle depuis de longues années; elle était enferée dans une maison de santé au fond de la Bretagne.
— Madame de Sait-Gervais est morte le 21 mai 1761, à Gouesnou, qpvès avoir recouvré la raison.
— Ah ! filt Léopold, qui ne comprenait évidemment pas où son interlocuteur voulait en venir.
— Vous ne devez pas ignorer, reprit Camparini, que madame de Saint-Gervais avait jadis disposé de sa fortune en faveur de son ami, 1-e vieux marquis d'Horhigny, se réservant le droit, si elle recouvrait pleinement la raison, de rentrer en possession de cette fortune.
— Je connaissais effectivement ces dispositions.
— O, en recouvrant la raison, madame de Saint-Gervais, au moment de mourir, apprit que le marquis d'Horbigny était mort précédemment sans laisser d'héritier. Reprenant possession de ses droits, elle disposa alors de sa fortune en faveur de mademoiselle Blanche de Niorres, qu'elle déclara être son unique héritière. Mademoiselle
LE TAMBOUR DE LA 32e DBMI-BRKiA hi:
Blanche ne put rentrer en possession de cette fortune, car on était adora en pleine Terpeur; depuis die ;i épousé une espèce de <;ipitaiue corsaire nommé le ciltoyen le Bienvenu. Or, ce eapitaine le Bienvenu n'est antre qu'uu certain marquis d'Herbois dontt 'm contlamuatiou pour crime d'assassinat ;i fait jadis grand bruit en France, c'était en 1 785.
— Je me rappelle avoir entendu parler de pela, quoique je fusse encore bien, jeune, mais je m» comprends pas pourquoi...
— Permettez!... Par des motifs qu'il sérail trop long de vous communiquer, mademoiselle Blanche de Niorres a renoncé par acte authentique, dont je pessôde le <l(>uble, a l'héritage de madame <le Saint Gervais. Cet héritage refusé reprend sa route naturelle et revient de droit au plus proche parent de madame de Sailnt^Gervais. Cbmprenezrvous?
Et comme Léopold écoulait Camparini sans paraître comprendre:
— Vous êtes le plus proche parent de madame «le SalnMiervais, donc vous héritez d'elle; il ne s'agit tout simplement que de vous faire rayer de la liste d'émigration. C'est trois millions de francs environ que vous laisse votre cousine.
Léopold ouvrait des yeux énormes; la visite inattendue de Camparini, ce qu'il venait d'entendre, cette proposition de liberté cette annonce d'héritage, tout cela bouleversait son esprit. Camparini cessa de parler durant quelques instants, afin de permettre à son interlocuteur de se remettre; puis, quand il jugea que Léopold était assez calme pour l'entendre:
— Je vous ai proposé deux choses, reprit-il' votre liberté et votre réunion à Uranie; je vais maintenant vous dire ce que j'exige en échange : pour votre réunion à celle que vous aimez, les millions dont je viens de vous annoncer la possession. . .
— Hein?- fit Léopold en tressaillant.
— Bah ! dit Camparini d'une voix railleuse, inutile que je joue ici une comédie qui ma fatigue. Parlons clairement. Je vous ai expliqué comment, vous aviez hérité et je veux cet héritage; le moyen est simple. Vous allez vous déclarer le débiteur, par un acte en bonne forme, d'un tiers que je vous présenterai plus tard et vous désister, en
faveur de ce tiers, de tous ros droits à l'héritage 'l'1 madame de Saint-Oervais. \ devez Caire cela avec d'autant moins de n gret, tpM- vous n'aurez jamais joui de millions, et que, par conséquent, vous n'avez pas eu le temps «le voua y habituer. J'ai fait préparer L'acte d'avance; le voilà. . . roulez-vous le signer?
Léopold regardait son compagnon avec un sentiment de défiance évident.
Maintenant, poursuivit Camparini avec un accent brusque et comme un homme qui a hâte de terminer une affaire, pour vous
réunir a l'rani«-, il f;iui que VOU8 Soyez libre d'abord: j'ai donc commencé par [a i"rn en vous posant les conditions de votre réunion a mademoiselle de Cantegrelles; celles
de votre liberté seront plus simples encore^
Léopold s'était remis, et il écoutait son, interlocuteur avec une impassibilité de glact.
— Quelles sont ces conditions? demanirat-il en voyant Canipariie s'arrêter.
— Je sais que vous êtes dépositaire d'un secret de famille important ; je sais qu'TJranie vous a révélé, dans sa confiance en vous ce .secret dont elle a dû être la dépositaire unique: je veux parler de l'acte fait par le marquis cïe Cantegrelles, acte par lequel il déclare que Lucile n'est pas sa fille.
