I.i: TAMBOUR l'i; LA Me DEMI-BRIO
soir ei les feux des cantines brûlaient avec nu éclaj ut testant que i' s marmites, cette
fois, llVl.l'rllI | »l IIS \'eli
Soldats ei sous-officiers causaient en Be chauffa ni et en attendant l'heure «lu repas. Parmi coh groupes qui entouraient la tente du général, il en était un composé d'une douzaine de soldats, qui paraissaient causer avec une animation extraordinaire, l'n tomme <lc haute taille domiait ce groupe et était évidemment l'orateur écouté: c'était notre ancienne connaissance, Rigobert Roaslgolet; niais qui eût vu Rigobert au commencement de lu campagne'eùt eu grand'p ne u le reconnaît re a lors.
L'uniforme use, détérioré, qui jadis couvrait n peine s<m torse herculéen avait é remplacé par un magnifique habit, dont les broderies eussent pu .lutter avantageusement avec celles d'un sénateur vénitien. Un chapeau colossal recouvrait son crâne ei, sur
ce chapeau, se dressait un pli -t qui eût
]>u défier avantageusement une des houpes <lu dais du saint-père. Rigobert semblait transformé; seule, la canne était toujours ïe vénérable jonc orné <le sa pomme gïgantesque, qui comptait autant de campagnes que le tambour-major en comptait lui-même. Autour de Rossignolet étaient les soldats de la .'îiV, et, parmi eux, Gringoire, Roninlus, Torni(|iiet, dont les uniformes bien brossés, bien astiqués, luttaient de brillant avec celui de l'illustre major. D'une marmite voisine s'échappait un fumet qui chatouillait 1 "odorat de la façon la plus engageante. A peu de distance, les remparts de Mantoue s'étendaient et formaient un fond au tableau.
Naturellement la conversation des soldats avait trait à la bataille accomplie l'avantveille, et chacun avait son anecdote à rapporter.
— Pour être vrai, disait Rossignolet en se balançant gracieusement, Rivoli est une manière d'étrenue assez promptement offerte au citoyen général en chef. Excusez, s'il n'est pas content, il viendra le dire.
— Il est sûr et certain, dit Torniquet, qu'en fait d'étrennes le petit caporal n'a pas volé les siennes; on a un peu travaillé l'an IV de la République une et indivisible. sible.
— Beaulieu, Wurmser et Alvinsz en savent quelque chose.
— Eh ! le* . ut n i, cp a Romulus) -i L< aérai ne s'esl n les bras, il faut dire
aussi nu,, dou ;i\ons un peu remué les jamiinl ruban de queue sur la grand'route de l;i \ Ictoire!
— El de lu gloire, ajouta Rossignolet.
— Voyons, reprit Torniquet, remémorons un peu lu situation. Nous étions trente mille à Moui'iioi te?
Oui.
Et maintenant nous somm<
— Trcnic mille encore '.
— I )u même au même, alors.
— Qui, mais nous avons bien laissé vingt mille camarades duranl la promenade.
— ("esl-a-dire qqe le I Krecloire n'a fait que boucher les trous que le canon autrichien faisait, dans nos rang
— Ca, c'est vrai !
— Or donc, cela fait comme qui dirait une cinquantaine de mille de Français; maintenant comptons les Ajitrichiei
—(''est facile, dit Rossignolet: Beaulieu
en avait soixante mille. . .
— Et Wurmser quatre-vingl mille!
— En tout cent quarante mille; en y ajoutant les soixante mille récemment dp
d'Alvinzy, nous disons deux cent mille.
— Et le pouce! ajouta Romulus.
— Là-dessus, d'après les bulletins, nous en avons pris au moins quatre-vingt mille et tué vingt mille.
— Sans surfaire, dit Rossignolet. Pour être juste, J'aut ajouter que nous avons douze grandes batailles, où le chiendent y était en grand et une soixantaine de petits combats, histoire de rire et dépasser son temps agréablement.
— Et dire que le général en chef était partout !
—En voilà un capable de faire la guerre aux autres Enfoncés les Beaulieu, les Alviuzy et les Wurmser !
—Oh ! le vieux n'en a pas pour longtemps, dit Gringoire en désignant les murailles de Mantoue qui apparaissaient vaguement à l'horizon.
En ce moment un roulement de tambour retentit au loin.
— A vos caisses, mes amours! cria brusquement Rossignolet.
