EXCUSES DES BUVEURS
Première excuse. — « Je prends de la boisson forte tous les jours, c'est vrai, mais avec modération.
Réponse : Qu'appelez-vous boire avec modération? Vous le savez, les mots n'ont pas toujours la même signification dans la bouche d'un homme sobre et dans celle d'un homme qui est en train de s'alcooliser...
... Un jour, j'étais aux prises avec un de ces prétendus buveurs modérés, qui se défendait avec acharnement d'être un ivrogne habituel. En fin de compte, je lui demandai de me dire franchement combien de verres de whisky il prenait dans la journée.
Un peu déconcerté d'abord, notre homme répondit avec quelque hésitation :
— De dix à douze verres par jour...
— De dix à douze verres par jour! Et vous appelez cela boire modérément! ... Tenez, mon ami, voici ce que vous allez faire. Prenez un verre de table et versez-y les douze rations de whisky que vous absorbez journellement (plus d'une demichopine d'alcool!) Étant connus les effets toxiques de ce poison, dites-moi si cette dose quotidienneté sera pas capable de faire de vous, en peu d'années, un alcoolisé inguérissable.
— Je n'en suis pas là, direz-vous. C'est tout au plus si je prends de cinq à six verres d'alcool par jour.
Écoutez ce que le Dr Lefebvre, de la Faculté de Louvain, dit à ce sujet :
«... L'alcool fait un assez long séjour dans notre organisme, c'est-à-dire de quelques heures à trente-deux heures, d'après la dose ingérée; de sorte qu'il est permis de dire que l'individu qui prend des boissons alcooliques tous les jours en quantité assez notable, n'est jamais complètement désalcoolisé : il est condamné à l'empoisonnement perpétuel. » (Rev. Quest. scientif.)
D'après ce que nous avons dit de l'action de l'alcool sur le sang et les organes du corps humain, vous le voyez, vous préparez fatalement des troubles graves dans votre constitution, et de plus, vous prenez le chemin qui mène sûrement à l'alcoolisation complète, dans un temps plus ou moins rapproché.
Deuxième excuse
— Je suis un buveur... soit! Mais un alcoolisé? Oh non! jamais.
Depuis longtemps déjà, je fais un usage quotidien de boisson forte, mais je ne vois en moi aucun des symptômes alarmants que vous avez décrits... Mon appétit est bon, ma santé générale satisfaisante; ni l'intelligence, ni la mémoire n'ont baissé chez moi... Vos descriptions sont sans doute exagérées, ou tout au plus s'appliquent-elles aux gommes qui
font un usage immodéré de l'alcool... Ce n'est pas du tout mon affaire.
Première réponse
Ces descriptions ne sontpas exagérées, mais, j'en conviens, elles s'appliquent plus spécialement à la dernière période, la période des ruines et de la décadence. Lorsque la phtisie commence son œuvre de mort, le malade croit-il aux étouffements, aux angoisses, à l'épuisement total, qui arriveront quand le poumon, dévoré par le mal, ne pourra plus fonctionner? S'aperçoit-il de la diminution journalière de sa vitalité? Il se fait illusion jusqu'à ce que la catastrophe soit imminente.
N'en serait-il pas ainsi de vous?
Vous n'êtes pas encore un alcoolisé... Je le veux bien. Vous ne le serez peut-être jamais... Je vous le souhaite...
N'empêche cependant que vous soumettez votre constitution à un régime qui, fatalement, lui causera des troubles sérieux ; ce n'est qu'une question de temps... Rappelez-vous ce que nous avons dit plus haut.
L'alcoolisation d'un homme se fait lentement et par degrés. Ce n'est pas une maladie aiguë qui
empoigne brutalement sa victime et la jette sur un lit de souffrance ; c'est un poison qui, se glissant subitement dans l'organisme, y fait en silence son œuvre de destruction dans le foie, les reins ou le cœur... Entre quarante ou cinquante ans, la maladie éclate, un organe vital est ruiné ; impossible de lui rendre sa force efficace : il faut mourir.
Demandez aux médecins combien d'hommes de cet âge sont tombés, victimes de leur intempérance... Et ces hommes n'appartenaient pas tous aux classes ouvrières... loin de là.
Seconde réponse
— Je suis un buveur... soit! Mais un alcoolisé? Oh non! Je n'en suis pas là.
Soit, mais vous cultivez une habitude qui pourra, sous l'empire de certaines circonstances, prendre tout à coup un développement rapide et vous dominer complètement.
Souvenez-vous de ce que nous avons dit des étranges effets de l'alcool.
Ce n'est pas seulement un stimulant qui double l'énergie et augmente la gaité du cœur; c'est encore un calmant qui endort la souffrance morale, un
narcotique qui trompe, pour un temps, même la douleur physique.
Or, voici ce qui peut arriver.
Vous êtes un homme d'affaires, un marchand, un employé public; supposons que vous perdiez votre place, ou qu'à la suite de mauvaises spéculations, vous tombiez en banqueroute... Supposons enlin qu'une épreuve cruelle vous atteigne dans votre corps ou dans vos affections : une infirmité pénible, la mort de votre femme ou d'un enfant sur lequel vous fondiez de grandes espérances.
De pareilles calamités ébranlent l'homme dans tout son être. Il lui faut alors un courage viril pour faire face à la tempête qui l'assaille, une grande foi religieuse pour résister à l'épreuve...
Aurez-vous ce courage? Ne serez-vous pas tenté, au contraire, de demander à la boisson un secours qui vous sera fatal? Vous connaissez son efficacité mystérieuse pour noyer le chagrin et faire oublier les tristes réalités de la vie... Résisterez-vousà cet appel?
Que d'hommes ont fait naufrage dans ces épreuves décisives delà vie!... L'usage quotidien de l'alcool avait préparé le terrain depuis de longues années; quand l'épreuve est venue, ils ont demandé
à des libations plus fréquentes l'énergie qui leur manquait, la consolation qui leur faisait défaut. Ils ont ensuite parcouru tous les degrés qui mènent à la dégradation morale et à l'alcoolisme complet.
Le docteur Bélouino avait raison de dire que s l'alcoolisme est surtout une passion de l'âge mûr et de la vieillesse ».
C'est, en effet, dans ce temps-là qu'arrivent d'ordinaire les grandes épreuves de la vie. Malheur à l'homme si l'alcool devient alors son consolateur et son ami !
Le plus sage ne serait-il pas de se prémunir d'avance contre les dangers de cette passion ou de se mettre résolument à l'œuvre pour secouer sa tyrannie, si déjà elle l'a imposée par des habitudes dangereuses.
C'est ce qui nous reste à examiner.