LA BOUTE DE RIVOLI
Deux mois après la sanglante bataille d'Aréole, qui avait refoulé les Autrichiens dans le Tyrol et la vallée de Brenta, la situation de l'armée française était devenue presque aussi critique qu'elle l'avait constamment été auparavant depuis l'ouverture de la campagne. C'est une étrange odyssée que celle de cette admirable campagne jamais, à aucune époque, le génie humain me fut plus en prise avec les difficultés. Les armées renaissaient menaçantes sur les pas de ces vaillantes cohortes: c'était l'hydre de Lerne avec ses têtes indestructibles. Un péril naissait, une victoire l'anéantissait, puis un péril plus grand ecore, et tout ans-
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Sitôt il fa liait le coinliii 1 1 re. A rcole ;i\ ;iii al taché un laurier de plus ii la couronne de l'armée d'Italie; mais si la fatigue 'et la -•" son .i\ a i m r mené momentanéent u repos
lin ( >is;|i|-r, les . Il'cl lins ;l e\llir lie se lllo||-
traient pas favorable». Les autrichiens se réorganisaient, Alvinzj recevait de son gouvernement ions- les secours que s;l position eait, et le« efforts il<> l'Aui riche étaient réellement extraordinaires. Toute la .1^; 1 1-nis.iii de Vienne avait été acheminée en pos te sur le Tyrol ; les Uabitants de la capitale, pleins de dévouement, avaient fourni un corps de quatre inille volontaires pris parmi les jeunes gens appartenant aux meilleures familles. L'impératrice avail donné à ces jeunes gens des drapeaux lirons de ses mains. < >n avait fait une nouvelle l<'\ 1 llon^i-ir, et enfin on avait tiiré de l'armée du Rhin plusieurs régiments réputés les meilleurs. En deux mois, Alvinzy se retrouva donc à la tête d'une armée de soixante*dix mille hommes, armée reposée, réorganisée, et composée soit de vieilles troupjes, soit de jeunes recrues au coeur rempli d'ardeur.
Quant à l'armée française, elle comptait toujours son chiffre invariable de trente mille hommes à peine, car tout ce qu'on pouvait faire pour elle était de remplir ses cadres: encore de ces trente mille hommes fallait-il retirer les blessés, les malades et les ^divisions que retenait le siège de Mantoue, qui n'était point Terminé. Le Directoire continuait à abandonner cette- poignée dé braves que commandait un héros dont la renommée subitement immense et le génie reconnu effrayaient les gouvernants. Bonaparte écrivait lettre sur lettre à Paris sans rien obtenir. Epuisé, fatigué moralement et physiquement, le jeune général était malade; sa faiblesse était devenue telle qu'il' pouvait à peine Se tenir à cheval: ses j étaient caves et livides, sa personne paraissait chétive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et aussi perçants, annonçaient que lefeu de son âme n'était pas éteint, et cependant, malgré le délabrement de ses forces, les passions extraordinaires qui le soutenaient lui communiquaient une activité ->ffrayante: les soldats et les officiers étaient émerveillés,
Bonaparte s'attendait à la reprise des lios-
liliics et H veilla 1 en conséquence: Keru
< r bloquait Mantoue, Augereau gagnait
igo, \l.i- "i. ; S 1 : one, I rubert Rivoli el
la Corona. Bonaparte était partout a la
fois.
En dépit de l'hiver, Alvinzy s'avançait avec sis soixante mille hommes pour aller délivrer Wurmser, qui tenait dans Mantoue avec vingt mille: la guerre allait donc reprendre avec plus de vigueur que jamais.
. Trois routes font communiqeur le Tyrol avec la haute Italie: l'une qui tourne I de la Garde, la Beconde qui traverse la montagne et iibi.iit'i a Rivoli, et La troiâèmequi côtoie l'Adige et vient déboucher dans la plaine de Vérone; de ces trois routes la plus jolie, la plus occiden/tée est, sans contredit, la dernière: rien de plus gracieux, de plus frn's que ce pays charmant qui ne détruit pas un hiver trop rigoureux; rien de plus pittoresque que ces successions de vallées et de collines que coupenit cà et là des cours d'eau bordés d'arbrisseaux odoriférants.
Tu matin, le jour même ou Alvinzy avait commencé son mouvement en avant, quatre hommes étaient assis sur le versant d'un petit amelon bordant cette route verdoyante. Quatre chevaux étaient attachés à distance aux branchages de jeunes chênes; ces chevaux, sellés et bridés, attestaient. que leurs cavaliers ne prétendaient pas faire une longue halte. Les hommes prenaient un frugal repas: les premiers rayons du soleil éclairaient cette scène.
