LES TETES DE CIRE
A cette même heure, et tandis que se passait la scène que nous venons d'esquisser, une autre scène avait lieu, presque simultanément, à l'extrémité opposée de la ville. C'était au moment précis où Roquefort et Lucien s'étaient abordés sur la Piazzetta. Camparini, quittant sa gondole, venait de franchir les marches de marbre aboutissant au vestibule du mystérieux Casino. Le vestibule était désert: le Casino paraissait, être abandonné. Camparini jeta son manteau sur un siège, puis firant de sa poche une uetite clef, il l'introduisit dans la serrure d'une porte à demi dissimulée dans la boiserie du fond; saisissant de l'autre main un candélabre enflammé, il poussa la porte et pénétra dans un petit couloir qui contour- * nait évidemment la cage de l'escalier principal. Camparinii longea ce couloir, et atteignit une ouverture pratiquée dans In, muraille et garnie de magnifiques portières de velours noir frangé d'or. Il souleva ces portières et passa dans un ravissant salon octogone, aux panneaux formés chacun d'une glace biseautée, d'une dimension remarquable. Ces huit glaces, se reflétant les unes dans les autres, présentaient une succession de salons, de draperies et de lumières, de l'effet le plus étrange. Quelou'un, 6e plaçant au centre de ce petit salon, devait se voir à la fois de tous les côtés, fie face, de dos,#de profil, de trois quarts.
Sans s'arrêter à l'effet produit ™ar son entrée, Camparini laissa retomber-la portière et marcha droit vers un divan de velours également noir et or, sur lequel il s'accroupit, relevant ses pieds sous lui et tenant le candélabre enflammé de la main gauche. Glissant les doigts de la main droite sous l'un des coussins du divan, il se pencha un peu et parut appuyer fortement. Un claquement net et sonore se fit entendre, et instantanément Camparini disparut. . . Le salon était le même: la même gla ce, le mê-
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me di/van, les mômes ornementa étaient là, forant le pamieuu. <>n eût di1 que l'homme .seul avaij été escamoté h l'aide de quelque opération magique. Nu] doute que, pour le yulgaire, cette supposition «-ni prévalu J quelques esprits sagaces eussent vu là l'ef Tri d'un mécanisme habile, admirablement combiné, effectivement, l<- panneau fcoul entier était monté sur pivot: glace, divan, prnements étaient répétés exactement <!<■ l'autre côté\ de sorlte quVn pressant un ressort e1 en faisant tourner le panneau, le changement a vue avait lieu, changement «'oui, ;iu premier < •« »u i » d'oeil, il était réellement impossible de s'apercevoir.
Emporté sur le divan pur l'ingénieux méçanisme, Oamparini se trouva instantané^ ment dans une énorme pièce carrée, garnies d'armoires gigantesques Bans portes. Des rayons surperposées se voyaient sur lu hauteur de lu pièce, en entourant trois côtés; rue grande table, pourvue de tout ce qui est nécessaire ù la toilette, était surmonté d'une belle glace et placée en regard de l'armoire du centre. En pénétrant (laits cette pièce, on eût dit être transporté subitement dans quelque magasin de costumes d'un grand théâtre. Des séries d'habillements, de coupes diverses, de formes variées, de pays, d'état, d'âge, de siècles mêmes différents, étaient là. à la portée de la main qui voulait les saisir. Un assortiment complet de co'ffures, de barbes, occupait un autre rayon Sur la table-toilette étaient des myriades de petits vases contenant des préparations de couleurs différentes, des instruments étranges, des pinceaux, des plumes d'oiseau, jusqu'à un petit fourneau portatif.
Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire dans ce capharnaum, c'était une collection de vingt têtes de cire, toutes de grandeur naturelle, chacune ayant une coiffure, une teinte de peau, une disposition de barbe, une expression de traits différente; et cependant, en examinant minutieusement ces têtes, en les comparant l'une à l'autre, on pouvait reconnaître que toutes avaient, été faites sur le même modèle: dégarnies, elles devaient être de la plus parfaite ressemblance, mais revêtues de leurs différentes chevelures postiches, de leur teinte de Peau différente, de leurs barbes de nuances variées, elles étaient méconnaissables entre elles. C'était comme nu échantillon des di-
vers degrés de l'6 lu ' le sociale au point de vin- de l'expression <lu visage: depuis la té du mendiant vagabond ù la chevelure- inculte jusqu'à celle la plus ai ist ocrai Ique du "i. uni seigneur q la perruque poudrée, eu passant par la physionomie, type <lu militaire, du bourgeois, du financier, <lu jeune homme, <lc l'homme l'ait, du s ieillard : il
:i\;iil lu M ni s les modèles h -s | » I il— Saisissants
qu'eût pu désirer an comédien de premier ordre.