On apercevait, en dépit des ténèbres naissantes, un petit cortège qui se dirigeait vers la tente de Sérurier. Ce cortège se compo-
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
sait d'officiers d'état-major escortant un homme revêtu d'un costume de général autrichien. Ce général se nommait Klenau et était cnvové comme parlementaire par Wurmser. Le cortège passa ; Klenau mit pied à terre devant la tente de Sérurier et pénétra dans l'intérieur. Les soldats, qui avaient couru aux armes pour rendre les honneurs militaires, reprenaient alors leurs ébats autour des cantines. Eossignolet, sa canne passée sous son bras, se promenait gravement à quelque distance des causeurs: ]<> digne major paraissait rechercher la solitude pour se livrer à ses réflexions.
En avançant, il dépassa un groupe d'officiers d'état-major qui stationnait à peu de distance de la tente du général. Cette tente avait ses draperies relevées, et, comme une petite lampe brillait sur une table placée au centre, on pouvait facilement voir ce qui se passait à l'intérieur.
Sérurier et Kléna-u étaient assis tous deux de chaque côté de la table et paraissaient discuter chaudement. Ross%nolet continua à s'avancer, et sans intention évidente, il arriva si près de la tente qu'il pouvait non seulement voir, mais encore entendre. Quelques soldats étaient assis sur le gazon; un arbre se dressait abritant de ses rameaux la tente du général. Près de cet arbre, l'épaule appuyée au tronc, se dressait abritant de ses rameux la tente du général. Près de cet arbre, l'épaule appuyée au tronc, se tenait un homme de taille1 moyenne, enveloppé des pieds à la tête dans un long manteau qui non seulement dérobait entièrement son uniforme, mais encore cachait une partie de son visage. Un chapeau à cornes très simple était enfoncé sur le front. Rossignolet lança un regard dédaigneux sur cet homme dont il ne voyait que le dos, placé comme il l'était.
— C'est un riz-pain-sel! murmura-t-il en prenant évidemment l'inconnu pour un fournisseur.
La discussion continua à l'intérieur de la tente entre Klenau et Sérurier; Wurmser, enfermé dans Mantoue et qui avait tout espéré d'Alvinsz, était en prote au plus violent désespoir: sa situation et celle de la malheureuse ville étaient horribles; les vivres manquaient depuis longtemps, les derniers chevaux venaient d'être mangés, et une
épidémie effrayante venait se joindre à la famine. Une plus longue résistance eût été contraire aux lois de l'humanité; le vieux maréchal Autrichien avait fait preuve d'un noble courage et d'une rare opiniâtreté: il pouvait songe]- a se rendre; c'était dans cette intention que la veille il avait fait annoncer à Sérurier que le général Klenau se rendrait; le lendemain au camp français comme parlementaire.
Klenau, pour obtenir de meilleurts conditions parlait des ressources sans nombre que possédait Wurmser; Sérurier combattait ses assertions, et chacun maintenant son dire avec énergie, la discussion menaçait de devenir orageuse. Tout à coup l'homme enveloppé dans son manteau, qu'avait remarqué Rossignolet, quitta l'arbre auquel il était appuyé, et, traversant d'un pas rapide la zone lumineuse qui entourait la tente, il pénétra auprès des deux généraux. S'avançant brusquement, il saisit sur la table le papier contenant les propositions faites par Wurmser et se mit à tracer au crayon quelques lignes en marge.
Tout cela était accompli avec une telle rapidité que ni Serrurier ni Klenau n'avaient pu tenir un mouvement f>our l'empêcher.
L'homme était toujours ïfiveloppé de boh manteau.
Klenau fut le premier qui revint de sa surprise; faisant un mouvement brusque, il se leva pour ressaisir le papier, mais l'inconnu laissa tomber son manteau et se découvrit: Klenau et Sérurier poussèrent un même cri de surprise.
'—Tenez ! dit le nouveau venu sans paraître remarquer l'émotion des deux interlocuteurs, voilà les conditions que j'accorde à votre maréchal. S'il avait seulement pour quinze jours de vivres et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait aucune capitulation honorable. Puisqu'il vous envoie, c'est qu'il est réduit à l'extrémité. Je respecte son âge, sa bravoure et ses malheurs; je lui accorde la permission de quitter librement Mantoue avec tout son état-major; je lui accorde en plus deux cents cavaliers, cinq cents hommes à son choix et six pièces de canon, pour que sa sortie ne soit pas humiliante. Qu'il sorte- de la place demain; dans un mois ou dans six, il n'aura des conditions ni meilleures ni pires; il peut rester tant qu'il conviendra à son honneur!
