LA ROUTE DE FREJUS
Au centre du département du Yar s'élève une longue chaîne de montagnes qui contourne le bassin de l'Argens et le ferme presque complètement. Cette chaîne est l'une des innombrables ramifications des contreforts des Alpes qui couvrent ce point de l'extrême sud de la France. Montagnes, pics élevés, forets, cours d'eau, vallées fertiles, sont la mêlés, entassés, se succédanti'un à l'autre et formant l'un des paysages les plus pittoresques que l'œil d'un touriste puisse contempler. Une route serpente au milieu de ces montagnes, contourne ces pics, traverse ces forêts, descend dans ces vallées et franchit ces cours d'eau : cette route est celle conduisant de Fréjus à Brignolles. De nos jours cette route, bien entretenue, parfaitement carrossable, offre une promenade attrayante au voyageur; mais à la fin du dernier siècle il n'en était pas précisément ainsi : la route de Fréjus à Braignolles, comme toutes les autres routes de la France, était en 1796 à peu près impraticable; elle présentait un tracé à peine exact, et il fallait pour la suivre, une connaissance complète de la contrée, sinon l'on risquait fort de s'égarer dans les bois, de tomber dans les fondrières, d'être arrêté par les cours d'eau ou de se fourvoyer dans les tortueux sentiers des montagnes.
Le lendemain même de ce jour durant lequel se sont accomplis les événements que nous venons de rapporter, quatre cavaliers qui suivaient au pas de leur montures les rives de l'Issole, venaient, tournant le dos à Brignolles, de dépasser le petit village de Campdermy et s'avançaient dans la direction de la forêt de la Plaine des Maures.
Deux des quatre cavaliers marchaient en tête, suivis à distance par les deux autres, qu'à leur habillement beaucoup plus simple i! était facile de reconnaître pour des hom mes d'une condition inférieure. Bien qu'ils ne portassent aucune livrée, ces hommes devaient être évidemment des valets suivant leurs maîtres. L'un des deux premiers cavalier était jeune, à peine pouvait-il avoir vingt-cinq ans. Grand et bien fait, il ne manquait pas d'une certaine distinction dans l'ensemble de son individu, et ses gestes gracieux décelaient la souplesse des membres et la force du corps. Il portait un uniforme abominablement délabré de lieutenant d'infanterie; un grand sabre pendait àsa ceinture, qui renfermait également deux pistolets d'arçon; de jolies moustaches noires tranchaient sur le ton brun du visage et se relevaient fièrement sur les joues; le nez était droit et les yeux bruns extrêmement vifs. De nobles sentiments se lisaient sur cette physionomie agréable, que voilait cependant une teinte générale de mélancolie et de tristesse résignée.
Le compagnon de l'officier, qui pouvait avoir quarante ans au moins, était de taille moyenne et de complexion robuste; son risage, soigneusement rasé, était rond et plein; il avait de beaux yeux bleus, au regard à la fois doux et fier, le front plissé et encadré par des mèches épaisses d'une chevelure grisonnante.
Il y avait quelques instants à peine que ces deux cavaliers s'étaient rencontrés sur la route de Fréjus à l'entrée du pont de l'Issolle qu'ils venaient de franchir ensemble. Le plus âgé des deux venait de Brignolles et avait traversé Champdermy suivi de ses deux domestiques, lorsqu'en laissant derrière lui la dernière maison du village il avait bu déboucher le jeune officier par la route de Cabasse. Sans doute les deux hommes se connaissaient depuis quelque temps déjà, car, en s'apercevant mutuellement, ils ivaient poussé à la fois une exclamation de
LE T AMI'.ul K I DKM! IMUC \!>i:
Surprise joyeuse, et s'étaient tendu le main avec u h empressement amical; puis, après s'être assurés qu'ils avaient à suivre l'un et l'iini iv la route de Fréjus, ils avaient continue leur marche en se tenant bot te 8 bot te. — Parbleu! moucher citoyen Neoulea, dit l'officier d'infanterie en atteignant an petit bouquet de bois planté sur le versant de la montagne, le basard m'a généreuse nient servi, et je dois des réparation! an gé
lierai Berthier; moi qni le maudissais, il v a une heure etfcore, pour la corvée <|ii*il m'avait impose, je le Umis en ce moment, puisque Cette corvée a pour récompense le plaisir de \ «mis avoir rciinmi ré.
— Quelle corvée n <»ns avait donc imposée votre général, mon cher Maurice? demanda en souriant .M. de Xeonles.