( 'amparini, sou candélabree à la main, plaça en face de r,,s vingt têtes et le mina successivement. Alors ce fut un spectacle étrange: nue vitngt-et-unième tête venait <ie s'ajouter à lu collection, car ces vingt têtes de cire avaient été évidemment moulées sur celles du Roi <lu bagne.
Après un minutieux examen, Camparini choisit trois têtes et les apporta sur la tabletoilette: l'une, à L'expression simple et douce, à la perruque rou,ssatre semblait et re celle d'un valet <le bonne maison.
— Quand Suint-Tcuii Va emporté, se dit Camparini, l'enfant était trop jeune pour avoir pu garder souvenir des traits du valet, c'est peut-être une précaution oiseuse. . mais n'importe ! il faut la prendre . . Ces jeunes imaginations sont parfois impressionnées par un événement qui grave ses détails les plus intimes dans une mémoire encore vierge.
La seconde tête était celle d'un homme de quarante ans, pouvant appartenir à un gentilhomme.
— C'est la tête que je m'étais faite pour mon voyage aux Antilles, continua le Roi du bagne. Il m'a vu ainsi : ce qu'il faut éviter c'est, donc surtout toute ressemblance avec cette tête.
Camparini passa à la troisième, qui offrait l'aspect des traits d'un vieillard, à l'expression aimable, au teint clair, à la che velure argentée, aux rides profondément tracées sur le front et sur les jou^s, au menton soigneusement rasé.
— Quelques souvenirs qu'eût pu garder l'enfant, soit de Saint-Jean, soit de l'homme des Antilles, continua Camparini en réfléchissant, il est impossible que la vue de ce vieillard réveille ces souvenirs!
Et sans plus hésiter, Camparini commença son oeuvre. Replaçant les deux premières têtes de cire sur les rayons, il mit la
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troisième on pleiane lumière, à la hauteur de son propre visage sur un pied disposé à cet effet. Alors, ouvrant différents tiroirs, prenant des composition, chimiques dont il avait besoin il procéda à sa métamorphose, suivant ligne à ligne, trait à trait, détail par détail, le modèle que lui renvoyait la glace En une heure de travail assidu, la transformation fut opérée : la ressemblance entre la tête que s'était faite Camparini et celle de cire était telle que la glace en les reflétant toutes deux semblait se refléter elle-même. Camparini se dépouilla de ses vêtements et prit un costume simple, sévère, s'alliant parfaitement à l'expression de sa nouvelle physionomie bienveillante et douce.
Content de son oeuvre, le terrible personnage se sourit à lui-même; puis, se replaçant sur le divan de velours, il fit jouer rapidement le ressort et -a dans le salon octogone. Sautant à terre, il saisit un cordon de sonnette appendu entre deux glaces et l'agita violemment à diverses reprises.
Quelques minutes après, la portière, se soulevait
et Chivasso apparaissait smr le seuil : il demeura
immobile, examinant scrupuleusement Camparini.
— Parfait! dit-il enfin. Merveilleusement réussi
Tu es méconnaissable !
— Quelques souvenirs que l'enfant ait gardés dans sa mémoire, je les défie, n'est-ce pas? demanda le Roi du Bagne avec une expression de triomphe.
— Oui, certes !
— Alors, Chivasso, je vais commencer l'oeuvre de vegeance. Pick a dû préparer l'enfant, mais H ne l'a pas suffisamment convaincu. C'est la persuation la plus complète qu'il faut faire entrer dans son esprit. Je réussirai et corbleu ! ce sera là l'un de mes plus beaux coups. Comprends-tu enfin la grandeur de mes plans? La présence de cet enfant, qui nous embarrassait si fort devient nécessaire : ce qui a failli causer la perte de l'oeuvre, en cause la réussite: rendre utile ce qui était dangereux, n'est-ce pas le comble du savoir-faire? Oui. Bibi-Tapin sera, dans mes mains, l'instrument de notre triomphe et du malheur de nos 2nnemis. Sa ressemblance avec Blanche de Xiorres est un merveilleux auxiliaire: les armes gravées sur son bras sont une preuve. Cet enfant, entends-tu. c'est un fils naturel de Blanche de Xiorres et du feu comte de Sommes ! Les preuves, les voici, elles abondent: lors de l'incendie de l'hôtel de Niorres, n'est-ce pas de Sommes qui a sauvé Blanche? X'a-t-il pas eu à cette époque de nombreux rendez-vous avec elle pour la tenir au courant de ce qui se passait? Ces rendez-vous ont pu
lieu à toute heure, même la nuit, mystérieusement; dix témoins existent.