LE tambour DE j,a Mt DSOil BRIGADE
El comme Klenau ouvrait la bouche pour Pi pondre :
— Je a'ai pieu à ajouter ni pieu ;i euti ddre, continua celui qui renait de bennimer si inopinémenl cette scène.
En achevant, ces mots il quitta la tente, maie la lueur des feux éclairai eu plein son .visage que ne recouvrait plus Le manteau.
— Vive le générai] Bonaparte! hurlèrent les suidais avec Frénésie.
Tonnerre d'imbécile que je suis! s'écrie Etassignolel en se donnant un éonne coup de poing dans le creux <le L'estomac» moi qui l'ai pris pour an piz-pain-sel !
Et Rossignolet, pivotant sur lui-même, ouvrait, le COmpaS de ses longues jambes pour
se rapprocher d<> son général et le contempler «\ son aise, quand il Se heurta brusquement contre un homme qui venait de s'élancer en avant.
— Prends donc garde, grand., commença le major.
Mais s'arrétant brusquement:
— Bigre! fit-il; comment, c'est...
— Où est Maurice? demanda le nouveau venu.
— Mon commanda ut? dans sa tente, en train de se faire panser, car ses blessures le font cruellement souffrir.
— Cours le chercher, qu'il réunisse ses forces, qu'il se lève, et qu'il se traîne jusqu'ici.
— Mais.'.
— Cours donc ! il le faut.
Et l'homme poussa rudement le tambourmajor, le lança dans la direction indiquée, pu's il s'avança résolument vers le général Bonaparte.
— Générai! dit-il en s'arrétant à deux pas du jeune héros.
Le général contempla d'un coup d'oeil rapide, de ce coup d'oeil qui lui était particulier, celui qui venait ainsi de lui barrer le passage.
— Vous êtes le comte d'Adoré? dit-il.
— Oui, général.
— Que voulez-vous?
— Vous demander la ferveur de quelques minutes d'entretient : il s'agit d'un cas urgent.
Le général avait fait signe au comte de le suivre à l'écart.
— Parlez ! dit-il.
— Général, commença le comte, la de-
mande que je rais vous adresser ne devait pas ••in- faite par moi, elle défait i êl r< par le commandement Bellegarde, mais deux blessures reçues il j a trois jours l'ouï contraint, a demeurer sous sa tente. Nous ignorions tous voi re arrivée au camp, ce n < qu'il y a quelques minutes que l'enthousiasme des soldats nous l'a \e\ élé ; j'ai fait prévenir le commandant, s'il peul se soutenir il
\a venir près de vous; mais, dans le cas C0O-
trairc, j'ai voulu vous parler moi-môme.
— Qu'est-ce donc que le commandant vent me demandei*?
— 11 n'a osé nous i<. dire, général. 1 que le matin même de la bataille nous sommes arrivés un quartier général, le commandant nous a pendu un compte rapide et fidèle de sa mission accomplie dans les Ktats vénii :<'ifs.
— Compte exact, je le sais.
— Oui, général. Il a tout d'abord rempli son devoir, mais, ce devoir accompli, Maurice voulait vous parler de lui-même et solliciter votre protection relativement à ses affaires particulières.
Le général fronça les sourcils.
— Je connais toute cette affaire ténébreuse à laquelle vous faites allusion, dit-il ; Maurice Ta confiée à Berthier qui l'aime, et Berthier me Ta racontée à son tour. Malheureusement je ne puis rien, je n'ai aucune influence à Venise, vous le savez.
— Mais général, il est une chose que vous ignorez, c'est que l'une des deux jeunes filles dont il s'agit a été recueillie jadis par un homme que vous connaissez.
— Qui cela?
— Le citoyen Neoules.
— Neoules ! répéta le général en paraissant chercher dans ses souvenirs.
— Rappelez-vous le siège de Toulon.
— Toulon ! je me souviens. . Deux hommes avaient été tués, c'étaient des émigrés que l'on accusait de trahison; les représentants voulaient insulter leurs cadavres et je me suis opposé à cette action. Ces deux hommes morts étaient, je crois, les parents de ce citoyen Neoules, et il m'avait conservé une vive reconnaissance de mon utile intervention.
— Eh bien ! général, l'une de ces jeunes filles avait été adoptée par ce citoyen Neoules.