— Celle d'aller à Ootignac porter l'ordre
à la colonne du général Augereau de s'avancer sur le quartier général; et, par ces rouies endiablées, dans ce pays perdu, une tel-i le promenade qUe celle de Nice à Cotignac ne peut être réputée précisément pour une partie de plaisir.
— Et vous avez accompli votre mission?
—Oui.
— De sorte que vous retournez à Nice?
— En passant par Fréjus et Cannes.
— Est-ce que l'armée va rentrer prochainement en campagne, que l'on concentre ainsi les divisions?
— Je le pense et je Pespère. Xous attendons d'un jour à l'autre l'arrivée du nouveau général en chef de l'armée d'Italie.
— AJi! le Directoire a donc enfin fait un choix pour remplacer le géuéral Schérer?
— Oui, du moins à ce que l'on nous assure.
— Et qui a-t-il nommé?
— Un tout jeune homme, paraîtrait-il, que nous ne connaissons guère.
— Et que vous nommez?
— Le général Bonaparte.
— Ah ! celui qui a sauvé la Convention en vendémiaire et qui vient d'épouser, il y a à peine quinze jours, la charmante veuve du général Beauharnais, l'amie de la belle citoyenne Tallien?
— Précisément.
— Eh bien! j'ai eu l'occasion de le voir une ou deux fois à Paris, ce général Bonaparte, et je dois vous dire qu'il a produit sur moi une singulière impression. Est-ce un
homme de talent'/ je l'ignOte; mais ce dont
je suis certain, c'est que ce a'< an
homme ordinaire.
— Enfin, nous le i ■' l'œuvre
pouvait nous aporter seulement di et des habits. Je ae parle p;'s de la solde ni des munitions, car je commence ■> croire
que l'armée d'Italie n'aura jaruai'. ni ar-
•j nt ni poudre, «-t qu'elle se bat tra pour la
gloire a l'arme -Manche. Mais notre deinn • aient est affreux : nos suidais et BOA officiers
Bont pieds aus, et le général Berthier a fait choix de ma personne pour me bure traverser le département, par la seule raison que
je suis encore le selll officier le lniclIX \é| U de s» lat-major.
Et Maurice jeta un regard ironique SUT son uniforme en lambeaux.
— Jugez de l'état des autres par celui dans lequel je me trouve: ajouta-t-il.
— Quoi! fit M. de Neoules, VOUS manquez de tout à ce point?
— Vous n'avez pas une idée de la situai Ion où nous nous trouvons, mon cher monsieur.
M. de Neoules se rapprocha de son compa gnon.
— Mon cher Maurice, dit-il d'une voix grave, j'ai été l'ami intime de votre excellent père, et c'est mal reconnaître l'affection que j'ai pour vous que de ne pas vous être adressé à moi dans ce dénuement dont vous me parlez.
— Bah ! fit l'officier en riant, je suis jeune et je me porte à merveille. Que me font les privations !
— Ces privations que vous supportez si courageusement me font mal, à moi.
Maurice comprit la délicatesse de pensée de son compagnon et lui tendit la main.
— Cher Monsieur de Xeoules . . . dit-il.
Puis il s'arrêta et éclata d'un rire franc et comunicatif.
— Corbleu! reprit-il, savez-vous bien que si l'on nous entendait causer depuis une de mi-heure que j'ai le bonheur de faire route avec vous, on nous accuserait bel et bien d'aristocratie! Je vous appelle monsieur et je fais précéder votre nom de la particule i éprouvée. . . Citoyen Neonles, je vous demande humblement pardon, au nom de la République une et indivisible, qui contraint ses soldats à un jeûne forcé et à marcher pieds nus! Mais bah! vous m'excuserez, n'est-ce pas?
LE TAMBOUR DE DA 32e DEMI-BRIGADE
— Attachez-vous donc de L'importance à ces niaiseries, Maurice? demanda M. de Neoules.
— Moi? je n'attache d'importance qu'à une chose: c'est à battre les Autrichiens et à rejeter Beaulieu dans le Tyrol. Mais nous ne nous occupons que de moi, savez- vous? J'en suis honteux. Parlons de vous, mon cher ami. Vous avz donc abandonné votre belle demeure de Roquebrune?
— Oh! pour quelques jours seulement.
— Vous êtes en voyage?