—Maurice, disait l'un des hommes à son voisin de droite, écoutez ce que vous dit Jacquet, il a raison, mille fois raison.
— Er ! oui, ajouta celui que l'on venait de désigner, M. d'Adoré me comprend ; il sait que je suis l'ennemi des tâtonnements et des demi-mesures, et si je vous conseille d'attendre encore, c'est qu'il faut attendre, 1 que nous ne pouvons faire autrement.
— Attendre! s'écria Maurice; mais elles, les malheureuses femmes, que devienrrontelles tandis que nous attendrons?
— Ne craignez' rien pour elles. Camparini n'a. aucun intérêt à les maltraiter. X'avezvous pas entendu ce que vous as dit Lucien?
Et Jacquet se retourna vers le quatrième personnage qui n'avait point encore parlé, et qui n'était autre que l'homme au visage
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couturé que nos lecteurs connaissent, Lucien fit un signe affirniatif.
— Mademoiselle Uranie, dit-il, représente, elle, la fortune de la baronne de Sarville; donc Camparinii a intérêt à la ménager, car il veut non seulement cette fortune, mais celle du vicomte de Signelay, et il sait bien qu'il n'obtiendra ce qu'il désire q'en rendant la liberté à sa prisonnière.
— 'Mais Lucile? s'écria Maurice.
— Celle-là, commandant, représente nonseulement la fortune des Niorres que l'on veut également saisir, ainsi que je vous l'ai expliqué, mais elle est dépositaire d'un secret terrible, secret qui peut causer la perte de Camparini. C'est ce secret qu'il faut que nous ayons.
. i — Ce secret, dit Maurice, quel est- il donc? Jamais on ne me l'a expliqué clairement.
Lucien regarda Jacquet.
— Vous pouvez parler, dit celui-ci.
Lucien se retourna vers Maurice.
— Maintenant, reprit-il, vous connaissez dans tous ses détails l'affaire des Niorres; vous savez quel rôle a joué dans cette affaire Saint- Jean, le valet de chambre du conseiller, ou pour mieux dire Camparini, le Roi du bagne. . .
— Puis un autre homme encore, interrompit le comte d'Adoré, un home qui se faisait appeler le cote de Sommes.
— Celui-là est mort, répondit Lucien sans sourciller, donc il est inutile de nous occuper de lui.
— C'est vrai, dit Jacquet.
— Continuez, continuez! s'écria Maurice.
— La nuit où le conseiller confia à Saint- Jean son petit-fils, reprit Lucien, il lui remit en même temps un acte par lequel il expliquait les motifs qui lui faisaient prendre cette précaution, et cet acte de laquelle l'identité de l'enfant pouvait plus tard être constatée. Saint-Jean prit ce papier et le conserva précieusement ainsi que vous le pensez.
— Vous savez encore, dit Jacquet en voyant Lucien s'arrêter, que, lors de l'incendie de l'hôtel de Niorres, le prétendu marquis Camparini fut un de ceux qui se dévouèrent pour sauver les victimbes?
— Oui, dit le comte.
— Camparini, poursuivit Jacquet, s'in-
troduisit cette nuit-là dans le cabinet du conseiller. M. de Niorres avait pour habitude de tenir un journal exact de ce qui se passait chez lui: tous les faits relatifs aux empoisonnements précédents y étaient relatés. Camparini s'empara également de ces papiers.
— Puis, dit Lucien d'une voix grave, comme Roi du bagne, Camparini tient les archives de l'association; ces archives sont des éléments d'éducation pour les enfants du bagne à venir, c'est le livré d'or du crime, et une disposition de la siciété veut que chaque acte important accompli par le chef de la terrible association soit inscrit là avec ses détails afin que si ce chef vient à. mourir, son successeur puisse puiser dans ce registre les renseignements utiles pour Je bien général.
Maurice et le comte e regardaient avec stupeur.
— Après? demanda Maurice.
— Donc, poursuivit Lucien, Camparini avait par devers lui ces archives, le journal du conseiller et les papiers constatant l'identité de l'enfant confié à Saint- Jean. Cela le rendait maître de la situation.
— Mais ces papiers, les a-t-il encore? demanda Maurice.
— Non, répondit Lucien, il ne les a plus.
— Que sont-ils devenus?