Bonaparte frappa du pied avec impatience
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
-«Malheureusement, je ne puis rien! dit-
Le général et le comte se tenaient à l'ombre de la toute de Sérurier qui les abritait du feu du bivac devant' lequel se chauffaient les soldats do la 32e. Autour d'eux, à distance respectueuse, se tenait un cercle de curieux. Tout à coup un homme, se soutenant difficilement, força ce cercle et s'avança vers le général. Cet homme, qui portait l'uniforme <le chef de bataillon, se traînait plutôt qu'il ne marchait: il avait un bras en charpe et la tête ceinte d'un bandeau ensanglanté.
Un faux pas, causé soit par la 'faiblesse soit par la précipitation avec laquelle il s'élançait, faillit le faire tomber, quand Rossignolet bondit et arriva à temps pour le retenir. Le blessé se cramponna au bras du tambour-major et parvint, par un effort suprême, jusqu'auprès du général. Rossignolet se recula en saluant militairement,
— Commandant Bellegarde, dit vivement Bonaparte, pourquoi avoir quitté l'ambulance?... Vous souffrez!
— Général, répondit le nouveau venu, je voulais vous parler, je voulais vous demandei ... ,
— Je ne puis rien ! interrompit le général avec impatience; je connais votre situation, je sais ce que vous désirez, mais Venise me déteste trop pour chercher à m'être agréable et ne me craint pas encore assez pour m'obéir.
— Général! balbutia Maurice.
Bonaparte regarda le commandant.
— Oui, oui, reprit-il avec impatience, je comprends tout ce qui se passe en vous, mais encore une fois je ne puis rien, si ce n'est vous laisser à Vérone. Vous êtes blessé, allez-vous reposer là et vous guérir. Demain, Berthier vous 'donnera une lettre pour le général Balland, qui vous prendra pour aide de camp. Les compagnies de dépôt de la 32o séjourneront à Vérone. . Et qui sait? à Vérone, vous serez près de Venise.
— Général! s'écria Maurice qui comprit la pensée secrète de son jeune chef, oh ! je veux . . .
— Assez, interrompit Bonaparte, vous êtes faible, allez vous reposer; demain, si vous pouvez supporter le cheval, vous partirez pour Vérone.
Et Bonaparte, tournant rapidement sur
ses talons, abandona les deux amis. Maurice, très ému, s'appuyait sur le bras du comte.
— Mon commandant, dit une voix rude, voulez- vous ma canne?
Maurice se retourna, Rossignolet était derrière lui.
— Oa vous aidera à marcher, poursuivit le major.
Maurice accepta en souriant l'aide que lui offrait son subordonné.
— Rossignolet, lui demanda-t-il en marchant, penses-tu toujours à Bibi-Tapin?
Rossignolet tressaillit si brusquement qu'il chancela comme si un coup violent l'eût atteint en pleine poitrine et il devint fort pâle.
— Bibi-Tapin ! murmura-t-il.
— Oui, reprit Maurice, penses-tu toujours à lui?
— Toujours, mon commandant ; je l'aimais, cet enfant, et si Je savais tant seulement où i1 est à cette heure. . .
— Que ferais- tu?
— J'irais le chercher, dit énergiquement le major, quand même qu'il serait au fin fond de la lune!
Maurice regarda fixement le major.
— Ainsi tu aimes assez cet enfant, repritil, pour lui sacrifier momentanément une part de gloire! Laisserais-tu l'armée s'avancer, et consentirais-tu à demeure en arrière pour tenter de délivrer Bibi-Tapin?
— Oui, répondit vivement le major, si toutefois mes chefs m'en obtempéraient la permission.
— Alors demain tu partiras avec moi pour Vérone.
— Demain? dit Rossignolet avec étonnement.
Les trois hommes atteignaient alors l'entrée de la tente du commandant.
— Demain, viens ici après la diane battue, dit Maurice en adressant un geste amical au major.
Maurice et le comte pénétrèrent sous la tente. Un homme assis dans un coin vint vivement au-devant d'eux, c'était Jacquet.
—Le général consent-il? demanda précipitamment l'agent de police.
— Non, dit Maurice, il ne m'a même pas laissé formuler ma demande; il comprenait ce que je voulais, mais il ne peut rien à Venise.
i.i: TAMBOUR DE LA 82a DEMI BRIGADE
Je \ "us l'avais dit.
.Mais il m'envoie ;i Vérone servir d'aide
de camp au général Bell and qui c mau
de la pla
La physionomie de Jacquel refléta un éclair joyeux.
1 1 consent à ce que \ ous quit i i<-/- l'armée, dit-il, il vous em oie ô Vérone?
Oui.