— Monsieur?. . . s'écria Léopold.
— Cet acte existe, je le sais, poursuivit froidement Camparini; vous savez où il a été caché, vous savez entre l'es mains de qui le dépôt en a été fait. Cet acte où est-il? qui; le garde? Voilà ce qu'il faut que je sache et que ej veux savoir!
Et comme Léopold ne répondait pas :
— Eenonciation à l'héritage de madame de Saint-Gervais, reprit Camparini en se penchant vers le jeune homme, aveu de l'endroit où est déposé l'acte que je réclame, et, en échange, liberté et amour; acceptez-vous?
— Deux infamies s'écria Léopold avec une énergie furieuse.
Camparini haussa les épaules et lança un regard de pitié au prisonnier.
— Vous refusez aujourd'hui, c'est naturel et je m'y attendais, dit-il en souriant; mais un autre jour, et ce jour est proche, vous accepterez.
— Jamais ma liberté au prix de mon honneur! dit le vicomte avec véhémence.
LiE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
Camparitni pirouetta sur lui-même, franchit lestement le seuil de la porte, repoussa cette porte qu'il verrouilla extérieurement, comme le faisait d'ordinaire le geôlier, et s'approchant de l'ouverture grillagée par laquelle le jour pénétrait jusque dans le cachot :
— Dans dix jours, dit-il, je reviendrai recevoir votre réponse. Eéfléchissez et vous n'hésiterez pas! Voulez- vous savoir entre quellesmains vous êtes? Votre détentiou, est mon oeuvre; j'avais besoin de vous faire mettre sous les Plombs pour pouvoir m'emparer d'Uranie. Oui, Uranie est en ma puissance, et, si vous refusez. . . je me vengerai sur elle!
— Oh fit Léopold en s'élançant contre la porte.
Mais Camparini s'était reculé, et jetant un dernier regard sur le jeune homme, il s'éloigna par la galerie où veillaient les archers.
Demeuré seul, Léopold étreignit sa tête dans ses mains.
— Elle, entre les mains de cet homme!
s'écria- t-il : elle, Uranie, la victime de ce misérable! Oh! mon Dieu! dix années de ma vie pour une heure de liberté !
— Pas si/ cher! dit un accent brusque. On filera sans amarre en douceur, et, quant au gueux de terien, le gabier s'en charge.
Léopold recula avec une sorte d'épouvante; un cri faillit jaillir de sa poitrine. Sous le lit il apercevait une tête crépue au visage cuivré, basané, à la barbe épaisse, et, de chaque côté de cette tête, deux poings herculéens s'appuyant sur le plancher et soulevant le haut d'un torse athlétique.
— Ah s'écria Léopold avec une joie délirante, c'est vous ! . . .
Et il désigna du geste la galerie creusée par laquelle le nouveau venu avait dû évidemment s'introduire dans sa cellule. L'autre fit un signe affirmatif.
— Un peu, mon fiston ! dit-il. On s'a frayé un chemin comme un rat sous une quille: maitateant, s'agit de pincer un entrechat en plein air.
LE PLAN
Dans le salon de ce casino mystérieux {'e la Lagune, où nous avons conduit le lec-
teur, Camparini et Chivasso étaient assis près d'une fenêtre donnant sur le canal ; il faisait sombre; on était à cet instant du jour où le soleil, sur son déclin, disparaît aux trois quarts à l'horizon et ne lance plus que des rayons obliques et rougeâtres, dont l'extrémité va se fondre dans les premières vapeurs du soir. Sans doute les deux hommes étaient trop préoccupés du sujet qu'ils traitaient pour remarquer la rapide approche 'de la nuit, car aucun d'eux ne paraissait s'apercevoir des ténèbres qui commençaient à envahir l'extrémité opposée de la pièce.
— Ainsi, disait Chivasso, il consentira; û umoins, tu l'espères?
— J'en suis sûr! répondit Camparitai.
Peut-il refuser? Uranie est entre nos mains et, dusse- je la menacer de mort sous les yeux du vicomte, il consentira, je le jure.
— 'Que nous ayons ces papiers, et par eux nous sommes maîtres de Lucile.
— C'est ce qu'il faut, car sans cela elle ne parlera pas.
— Du côté d'Uraniie et du vicomte de Signelay, la situation est claire: le vicomte échange la fortune des Saint-Gervais contre la femme qu'il aime, et Uranie nous donne la fortune de la baronne à la condition de faire rendre la liberté au vicomte. Rien de plus simple : les actes sont dressés, ils sont prêts, et ils seront signés.