— Deux personnes seules le savent. La marquise de Cantegrelles et sa fille Lucile.
— Lucile! s'écria Maurice; elle sait où sont ces papiers? Comment le sait-elle?
Pourquoi? Dans quelles circonstances a-telle pu être mise en relations avec ce misérable?.. .
— Vous oubliez l'hitetoire de lord Harbing, Maurice dit le comte d'Adoré.
— Non, non, je n'oublie pas; mais ces papiers. . .
— Eh bien! lord Harbing et Camparini étaient un même et unique personnage. Se voyant sur le point d'être démasqué en présence de la baronne dont il convoitait les millions, n'avait-il pas juré de se venger?
— Mais ces papiers, mais Lucile?
— • Attendez donc! dit le comte. Cette fois, je crois pouvoir vous expliquer les faits moi-même. Lord Harbing parti bien authentiquement, Camparini revint à Toulou-
LE TAMimMi D I VDB
se: dissimulant once, il continua .1
espionner ce m11^ sr l,:l^ •' ' ' ;l" château do Oantegrelles ,,( Bayez-vous & m1"'1 sentimen1 obéissait le tstre! A on amour effréné que la beauté si noble encore de |;| marquise avail allumé dans son coeur. Oui, OampaTini aimait madame de Oantegrelles.
— E*t la arquise connaissait cel amour?
demanda Maurice.
La sainte femme ignorait ce m11' S(> passait dans l'âme du misérable, elle Ignorait jusqu'à la présence de Oamparini a Toulouse] jusqu'à son existence même. Ce fut alors que Camparini, déployant boutes les ressources dont la nature Payait doué et il avait mis en oeuvre l<k plan horrible pour arriver à perdre la malheureuse dont il désirait La chute. Oh! je sais tout maintenant; Jacquet m'a tout révélé; Maurice, et j'ai compris en l'écoutant ce que je n'eusse pas même supposé. t
— Quoi! donc? dit Maurice qui écoutait comme suspendu aux lèvres du vieillard.
— Oamparini se déguisa. Méconnaissable, il s'acharna sur les pas de la marquise il osa lui écrire sous un nom supposé, sous celui! de don Pedro, il osa lui parler. Madame de Oantegrelles reçut missives et déclarations ainsi que devait le faire une femme comme elle. Camparini éconduit ne se lassa pas, cependant, mais tandis qu'il essayait de faire triompher sa passion, il ne négligeait rien pour assurer sa vengeance et frapper à coup sûr cette fois le marquis, qui) avait par miracle échappé aux assassins apostés sur la route.
"Des gens dévoués à Camparini réussirent à capter la confiance du marquis : ces misérables, obéissant aux ordres qu'ils recevaient, cherchèrent à éveiller les soupçons du marquis à propos des poursuites de don Pedro. Comment parvinrent-ils pour faire pénétrer leurs calomnies dans l'esprit du marquis? je l'ignore, mais le malheureux gentilhomme se laissa prendre au piège teudu sous ses pas: de là ces scènes violentes entre lui et sa femme, scènes do net osuvj entre lui et sa femme, scènes dont je tous ai parlé déjà. La marquise, indignée des soupçon.- dont elle était l'objet, augmenta la colère du mari par sa. fierté superbe. Les blessures que M. de Oantegrelles avait reçues à la tête avaient sans doute affaibli
■on cerveau : par momenl 1 il avail «•es de fureur que rien ae semblait mol
cènes enl 1 'poux devinrent
chaque jour de plus en plus affreu
■• Jusqu'où allèrem rons, maia leur violence dut être inouie, ; inirenj par déterminer <li<-/. le marquia une véritable aberration de prit. Soil que cette pensée lu 1 rée, suit que, dans sa folie, il se la fm forgée lui-même, il s'imagina que sa femme avail mené jadis une conduite déréglée, que l'une de Bes filles a'étail pi que le père de cette enfant était un ami qui l'avait Indignement trahd.
—Oh! je comprends : dii Maurice avec force!
— Oui! dans sa folie il m'accusait, moi, et if «lisait que Lucile était ma fille; cela vous explique la scène qui eut lieu chez moi, scène dont j'igonrais la cause Lorsque Jacquet me l'a révélée: il a appris tous ces détails de la bouche de la marquise.
—Mais ce secret dont vous parliez? reprix Maurice. Ces papiers si précieux.