( >h ! rien ûjest perdu alors ; m- qui! tan! pan le territoire vénitien, nous pourrons agir touts. J'ai prévenu les citoyens Bonchemin le BienvenU. Avant peu, leur corsaire déguisé vieûdra croiser dans les eaux du Lido. De Vérone ;i Venise, la rouie esl courte.
— Oui, dit le cohite, el dans le dépôt de La 32e, qui sera en garnison à Vérooe, nous trouverons des lu-as vigoureux el des coeurs dévoués.' Jacquel croisa ses lu-as sur sa poitrine. —Eh bien! dit-i] avec an accent de triomphe, je vous avais bien dit, commandant, qu'il ae fallait qu'attendre! Croyez-vous maintenant que mou plan étaif non? avant trois umis. Camparini sera en France et alors ie réDonds de lout.
LUOILE
Le Casino, dont nous avons à peine esquis- ^ se la description, occupait à lui seul un petit îiot, l'un des derniers se rattachant aux gran. des îles formant la ville. Entouré (Veau de tous côtés, il avait l'aspect d'un nid construit sur un rocher. Bâti sur deux étages, il avait quatre façades garnies chacune de cinq fenêtres hautes et étroites; celles du rez-dechanssée étaient grilllagées. Deux des côtés de ces façades regardaient Venise, le troisième la terre, le quatrième la haute mer. Ce soir-là tontes les fenêtres étaient sombres à l'exception d'une seule, une de celles donnant sur la haute mer: nue pâle clarté, perçant avec peine des rideaux soyeux, indiquai aux promeneurs que la pièce d'où elle provenait était habitée. Deux personnages, effectivement, occupaient le centre de cette pièce assez pauvrement meublée. L'un était Camparini, l'autre était Lucile, la malheureuse prisonnière du Roi du bagne.
Lucile él dana un fauteuil; elle
avait le maint îen ferme, l< - poigne l'oeil ardent, et une résolution d'une eu • m- e.\i rôme se lisait sur sa ' physionomie dont les traits contractés offraient l'expn sion d'un mâle courage. < ';i m i»:i ri ni, L'oeil i h l'eu, le front pli* se, marchait lentement autour du siège sur lequel se tenait immobile la jeune fille; il ava | d'une bote fauve décrivant des cercles autour de sa proie. Un silence profond régnait dans li pièce, et l'on n'entendait que la respiration courte et sifflotante de Lucile el lebruil eiwiiiï( des pas de Camparini dont les pieds glissaient sur le plancher. Tou1 à coup le Boj du bagne s'arrêta en faeç de la jeune fille; croisant s: s bras herculéens sur sa vaste poitrine, il enveloppa sa victime d'un regard de flammes.
— Ces papiers! s'écria-t-il d'une voix tonnante, ees papiers! i! me les faut !
Lucile garda le sMence; Camparini se rapprocha d'elle presque au point de la toucher.
— ('es papiers! dit-il encore.
— Je ne sais ce que vous me demandez!
Camparini fit un geste violent, et il croisa ses bras sur sa poitrine en relevant brusquement la tête, ses narines étaient dilaté ses yeux injectés de sang; les muscles du visage se desinaient tendus sur la peau qui avait revêtu une teinte bilieuse; le bandit se contenait, mais il était ^évident qu'il ne demeurait calme en apparence qu'à l'aide de l'effort le plus énergique sur lui-même: il était effrayant.
— Ces papiers dit-il une troisième fois d'une voix rauque. Tu m'apprendras où ils sont: je le veux! Tu céderas, tu parleras!
Il y avait un ton de commandement tellement impératif dans la manière dont furent prononcées ces paroles que Lucile se k dressa à son tour, tandis que le rouge de l'indignation envahissait- son visage.
— Je parlerai, moi? fit-elle avec un regard de superbe défi, je parlerai, dites-vous? Vous vous trompez, je ne dirai rien! Ecoutez-moi, à votre tour, vous qui osez menacer une pauvre femme! Ces papers que vous demandez, j'ignore où ils sont; mais lors même que je pourrais vous répondre, je ne parlerais pas! Xon! je ne parlerais pas et dussé-je endurer tous les supplices, ma bouche demeurerait muette, car ces papiers, je sais ce qu'ils
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
contiennent, je sais ce qu'ils peuvent prouver.
— Toi tu sais cela? s'écria Camparini.
— Je le sais: répondit nettement Lucile.
Camparini fit un mouvement comme pour s'élancer, mais il se contint.
— Que m'importe? murmura-t-il froidement.