-—Mais la baronne. . est-elle donc morte?
— Non ; elle est près de Toulouse, au fond d'un village.
— Eh bien! alors?
' On veille sur elle. Je l'ai laissé vivre parce que aitasi que tu l'as vu, sa vie peut ious être utile; d'ailleurs lord Harbitng doit la revoir.
<~» >■-■■■■ sourit en regardant Camparini.
— Mais du côté de Lucile? reprit-il.
— Eh bien! que vois-tu de plus embrouillé? Le marquis de Cantegrelles a jadis déclaré authentiquement que Lucile n'était pas sa fille : l'acte par lequel il a fait cette déclaration existe; M. de Neoules savait où il était, et nous avons agi trop précipitamment en nous débarrassant du vieux bonhomme, qui n'était certes pas aussi dangereux qu'on le supposait. Enfin, c'est ma faute!. . .
— Peut-être, mais elle est accomplie. Cet acte du marquis, il faut l'avoir.
LE TAMBOUR DID LA 32o DEMI -MUGADID
Nous l'aurons: l'raiiie sait «»" tl 8 été
déposé; le viicomte de Signelaj Le Bail lcmriii ; elle n refusé énergiquement de parter niais je saurai Les contraindre tous les deux en les menaçant l'un par L'autre, Or
teet acte en notre possessi cet acte m11'
csi le déshonneur <le la marquise de Oanteferelles, je contrains Lucile & me livrer... ce qu'il faut qu'elle me Liivre! Entre Le déshonneur de sn mère, que je la menacerai de publier, ert i«> dépôt que je veux qu'elle rende, crois-tu qu'elle puisse hésiter?
— Non, dit Ohiyasso.
— Alors, reprit Camparini, coite épée de Damoclès écartée, nous agissons sans hésiter. .Mou plan est simple et infaillible. En ce qui concerne la fortune «les Sainte îervais et celle de La baronne, le vicomte et Uranie nous les assurent toutes les deux, c'est convenu. Reste la fortune des Niorres, ces milliions pour la possession desquels j'ai soupiré dix années de mon existence, et qui chaque fois où je crois les saisir, m'échappent comme par miracle; ces milliions-là, je les aurai pourtant, car aujourd'hui je ;t,ieus le noeud qui les attache!
— Oui, le petit tambour.
— Sans doute. Cet enfant, qui est notre prisonnier, saiis-tu ce qu'il faut que nous en fassions?
— Non; tu ne m'as rien dit encore à ce sujet.
— Eli bien! écoute, Chivasso. A toi désormais toute ma confiance, à toi mon second, à toi qui seras un jour mon successeur la révélation de mes plans les plus secrets et les mieux ourdis! Ecoute! La fortune des Niorres est immense, et depuis la mort du conseiller elle est demeurée à la merci des événements : la question de la possession n'a jamais été tranchée. Léonore et Blanche ont renoncé jadis à cette fortune, et la mort de Sommes a fait cesser tout débat à l'égard de l'enfant de la Madone. Bibi- Tapin, puisque tel est son nom, sera mis incontestablement en possession de cet immense héritage, dès que son individualité sera prouvée.
— Eh bien! dit Chivasso, il faut qu'elle Le soit!
. Ca.mparini sourit.
— Tu te trompes! fit-il.
—Quoi?...
il tant que cette Individualité ne
jamais prou*
— ( lomment ?
Ecoute! Cette individualité prou l'enfant sera mis promptement en p sîon de sa forl une.
— Non ; jusqu'ici, j'avais dit ce que je voulais <lin- et non C€ que je voulais
( Jomprends-tu?
Explique- toi ; je cherche en vain quelle route i u veux suivre.
— 11 faut que Kiln-Tapin disparaisse: la famille des Niorres a passé jadis pour être éteinte, il faut qu'elle le soit réellement.
Dans Ce »'iis, celle fortune, toujours pho sous le séquestre et à laquelle Blanche et Léopold n'ont plus droit, revitenl à l'arrière cousin du conseiller de Niorres, au citoyen Maurice Bellegarde, celui que tu voulais tuer.
— Ah ! je comprends maintenant pourquoi tu me l'as fait épargner !
— Sans doute; la situation te paraît-elle plus nette? Maurice aime Lucile, et Lucile est en notre possession; donc Maurice est à notre merci !
— Bravo! nous avons entre nos mains Lucide, Uranie, le vicomte. . .
— C'est-à-dire ce qu'il nous faut pour entasser dans nos coffres les fortunes des Niorres, des Saint-Gervais et des Sarville!