— Je viens de Brignolles et je compte coucher demain soir chez moi et vous offrir l'hospitalité durant vingt-quatre heures; ne me refusez pas! Roquebrune est sur la route de Fréjus, et le plaisir que vous me procurerez ne vous dérangera même pas d'un quart de lieue!
— J'accepterais avec bonheur, car je suis heureux de vous voir; mais malheureusement cela, m'est inmpossible.
— Pourquoi?
— Il faut que je sois à Nice demain soir.
— Bah ! un retard de vingt-quatre heures !
— On attend le général en chef d'un moment à l'autre, et le général Berthier m'a donné l'ordr formel de ne faire aucun séjour nulle part, pas même à Cotignac. Or, le général Berthier est plus exact qu'un chronomètre, lui, et il est bien capable d'avoir compté heure par heure le temps qui m'est strictement nécessaire pour aller et pour revenir. Ainsi, je suis contraint de ne pas accepter votre offre si aimable. Mais, sans indiscrétion, qu'étiez-vous donc allé faire ;V Brignolles?
— Y chercher plus de la moitié de ma fortune, réalisée par les soins de mon notaire, répondit M. de Xeoles en baissant la voix. J'ai dans ces sacoches, accrochées à .ma selle plus de quarante-einij milles livres en or, et dans mon portefeuille il y a soixante-dix mille francs en valeurs.
— Peste ! dit Maurice en souriant ; c'est le ciel qui m'a envoyé pour vous servir d'escorte.
— Oh ! fit M. de Neoules en souriant également, le pays n'est pas. parfaitement sûr, il est vrai, mais cependant la route .est si courte qu'elle n'est pas précisément dangereuse à entreprendre.
— Mais vous avez deux jours et une nuit
à [tasse]' avant d'atteindre Roquebrune, et des chemins du diable à franchir.
— Cela, est vrai; mais d'une part, personne ne sait que je voyage en emportant une aussi grosse somme*, et ensuite j'ai avec moi deux domestiques sûrs, dévoués, énergiques et parfaitement armés, ainsi que vous pouvez le voir. De sorte que j'ai entrepris la route sans la moindre appréhension, avecla certitude de n'avoir rien à redouter. Je tiens à établir ce point, afin de prouver que, dans la joie que m'a causée votre rencontre, il n'entre absolument que le plaisir de vous serrer les mains.
— Alors tout le bonheur est pour moi, et je suis le seul qui doive des remerciements à la Providence.
En ce moment, les voyageurs atteignaient l'entrée d'un chemin creux tout bordé de câpriers et de jujubiers, et sur la droite du •quel serpentait un petit ruisseau fraîchement ombragé. Il était alors près de six heures du soir, et le soleil, dont les rayons glissaient horizontalement sur la terre, s'abaissait rapidement à l'ouest. De gros nuages noirs couraient du nord-ouest au sud, et s'amassaient au-dessus des cimes des montagnes qu'ils plongeaient dans des ténèbres naissantes.
Parfois des cris aigus traversaient l'espace, les broussailles d'un buisson craquaient sous le passage des chevreuils. Des aigles, des vautours, des cigognes traçaient des cercles dans le ciel, A passaient comme des flèches au-dessus de la tête des voyageurs, regagnant leurs nuls ou leurs aires avec le butin récolté dans la plaine. D'autres fois un cerf, un daim, un blaireau, effrayés, bondissaient eh avant, franchissaient la route éfcroitè et disparaissaient dans une gorge inaccessible à l'homme.
— On dirait que le mistral veut s'élever, fit observer M. de Neoules eu interrogeant l'horizon nuageux.
LE TOREENT
— De sorte que vous comptez entrer bientôt eu campagne, reprit M. de Neoules après un moment de silence.
— Oui, répondit Maurice, je l'espère coin-
i.i: T wir.orit [>i<: la ::.:■■ di:mi BRIGADE
me soldat, mais je le craini comme Fran-
Pourquoi .' — Mon cher ami, avec tout autre que vous je De parlerais pas ; i i n s i que j<' vais le faire mais aveu1 vouh je serai franc, si, comme of
fîicier, je désire la guerre, coi e citoyen,
je la redoute. Si vous saviez dans quel étal se trouve notre pauvre armée d'Italie? Et pn •imuis envoie pour nous commander un gêné ra] que nous ne connaissons pus, que mous n'avons jamais vu! Que fera-t-il avec
(renie mille lioninies sans souliers, sinis mu nitions, sans canons, sans solde, contre 1rs armées autrichiennes? Dernièrement on a pris "n espion de l'ennemi que Ton a contiainl u parler. Savez-vous ce que l'on a appris par lui? Que Beaulieu avait deux armées prêtes à entrer en campagne, Tune de quarante-cinq mille hommes, l'autre <le trene-cimq mille. Il compte nous l'aire repasser les Alpes, nous chasser de Nice et entrer en France à notre suite. Le peuple italien, travaillé par les agents autrichiens, ontre nous. A cette heure, nos soldats sont obligés d'aller armés à la corvée pour ne pas être assassinés. Enfin, nous sommes parqués dans les Alpes et, pour entrer en Piémont, il faudrait écraser la premier* armée de Beaulieu qui nous barre la route!