Puis un silence:
— Ecoutez-moi, reprit-il, et ne nous emportons pas tons deux, car il faut nous finissions par nous entendre. Que tu saches ou non ce que contiennent ces papiers dont j'exige que tu me livres la cachette, là n'est »noint la question, puisque tu es en ma puissance et qu'il est impossible que tu puisse me nuire. Raisonnons froidement et laisse-moi revenir à mes habitudes de franchise.
En achevant ces mots, Camparini prit un Siège et vint s'asseoir auprès de son interlocutrice; un changement profond s'était opéré dans la personne de Roi du bagne: son re était redevenue calme, l'expression en était presque souriante et ses mouvements •nt cette aisance parfaite de cmix de l'homme au milieu d'un salon; son regard même, tout à l'heure flamboyant, s'était voilé cl adouci. Lucile demeurait immobile et impassible : elle ne parut pas avoir remarqué la transformation subie par son interlocuteur.
—Ces papiers que je demande, poursuivit Camparini,' sont *i moi: c'est ma propriété; en me mettant à même de rentrer en leur possession, tu ne fais qu'accomplir un acte de justice et d'honnêteté.
Lucile fit un mouvement.
— Oui, dit Camparini en souriant, le mot peut te paraître bizarrement employé, mais iî rend parfaitement ma pensée. Ces papiers ont été cachés en ta présence, tu sais où ils se trouvent, dont tu serviras. Je connais ton caractère énergique et bien trempé : une menace de mort ne t'effrayerait point et ne te forcerait pas à céder, aussi ne te la ferai- je pas; d'ailleurs j'ai intérêt à ce que tu vives. Depuis que tu es en ma puissance, j'ai voulu t'arracher déjà ce secret, j'ai mis tout en oeuvre; mais, je l'avoue, mes ruses les mieux ourdies ont échoué devant la fermeté de ta résolution. Aujourd'hui, j'en suis arrivé à ce point qu'il faut que je te parle en face; aujourd'hui, je jette le masque et je viens à toj franchement, en te disant : Il faut
que tu me révèles le secret que tu possèdes! Quand un homme tel que moi agit ainsi que je le fais, coinpivnds-tu enfin qu'il faille céder?
Et Camparini se redressant de toute sa ]) auteur, étendit le bras avec un geste de domination. Les yeux de Lucile ne se baissèrent même pas; elle regarda fixement le Roi du bagne, mais elle ne prononça pas une parole, elle ne fit point un geste.
— Deux moyens sont à ma disposition pour te faire parler, continua Camparini sans paraître s'occuper de ce mutisme; il dépend de toi maintenant de me faire choisir. è
Lucile ne manifesta pas avoir entendu.
— Tu aimes un homme et tu es aimée de lui: cet homme, c'est le commandant Maurice Bellegarde; il dépend de moi de le tirer de son obscurité et d'en faire un homme puissant: le veux-tu?
Lucile ne répondit pas.
— Maurice peut être un jour l'héritier de la famille des. Niorres, poursuivit Camparini ; livre-moi ces papiers que je te demande, et je m'engage à faire reconnaître le contenu de ces papiers; — si cela est, tu dois me comprendre; l'anéantissement de ces papiers servira tes intérêts aussi bien que les miens: ne révèlent-ils pas l'existence ■d'un héritier direct des Niorres et ne sontils pas, par ce fait, le seul obstacle à ce que celui que tu aimes entre en possession de ces. millions convoités? Penses-tu à ce qu'un homme intelligent comme Maurice pourrait espérer par le temps qui court, ayant entre ies mains des trésors aussi considérables, et ces trésors, ne serait-il pas doux pour toi de songer que tu as contribué à leur possession? En agissant aimai à qui fais-tu du tort?. . . à personne. L'héritier des Niorres fest mort, bien certainement. •
— C'est faux ! il vit !.. . interrompit brusquement Lucile.
Camparini se leva avec violence.
— Consens, ou Maurice mourra dit-il.
— Je ne dirai rien car je ne sais rien, et Maurice ne mourra pas! répondit Lucile.
Non, il ne mourra pas, car vous avez intérêt h le laisser vivre; cet intérêt, quel est-il! je l'ignore, mais il existe, sans quoi vous eussiez déjà menacé Maurice pour me contraindre à parler.
Camparini revint vers Lucile.
— Eh bien reprit-il, ta liberté sur l'heu-
Il DK LlA
pe, ta réunion ;i Maurice, m i u me livr< gecrel :
— Je ne sais rien! dit nettement Lucile. * — Tu refui
Je ne sais rien !