— Mais cet enfant, pourquoi nous être alors acharné à le poursuivre? pourquoi avoiir perdu un temps si précieux. . .
— Pour que nous héritions de Maurice Bellegarde, interrompit CampaKi1, il faut que Maurice hérite lui-même, et l'existence de Bibi-Tapin pourrait un jour être prouvée et tout détruire !
— Cela est vrai! donc il faut que cet enfant meure !
—Il faut que Bibil-Tapin vive, mais ce gqu.'il faut aussi, c'est que je rentre en possession du trésor que j'ai perdu; c'est que raie par devers moi ces papiers parmi lesquels est la déclaration du conseiller de Niorres alors qu'il confia l'enfant à Saint- Jean, la seule preuve qui puisse servir à constater l'identité de Bibi-Tapin. Cette preuve détruite, d'autant plus. . . que. . . tu n'as pas remarqué, Chivasso, la ressemblance frappanee qui existe entre cet enfant et Blanche de Niorres?
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
— Si fait cotte ressemblance m'a étonné. A quoi peut-elle nous servir?
— A nie venger de ces deux hommes qui ont lutté avec moi et les miens depuis dix ans, de ces citoyens le Bienvenu et Bonchemin, de ce dernier suri ont qui est parvenu, à Brest, à embaucher sous ses ordres des hommes des hommes qui ne devaient être dévoués qu'à moi; il a touché à la ro.yauté du bagne, ;1 sera puni', mais puni comme je Bais punir!
— Et cet enfant, ce petit tamobur servira à accomplir cette mission?
— Plus tard tu comprendras: aujourd'hui j'en ai assez dit, Tu as toute ma confiance songe a ne jamais en abuser: les exemples ne te manqueront pas! Bamboula est mort? Pick veut s'imposer, il mourra avant peu, mais il faut, avant sa mort, qu'il reconnaisse son impuissance; quant à Roquefort...
— Il s'est chargé de Pick, interrompit *[Ohivasso, et moi je nie charge de lui.
Il faisait nuit noire alors que Chivasso faisait cette terrible réponse: les ténèbres étaient desrendus sur la terre et avaient envahi la pièce dans laquelle se trouvaient les deux hommes, sans que ceux-ci se fussent aperçu de la disparition progressive de la lumière du jour.
Cependant Camparini se leva brusquen.ent :
— Il est tard, dit-il; nous devons nous séparer. Demain je retournerai sous les Plombs. Toi, continue à suivre la route nue je t'ai tracée. A propos. . . et Lucien? ' — Impossible de rien découvrir qui puisse 1 faire douter! répondit Chivasso. Tu te seras trompé.
— Je ne me trompe jamais, répondit Camparini.
— Alors . . .
— Il faut le laisser libre et avoir en lui toutes les apparence de la confiance la plus absolue. Tu m'entends?
— Parfaitement.
Les deux hommes s'étaient dirigés vers ]a porte: ils sortirent et la pièce demeura déserte et silencieuse. Huit heures du soir sonnèrent à Saint Marc. Une heure s'écoula : le timbre de l'horloge résonna de on veau le casino de la Lagune était sombre et triste; pas une lumière ne brillait à ses fenêtres Depuis quelques instants deux gondoles ve-
naient de s'en éloigner. La nuit s'avançait Le salon dans lequel venait d'avoir lieu la conversation que nous avons rapporté était de petite dimesion et éclairé par une petite fenêtre qui donnait sur la Lagune. Il était meublé de larges divans circulaires, de deux magnifiques armoires en marqueterie et de quelques sièges roulants placés çà et là. Ces armoires étaient très hautes, très grandes et ornées avec un luxe de t lovai 1 inouï. L'une était placée près de la porte d'entrée, l'autre près de la fenêtre Devant celle-ci, il avait encore le siège sur lequel était assis quelques instants plus tôt le terrible Roi du bagne.
Comme neuf heures et demie sonnaient, un craquement retentit das ce petit salon désert et silencieux craquement léger comme celui d'un bois sec qui travaille. Au (même instant un murmure de voix arriva du dehors : la brise apportait le refrain d'une chanson, tandis que l'ombre d'une gondole se détachait plus noire au milieu des ténèbres.
Alors un second craquement retentit, et la porte de l'armoire placée près de la fenêtre s'ouvrit doucement poussée de l'intérieur. Une ombre rapide glissa par l'entre-baillement : cette ombre, sans hésiter, sauta sur l'appui de la fenêtre et disparut, tombant dans les eaux du canal.
Au loin on entendait toujours la voix des chateurs qui arrivait en se rapprochant.