— Mon cher Maurice, dit M. de Neoules, vous me paraissez bien près d'être déCOUra- — Ilélas! cher ami, presque tous nos soldats soin encore pins près que moi de renoncer à tout espoir. Je crois que l'on veut sacrifier l'année d'Italie à l'aimée du Rhin.
M. de Neoules ne répondit pas. Peut-être ne se sentait-il pas la conviction nécessaire pour combattre avec énergie le découragement du jeune officier. En ce- moment, une rafale bruyante de vent du nord-ouest s'abattit dans le défilé qui suivait la route et, courbant sur son passage les cimes des grands arbres, éleva au loin des colonnes de poussière qui coururent en tourbillonnant. — La nuit va bientôt venir, dit M. de Neoules en levant les yeux vers le ciel sombre déjà à l'orient et chaudement empourpré à l'occident.
— Et un orage se prépare, ajouta Maurice; sentez-vous les premières atteintes dd mistral?
— Hâtons-nous de gagner ie Luc. Nous
trouverons la un abri pour fa nuit, an bon
souper pour nous et la provende pour nos
. !n \au\.
\i.ii- le Luc esl encore a cinq lii d'ici, fii observer l'officier, M la tempête monte vite quand le inisi pal s'en mêle. ! sans esl à peu de distance, et il me semble • avoir vu en partant une maison d'à t onvenable apparence pour que dei geurs pussent y demander l'hospitalité.
— Flassans a été détru i l'hiver dernier par une avalanche.
— Cela esl vrai, mais à côté des ruines il ;,- a encore nue maison debout, c'esl celle dont je vous parle el que je suis très certain d'avoir vue en me rendant a Cotignac.
— Oui, Maurice, vous ae vous trompez pas, il existe une maison à l'Iassaus. échappée au désastre, mais, pour moi, t'< temenl comme si cette maison n'exislait pas.
— Pourquoi? demanda .Maurice avec éton-
nement.
— Parce que je ne veux pas y demander l'hospitalité.
Est-ce que vous ères brouillé avec le propriétaire?
— Je ne lui ai parlé que deux fois en ma vie et je dois même avouer que. chaque fois, il s'est montré vis-à-vis de moi d'une amabilité excessive.
— Alors, cher monsieur, quelle raison pourriez-vous donner pour justifier l'antipathie que vous semblez ressentir.
— Aucune bonne, je l'avoue, répondit M.
de Neoules.
— Cette antipathie est donc instinctive?
—Tout à fait,
— Et est-ce la maison elle-même qui vous l'inspire ou bien est-ce le propriétaire?
La maison et le propriétaire.
— Ah! voilà qui est étrange!
•j-C'est peut-être même absurde; je le veux bien, mais cela est ainsi. Je déteste le château de Flassans, comme on appelle mal à propos cette misérable bicoque construite à l'extrémité de la gorge de la montagne, et j'éprouve pour son propriétaire, le marquis Chivasso, une répulsion tout aussi peu raisonnable et raisonnée. Blâmez-moi. moquezvous de moi tant que vous voudrez, mais cela est ainsi. Cette maison noire, avec ses grandes fenêtres toujours fermées, avec sa porte qui paraît condamnée, avec sa forêt de sapins qui l'entoure, me semble triste et dé-
ÛLE TAMBOUR DE DA 32e DEMI^BRIGADE
solée. Elle doit avoir quelque lugubre histoire pour légende. Et le marquis Chivasso, cet Italien réfugié en France, ce Vénitien qui reste parmi nous quand sa patrie va être en guerre très certainement avec la nôtre, ne me produit pas un effet plus agréable.
— Mais l'a-t-on jamais accusé de quelque crime, de quelque infamie? demanda Maurice.
— Jamais que je sache, répondit M. de Neoules.