Mais Maurice ;i besoin de toi, mais il csi blessé, mais il Be meurj peut-être fi ,,(,i te heure, i i u refuses d'êt re réunie à lui . . .lis rien ! <lii encore Lucile, Oamparimi fit un geste bellement brusque qu'une chaise placée près de lui roula sur le plancher; ses veux redevenaienl étincelants el l'expression farouche, ses dents ni serrées ej ses lèvres tellement renia qu'on u • les voyait plus.
Mors, s'écria Camparini avec un paroxysme de colère, Uranie mourra, et elle va
mourir lu sous les yeux !
— Uranie ne mourra pas! dit Lucile avec la mêjne énergie étrange et terrible; elle ne mourra pas, car si elle mourait elle emporterait avec elle dans la tombe la fortune de la baronne, cette fortune pour la possession de laquelle vous avez déjà accompli tant de crimes : celte fortune que l'Anglais lord Barbing, l'Espagnol don Pedro, l'Italien Campaviui ont convoitée tour à tour, au profit d'un même personnage, au profil du Roi du bagne!
— Tais-toi! hurla Camparini avec emportement.
— Ali! fit Lucile, vous voyez bleu que je vous connais! Lord Harbing, don Pedro, Oamparini, je vous ai devinés. Dieu a permis que mon regard pénétrât sous les masques que vous posiez successivement sur votre visage. Je ne pouvais parler, vous le savez bien encore. Le serment que j'ai fait à ma mère me ferme les lèvres, en face de vous, seule avec vous, ce serment n'a pas de valeur. Tuez-moi maintenant si vous le voulez, Dieu nous voit et il m'entend !
Camparini s'était reculé, se repliant sur lui-même comme s'il eût voulu prendre son élan pour bondir; il avait l'aspect frémissant du tigre en présence de sa proie, ses yeux avaient une expression d'une férocité saisissante, ses dents craquaient en s'entrechoquant, ses poings se fermaient avec des tressaillements nerveux.
— Ces papiers ! dit-il, ces papiers ! Si tu ne veux pas les vendre au prix de la fortune de l'homme que tu aimes, au prix de la vie
de ta soeur, i u les vendras au pri s de l'honneur de ta m<
L'honneur de ma i . u pûlissanl .
< mi, in comprend n'ai pu triom-
pher encore de ta résit tan e h mes volonj'ai su contraindre ta *oeur h m'obéir; "•ui- qui, elle au entre mes mains
et qui m'a 11 te par lequel le marquis
<l. Cantegrelle déclar >\\\<- Lucile n'esl pas sa fille.
i franie a livré c i acte '. s'écria Lucile une e.\i reine véhémence.
Oui ; veux-tu L'échanger contre le crel que je te demande?
Lucile demeura immobile e1 comme fa née. Puis, se raiiinuiiit loui à coup, elle courul à Camparini el se plaçanl en face de lui:
— Vous ave/, eei acte? reprit-elle.
— Oui, dit encore Oamparini.
— Uranje vous l'a livré ici, à Venise.
— Quand?
— Il y a trois jours.
— Eh bien! dit brusquement la jeune fille .'. n . Ce* aci
l'heure, et sur l'heure aussi je vous livre le secret que vous voulez apprendre.
En parlant ainsi, Lucile tenait ses yeux rivés sur ceux de Camparini; celui-ci tressaillit et il fit un pas en arrière, mais dans ce tressaillement, dans ce mouvement, il y eut une hésitation marquée, quoique rapidement passagère.
— Ah ! s'écria Lucile avec un élan de joie frénétique, vous avez menti ! Uranie ne vous a pas livré cet acte !
Camparini se mordit les lèvres; mais souriant presque aussitôt :
— Cela est vrai', dit-il froidement, mais je sais maintenant tout ce que je voulais savoir ; d'une- part, c'est que cet acte du marquis existe réellement et qu'Uranie en possède le secret, et, de l'autre, c'est que tu sais, toi, où sont les papiers qu'il faut que tu me Hvres, ce que tu prêt, ndais i^m rar.
— Je ne parlerai pas! dit résolument Lucile.
Camparinii sourit.
— Je t'ai dit le prix de tes paroles, reprit-. il : l'honneur de ta. mère ! Crois-tu donc que cet honneur, demeuré jusqu'ici intact, ne dépende que de la possession de cet acte du
L,E TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
marquis? Non, morbleu! cet honneur est entre mes mains comme Test cette statuette que je prends sur cette table, et je puis le briser aussi facilement que je brise cqftte porcelaine.