— De Sommes était amoureux de Blanche, tout le moende le savait, il l'avait écrit, et j'ai des lettres de lui qui peignent sa passion. Que de Sommes ait employé la persuation ou la violence, peu m'importe, il est mort et ne peut rien démentir: toujours est-il que Glanche a dû succomber. La ressemblance étrangement frappante entre elle et cet enfant sans parent en est la preuve vivante. Puis à cette époque où devrait remonter à peu près la naissance de cet enfant, ne s'est-elle pas retirée dans un couvent, et on ne sait ce que signifiait, sous l'ancienne monarchie, ces retraites brusques des jeunes filles dans un couvent! C'est de Sommes qui l'a conduite au couvent avec sa soeur là, il est allé la voir souvent sous prétexte de cette contestation d'héritage; il a eu des entrevues avec les deux jeunes fillles sans témoins. Enfin, quand on affirmera que cet enfant est le fils de Blanche! qui pourra prouver le contraire? Les armoiries gravées sur son bras ne sont-elles pas celles des Xiorres ? Aucune autre preuve matérielle n'existe de l'identité véritable du petit-fils du conseiller. aucune*a$itre preuve que celle que nous connaissons, nous. Ces preuves anéanties, Bibi- Tapin aura pour parents ceux que nous voudrons
— Sans doute, Répondit Chivasso: il ne faut pas que cet enfant soit reconnu pour l'héritier direct des Xiorres. Tu as eu raison jadis en disant que ( cette reconnaissance ne serait qu'un embarras, :ar l'enfant est mineur et ne peut disposer de ses biens. •
— -En supprimant l'enfant, c'est Maurice Bellegarde qui hérite, et Lucile entre nos mains no:. s garantit la réussite. C'est bien pour cela qu'il ne faut tuer ni Lucile ni Maurice, ou du moins ne tuer ce dernier qu'après son acte de donation fait et signé ainsi que je l'ai établi au profit de G-ervais, et' c'est ce qu'il faudra qui soit fait sans tarder; car les événements menacent, et Maurice est à Yéronel ! Il faut donc qu'ils vivent provisoirement et qu'il n'y ait aucun obstacle entre la fortune des Xiorres et Maurice; c'est pourquoi il faut s'occuper de l'enfant.
— Il y aurait un moyen simple, dit Chivasso.
— Lequel ?
— Le canal !
Camparini haussa les1 ëpaulcs.
— Moyen stupide, dit-il, pourquoi tuer sans y être contraint d'abord ;ensuite pourquoi tuer cet enfant, lorsque sa mort peut nous susciter de nouveaux et terribles dangers?
— Comirîent ?
LE TAMBOUR 1 : DEMI BRLG VDE
Bibi-Tapiu est connu d les crfJ ii
il. rai eu chef. La me de l'en faul .<
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amoncelée à uotre lioribon, pour mi meurt re après tout inut ile. Le il Bonaparte, là général Augereau, le général Berthier, et plusieurs autres encore, voudraient pour n- de leur protégé, et, par le
temps qui court, sait-on ce que peuvenl devenir de tels hommes? Non, oon, pas de mauvaises meèure8. r>il)i-'l';i|)in fils uaturel de Blanche Nïorrres, uous Bert au lieu de nous nuire; il esl efface, en prouvant sou existence, jusqu'à L'ombre de celle d'un héritier légitime; même ici il passera pour avoir été fait prisonnier par les Autrichiens vt gardé à Venise. En voulant retrouver sa mère, il provoquera un scandale qui me vengera enfin de la lutte que ces deux marins ont soutenue jadis contre moi. Donc, il faut que Bibi- Tapin vive. Laisse-moi faire; suis mes ceonseilsa, je réponds de tout ! je vais voir l'enfant et le disposer ainsi qu'il doit l'être. Demain, je verrai ' Mahurec, et celui-là jouera 'le rôle que je désire; mais, ce qu'il nous faut avant tout, ce sont ces papiers, c'est l'acte signé par Maurice. Je dois envoyer lioquefort à Vérone; je l'ai prévenu qu'il obtienne du commandant cette signature; et songe à la promesse que tu m'as faite : la marquise de Cantegrelles, si elle est vivante, doit être ici avant un mois !
— -Elle y sera, répondit Chivasso.
— Alors, la réussite est certaine. Entends-toi avec Roquefort, qu'il emploie tous les moyens, mais qu'il fasse signer Maurice. Cette signature obtenue, cet homme pourra disparaître; il me gêne, et si les événements qui se préparent nous offrent une occasion trop excellente pour ne pas en profiter. Il faut en finir aussi avec TTranie et le vicomte. Que Pick, dès demain, fasse également signer au vicomte de Signelay, l'acte de donation au profit de Gorain, comme celui de Maurice sera signé au profit de Gervais ; Gorain et Gervaisi, comprends-tu maintenant l'utilité quù l'on peut tirer de ces deux imbéciles et pourquoi je les ai ménagés adroitement? tout doit servir à l'homme intelligent. Que Pick agisse; je préparerai la voie en voyant moi-même le vicomte. Les fêtes de Pâques approchent; ce jour-là les Vénitiens espèrent triompher; que ce triomphe
roil !■ ■
nui re i ranq
le jour venu,
plions enfin de dos ennen uous
occuperons de qos am