Alors c'est bien réellement par suite d'une antipathie sans cause que vous ne l'aimez pas?
— Mais oui.
— De sorte que, si la tempête qui nous meuace éclatait subitement, si la nuit nous surprenait dans ces montagnes, vous préféreriez être trempé jusqu'aux os ou risquer de dégringoler dans quelque précipice plutôt que de demander un abri au malencontreux Italien?
» — Oh ! dit en riant M. de Neoules, j'ignore si mon antipathie irait réellement jusque là, mais comme la nuit n'est pas encore venue, comme la tempête n'éclatera pas avant deux heures d'ici, je préfère presser l'allure de nos chevaux et gagner Je, Luc. où nous souperons tête à tête sans le plus petit marquis italien. A moins, cependant, ajouta le cavalier en se tournant vers son compagnon </ue, par un motif ignoré de moi, vous ne désiriez absolument réclamer l'hospitalité a a château de Flassans, dans lequel cas je ferais taire mes propres sentiments pour vous être agréable et ne pas vous quitter.
— Moi? nullement! fit Maurice. D'ailleurs vous savez ce que je vous ai dit, je dois retourner à Nice, au quartier général, sans perdre une seule minute. Puisque j'ai refusé l'hospitalité que vous vouliez bien m'offrir, vous que j'aime d'une amitié si sincère, ce n'est pas pour aller réclamer celle d'un homme que je ne connais pas, même de vue. Mes ordres sont précis et le général Berthier ne plaisante rarement dans l'exercice de ses fonctions. Mais pourquoi supposeriez-vous que je voulusse m'arrêter au château de Flassan?
M. de Neoules sourit et lança un regard en dessous à son compagnon.
— Parce que, dit-il, on prétend que le marquis a pour fille ou pour nièce, je ne sais pas
au juste, la plus adorable créature de dixhuit ans que l'imagination d'un poète puisse rêver.
— Ah! on dit cela?
— Oui! vous ne le saviez pas?
— Ma foi, non ! Jamais, je le répète, je n'avais cul end n parler jusqu'ici de votre marquis italien, non plus que de sa fille ou de sa nièce, comme vous voudrez.
— Alors, mon cher Maurice, essayons de trotter un peu, si le terrain le permet, et gagnons le Luc. Voici les nuages qui s'amoncelleut et le mistral augmente de violence.
Effectivement, le ciel devenait de plus en plus menaçant et le terrible vent qui dé-, sole la belle Provence commençait à souffler avec sa fureur accoutumée. Les deux cavaliers avaient mis leurs chevaux au trot, les deux domestiques les suivaient à courte distance, se réglant sur l'allure des maîtres.
Maurice et M. de Neoules longeaient la base des montagnes qui les entouraient de toutes parts, car la route suivait le fond d'une vallée étroite. Au loin, on apercevait à la clarté confuse du jour tombant, une masse noire s'étendant en face et paraissant borner l'horizon rc'ëtait la forêt de sapins sur la lisière de laquelle s'élevait le petit village de Flassans, à la topographie des lieux on comprenait aisément la catastrophe dont Flassans avait été victime.
M. de Neoules et Maurice pressaient leurs chevaux. La nuit descendait d'autant plus rapidement que les montagnes interceptaient les derniers rayons du jour, et le mistral, s'engouffrant avec force dans la gorge, rendait la course fatigante pour les hommes et pour les bêtes. Cependant la tempête n'avait point encore éclaté. Les eava/ il ers apercevaient distinctement la forêt de sapins, et ils attignaient un endroit où une cessation de continuité dans la chaîne orientale des rochers laissait brusquement à gauche une éclaircie formant plaine et au miiieu de laquelle serpentait le lit encaissé d'un torrent.
— Tiens! fit Maurice en arrêtant son cheval, ce site est joli. Je ne l'avais pas remarqué en allant; c'est une véritable surprise de la nature.
Il n'achevait pas qu'un énergique juron accompagné d'un grand bruit retentit derrière lui.
LE TAMBOl R DE LA i2< DHM1 BRIGADE
— Prends garde! prends garde, citoyen!
cria une yoix émue.
Maurice se retourna brusquement, el n'eut que le temps de jeter son cheval de côté. Un tourbillon passait près <!«• lui plus rapide que la foudre, — Arrêtez! arrêtez! cria une autre yoix. L'officier stupéfait, regarda M. de Neou* les, qui lui même paraissait inquiet et étonné par cet accident Inat tendu.