—Vous allez tout savoir, reprit Jacquet. Camparini s'était donc vengé du marquis, qui s'était opposé à son mariage avec la baronne; mais son amour pour la marquise subsistait toujours, amour violent, terrible, et comme peuvent seules en ressentir ces natures nées pour le mal. Une nuit il s'introduisit chez elle, et là, il osa, pour la fasciner sans doute par l'éclat de l'horreur, lui révéler qui il était : il osa lui dire ce qu'il avait fait, et comme, interdite, affolée, elle ne pouvait croire à tel excès de crimes et d'imprudence, il jeta à ses pieds les preuves de ce qu'il avançait. Que fit alors la marquise? que se passait-il entre eux? Voilà ce qu'on ignore, ce que Camparini n'a jamais révlélé nettement la marquse, elle n'a jamais dit un mot. Cette nuit-là, Uranie était chez sa tante, mais Lucile était dans une chambre voisine, près de sa mère. Le lendemain le. marquis l'emmenait en Bre-
—Mais alors, dit Maurice, comment supposez-vous que Lucile sache où se trouvent ces papiers?
__je ie suppose parce que Camparini 1 a
dit.
— Comment?
<— Je vous répète qu'on ignore absolument
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ce qui s'est passé entre Camparini et la marquise à la suite de cette scène dont il n'a jamais raconté que le début; mais ce que Oamparini a dit plusieurs fois, et cela devant ses fidèles, c'est que ces papiers relatifs à l'affaire de Niorres et à lui-même étaient demeurés entre les mains de la. marquise, et qu'elle seule et Lucile pouvaient dire où ces papiers avaient été déposés.
— Oamparini a répété cela, devant moi, il y a peu de jours encore! dit Lucien. 1
— De sorte, fit Maurice, qu'en s'empara utile Lucile, il espère la contraindre à parler?
— Evidemment.
— Mais il la torturera!
— Non! s'il eût voulu le faire, il l'eût déjà fait; il doit avoir un intérêt puissant à ménager Lucile, car, elle morte, qui lui révélerait l'endroit où se trouvent les papiers? Le marquise n'est-elle point morte?
— Cela est vrai! fit Maurice en réfléchissant.
— Maintenant, reprit Jacquet, vous comprenez clairement la situation: que Lucile échappe aux mains de Camparini, qu'elle revienne vers nous, et ces papiers qu'elle nous livre perdent le Roi du .bagne; aussi îe sait-il, aussL la tuerait-il plutôt que de se la laisser enlever.
— Mais, s'écria Maurice, Lucile était libre il y a quelques mois, pourquoi ne l'avoir pas interrogée alors?
*— Je ne savais rien, répondit le comte d'Adore, car Lucile ne m'avait jamais rien dit, et Jacquet lui-même, ignorait tous ces détails.
— Lucien les a surpris il y a peu de jours ! dit Jacquet,
— Alors, pour délivrer Lucile. .
— Il n'y a qu'un moyen: amener adroitement Camparini sur le territoire français. Ici il est tout-puissant, et nous ne pouvons rien contre lui; en agissant, nous risquons de le pousser à se servir des armes qu'il a entre les mains, à se venger sur ceux que nous voulons préserver. Une fois en France, je me charge de tout, J'ai écrit à Paris : toute la police du pays sera à mes ordres; mais ici, encore une fois, je ne puis rien et je n'ai fait que constater mon impuissance.
— Donc, s'écria Maurice, vous renoncez...
— A rien ! Est-ce abandonner la partie que
chercher à attirer son adversaire sur un terrain qui lui soit défavorable?
— Jacquet a raisou, Maurice ! dit le comte d'Adoré. Il faut attirer Camparini en France.
' — Mais le moyen? demanda Maurice.
Jacquet regarda Lucien.
— Je m'en charge ! dit celui-ci en souriant. Maurice courba la tête en étouffant un soupir.
— A cheval ! reprit le comte. Il faut s'avancer et il faut que nous gagnions Lubiara avant la nuit. Venez, Maurice.
Et le comte, passant familièrement son liras sous celui du jeune officier, l'entraîna doucement vers l'endroit où étaient attachés les chevaux. Jacquet et Lucien étaient demeurés seuls.
— Eh bien? demanda Jacquet, et Pick?
i — Il est sur ses gardes !
—Et Roquefort?
— Il sera à nous. *
— Quand cela? Il faut que ce soit promptement.
— Dès ce soir.
— Tu dois le voir?
— Aujourd'hui même, à Mutol, dans un bois désigné.
— Et il consent? t
— Il consentira.