Et saisissant une ravissante figurine de Sèvres placée à sa portée, Camparini la lança violemment aux pieds de la jeune fille.
— Ma mère est morte ! dit Lucile.
— Mais son honneur vit encore! C'est cet honneur que je tuerai!
Lucile pressait son front entre ses mains crispées.
— Lord Harbing, don Pedro, Oamparini, as-tu dit, continua le Roi du bagne avec véhémence, tu connais le secret de la triple incarnation; eh bien! si lord Harbing a. été de ta mère !
— Vous mentez! s'écria Lucile, jamais la marquise de Cantegrelles ne fut coupable!
—Eh! qu'importe qu'elle l'ait été réellement ou non, chacun n'a-t-il pas cru don Pedro heureux dans ses amours? la marquise me Pa-t-elle pas reçu la nuit, dans le invétéré? N'ont-ils pas échangé ensemble une correspondance secrète? dite témoins enfin n'ont-ils pas surpris don Pedro à la sortie de l'un de ces nocturnes rendez-vous?
— Des témoins apostés par vous, misérable infâme, pour perdre une honnête femme!
— Sans doute! répondit froidement Cam»pariui. Ne devais-je pas prendre mes précautions? Tu oublies comment les choses se (sont passées, rappelle-toi tes années de jeunesse! Quand je vins à Toulouse sous le nom de lord Harbing, que voulai-je? épouser la baronne de Sarville et pas autre chos^. Si Ton m'eût laissé suivre la route que j: m'étais tracée, ta famille eût été épargnée; mais ton père et ta mère se sont dressés devant moi, ta mère surtout, que je trouvai belle et que j'aimai . . . Elle a été implacable envers lord ITarbing. . .
— Celui qui avait armé des bras meurtriers (contre le marquis! s'écria Lucile. Lord Harbing, qui tenta à la fois d'épouser ma tante, de séduire ma mère et d'assassiner mon père ! Oh! pouvait-on amasser assez de mépris et de haine pour écraser ce misérable!. . . .
- -Aussi, poursuivit Camparini, lord Harbing, dut-il quitter Toulouse et abandonner la partie; mais don Pedro revint pour venger le gentleman et triompher de ses enne-
mis, don Pedro (pie Personne ne reconnut cependant !. . .
— Vous vous trompez! s'écria la jeune fille, don Pedro et lord Harbing ont été reconnus pour le même homme!
— Par qui? demanda Camparini.
— Par ma mère !
— Tu mens!
— Je prends Dieu à témoin que je dis la vérité ! Ah ! j'ai dans le coeur un secret terrible, que j'avais juré à ma mère vivante de ne jamais révéler à qui que ce fût, mais ma pauvre mère est morte1 à cette heure, et je suis libérée de mon serment. Ce secret, cependant,! jamais il ne sortirait de mes lèvres si Dieu ne nie mettait en votre présente. Ah ! vous menacez de ternir l'honneur d'une honnête femme morte de chagrin et de douleur, eh bien! sachez donc que cet honneur n'est pas entre vos mains!
Hein! fit Camparini avec suprise.
— A votre tour, contiuna Lucile avec une énergie nouvelle, rappelez-vous le passé! Quand mon père fut contre lui, lord Harbing, à la veille d'être démasqué, quitta brusquement Toulouse. Le comte d'Adoré et cet homme qu'il avait fait venir, ce Jacquet, éclairèrent nettement et cruellement la situation: Lord Harbing, c'est le Roi du bagne ! dit Jacquet. Et il nous déroula un. soir toute la lugubre légende de cet infernal esprit du mal: j'étais seule avec ma mère et ma tente, lorsque Jacquet nous parla ainsi ; T'en nie était près de mon père. Uranie ne sut jamais rien de la fatale vérité: ma mère craignait de porter un coup trop rude à sa jeune imagination; elle ignora tout, mais je savais tout moi ! . . .
" Enfin, mon père guérit, ou, pour mieux dire, il revint eu apparence à la santé, car il devait cruellement souffrir des suites de ses blessures: les organes du cerveau avaient été attaqués, nous dirent les médecins, et les facultés mentales du marquis étaient à jamais troublées. \
"Les aunées s'écoulèrent... mon père était de plus en plus triste, de plus en plus méchant pour ma mère, que jadis il adorait. D'où provenait ce changement?. . . nous l'ignorions, quand une nuit, après une scène effrayante, je trouvai ma mère étendue sans connaissante sur le tapis de sa chambre. La baronne de Sarville était déjà entrée en religion; elle était à Bordeaux où elle avait