Au moment où Maurice s'était arrêté poar examiner le site pittoresque qui avait captivéson attention, son compagnon avait également maintenu sa monture.
Les domestiques, obéissant an même mouvement, étaient demeurés à distance Les quatre chevaux paraissaient fort tranquilles, lorsque tout à coup, sans cause visible, sans motif apparent, le eheval de l'un des deux domestiques s'était mis à trembler de tous ses membres.
Une sueur abondante avait couvert sa robe; il avait pointé les oreilles, puis, comme obéissant à un subit accès de vertige, il avait bondi en avant et il s'était élancé, entrai nant son cavalier qui essayait en vaiu de lui faire sentir le mors. C'était alors que. le domestique emporté avait crié à l'officier de prendre garde, car il courait droit sur lui. Le second valet s'était précipité au galop au secours de son compagnon, et les deux hommes étaient passés comme une trombe entre Maurice et M. de Xeoules.
Tous deux s'étaient engagés, à la suite l'un de l'autre, dans la petite plaine coupée à son centre par le torrent.
■ — Louis ! rends la main et tâche d'appuyer h; gauche! cria M. de Neoules.
— Et ne le poursuis donc pas, toi ! ajouta Maurice en s'adressant à l'autre domestique. Tu exciteras le cheval !
Mais les deux cavaliers étaient déjà hors de portée d'entendre.
— Qu'est-il donc arrivé à ce cheval dit M. de Xeoules avec étonneinent.
— Un accès subit de frénésie qui l'aura saisi, répondit Maurice. Cela arrive souvent au printemps, quand les chevaux ont besoin d'être saignés.
— Mais celui-là l'a précisément été il y a quinze jours.
— Est-ce qu'il était malade?
— Nullement.
— Est-ce un jeune cheval?
Non pas. il a neuf ans au moini i .,,„. béte que j'ai depuis cinq ans et qui d jamais fait une faute.
( "rsi extraordinaire alors, car rien n'a pu L'effrayer.
. — Et Louis est excellent cavalier.
— Je n'y comprends rien.
—.\h>i non plus.
Heureusement que la montagne enserre cette plaine et que le cheval ne pourra courir Longtemps -ans se heurter aux rochers.
.M. de Neoules étreignit le bras de Maurice:
— Mon Dieu : dit-il en frémissant.
— Ah : fit Maurice avec un accent de
crainte.
Tous deux, suivant de L'œil, dans le pé nombre, La course désprdonnée des deux valets, venaient d'être saisis par un même sentiment d'épouvante. Et, s'élançaut dans la plaine, le cheval emporté s'était jeté SUT la gauche, longeant le pied des monta- 1 De ce côté, il n'y avait aucun obstacle, le terrain était bon: le cavalier ne courait donc d'autres risque que celui de fournir une course folle dont la durée dépendait de lénergie de sa monture. Mais le cheval, s'arrêtant brusquement et faisant une tête à la queue rapide, venait de se diriger tout a coup vers le lit écumant du torrent.
C'était la vue du péril qui avait arraché une exclamation de terreur à M. de Xeoules et à son compagnon.
A travers le brouillard du crépuscule, on Trouvait suivre facilement cette course furieuse. On voyait les efforts désespérés que faisait le cavalier qui, penché en arrière sur sa selle, arc-bouté sur ses étriers dont les courroies étaient tendues à se rompre, essavait de scier la bouche de sa monture en tirant alternativement sur -les brides qu "1 tenait de chaque main.
Mais le cheval affolé, ne sentait rien et continuait son galop effrayant.
Essavons de nous jeter entre lui et le torrent, ou sans cela il est perdu! cria Maurice en lançant son cheval.
AI de Neoules le suivit. Tous deux franchirent rapidement l'espace, mais ils devaient arriver trop tard . "
En dépit de ses efforts, le valet était entraîné, emporté, et il voyait la mort ouvrir sous les pieds de son cheval l'abîme au fond
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
duquel mugissait les eaux furieuses du torrent.
Déjà l'anima], ne voyant pas le danger, s'élançait. . . le valet le retint un moment â* vee une énergie suprême... mais la bride de droite se rompit, le cheval bondit et disparut dans le gouffre avec son cavalier. . .
Un triple cri d'horreur accompagna cette chute effrayante. M. de Neoules, .Maurice et le valet arrivaient à la fois à l'endroit môme on s'accomplissait la catastrophe.
Tous trois, penchés sur le torrent , interrogèrent ses ondes bouillantes.