‹ Le roi du jourChapitre 8 sur 29 · GALERIE DE BUVEURS · texte numérisé non relu

GALERIE DE BUVEURS

Premier tableau : Le jeune homme

Entre dix-huit et vingt ans, le jeune homme, entraîné par des amis mal choisis, commence son triste apprentissage d'ivrognerie.

Le dimanche, il fait une promenade avec les camarades, et le terme de la course est toujours une auberge où Ton pourra jouer et boire. Voilà les jeunes gens installés à table, on apporte le paquet de cartes et le plateau de boisson. S'ils se contentaient d'une bouteille de bière en été, après une course fatigante, il n'y aurait pas de mal à cela; mais non, c'est du whisky que l'on sert.

Le jeune homme n'y a pas encore goûté de sa vie, il lui répugne môme de commencer; mais, en présence des camarades, il fera son homme,

bien entendu... Le voilà qui avale son premier verre de boisson forte...

C'est détestable, il a tout le gosier en feu, mais une métamorphose étrange s'opère en lui : il rit, il s'amuse, il se trouve heureux... Le dimanche suivant, le jeune homme reprend l'expérience, puis il en vient à doubler la dose, à la tripler même. Bientôt il rentrera à la maison, fort échauffé parla boisson.

La mère alors interviendra pour prévenir, s'il est possible, le danger qui menace son enfant... De toutes ses forces, de tout son cœur, elle suppliera son fils de quitter ces amis qui vont le perdre et de s'arrêter sur la pente fatale qui mène à la ruine.

Si le jeune homme, docile à la voix de sa mère et de sa conscience, abandonne ses camarades dangereux et cesse d'aller boire du whisky aux auberges, il échappera à la terrible passion qui s'introduisait en lui. S'il refuse, bientôt il s'enivrera régulièrement chaque dimanche; bientôt il lui faudra de la boisson forte durant la semaine... Il n'est pas encore un ivrogne, mais il se prépare à le devenir, sans le savoir et sans le vouloir.

Deuxième tableau : L'ouvrier

L'alcool est pour l'ouvrier, et surtout pour l'ouvrier des villes, un ennemi redoutable en même temps que des plus séduisants.

« La tâche que l'industrie moderne impose au travailleur réclame une vigueur qu'il n'a pas. Il lui semble qu'un petit verre rétablira la proportion entre le travail et la force.

« C'est le matin : il se lève, fatigué du labeur de la veille, effrayé peut-être de celui que le jour lui offre en perspective. Il faut marcher pourtant vers cette usine ou ce chantier sans lesquels on n'aurait point de pain. S'il n'est pas chrétien, à ses souffrances physiques l'ouvrier ajoute le tableau de ses douleurs morales, de ses joies perdues, de son avenir incertain.

« Tandis que ces images désolantes flottent dans sa pensée, le cabaret s'offre à lui sur le chemin qui mène à l'usine. C'est pour lui quelque chose comme le paradis sur le chemin de l'enfer. Il se hâte d'entrer, et sous l'action de ce verre d'eaude-vie qu'il avale d'un trait, tout en lui semble se ranimer. La vigueur revient aux muscles, la gaîté à l'esprit, le collier de misère paraît moins lourd et l'atelier moins pénible.

« La scène se renouvellera, le soir, au retour de l'usine où l'on a travaillé.

« Sous prétexte de repos, au lieu de regagner son foyer de famille, on s'arrêtera encore devant le comptoir avec les camarades. L'eau-de-vie coulera dans les verres et la journée finira comme elle a débuté, dans les fumées brûlantes de l'horrible poison. L'habitude est vite contractée, et bientôt l'ouvrier ne résiste plus à l'attraction de ce comptoir qui le fascine, avec ses liqueurs de tout genre étalées sur le zinc.

« L'alcool tombe le matin dans son estomac vide et le brûle peu à peu ; le soir, il remplace pour ce corps fatigué la nourriture fortifiante du repas de famille, et plusieurs fois peut-être, au milieu du jour, le travail est interrompu pour demander au petit verre un surcroît factice d'énergie physique. Avec une telle habitude, si l'ouvrier est garçon, il va au cabaret pour éviter la solitude de son triste garni ; s'il est marié, le ménage ne saurait être heureux. Alors il boit pour chercher dans l'ivresse l'oubli de la réalité, jusqu'à ce qu'il aille mourir sur son pauvre grabat ou sur un lit d'hôpital. » (H. Martin, Êtud. rel., 1888.)

Ce portrait est de facture française. L'ouvrier canadien, heureusement, n'a pas d'ordinaire l'habitude de prendre ce coup du matin, mais le danger

pour lui se rencontre le samedi soir, lorsqu'il a en poche la paie de la semaine et qu'il cède aux instances des amis et aux cajoleries de l'aubergiste.

L'ouvrier revient au logis fatigué de son rude labeur ; sur son chemin, il passe devant les nombreuses tavernes où s'étalent à la vitrine les bouteilles de boissons aux couleurs criardes qui appellent au plaisir. Les amis font des invitations pressantes et l'aubergiste est là sur le pas de la porte, comme une araignée qui guette les mouches pour leur sucer le sang.

Si l'ouvrier entre, les piliers de cabaret l'accueilleront avec une joie bruyante, les tournées commenceront et le malheureux, après avoir laissé sur le zinc une partie de son argent, déjà fort échauffé par la boisson, emportera chez lui une bouteille de whisky pour s'achever à la maison. Il boira le samedi soir, il boira le dimanche, et, le lundi, brisé, moulu par l'ivresse, il ne reprendra qu'en jurant le collier de misère.

S'il n'est pas sur ses gardes, bientôt tous les samedis, régulièrement, il ira payer à l'aubergiste l'impôt du sang, et tous les dimanches aussi il donnera à sa femme et à ses enfants le spectacle d'un homme qui, oublieux de ses devoirs religieux, vit ce jour-là comme un animal (au grand scandale

de toute sa famille, et au grand détriment de son âme).

L'ouvrier est devenu un ivrogne, sans le savoir et sans le vouloir.

Troisième tableau : Bourgeois et hommes d'affaires

Assez souvent le bourgeois est un désœuvré; or le désœuvrement est une des conditions les plus favorables à l'alcoolisme. Il est riche, il pourra donc, pour satisfaire sa gourmandise, se payer des libations copieuses et coûteuses. Il a de nombreux amis, toujours disposés à offrir une traite (1) et surtout à l'accepter.

On se rencontre sur la rue.

— Tiens, Monsieur X..., c'est vous!

Heureux de vous voir...

Venez donc prendre un coup, il fait chaud, cela vous rafraîchira. Il fait froid, cela vous réchauffera.

Quel buveur fut jamais à court de raisons pour justifier ces libations répétées?

Si M. X... accepte, après cette consommation, il (1) Une consommation.

en paiera une autre; ainsi le veut la politesse entre buveurs. Bientôt il absorbera sa demi-douzaine de petits verres dans la journée, sans compter les bocks de bière qui serviront à modérer la chaleur trop intense de l'estomac. Bientôt il lui faudra du whisky à la maison pour le punch du soir qui fait dormir, pour le punch du matin qui rend de la stabilité aux nerfs fatigués. Bientôt enfin, sans le savoir et sans le vouloir, il sera sur le chemin qui le mènera un jour à l'alcoolisme complet.

Le cadre où nous venons de placer le bourgeois pourra aussi servir au négociant, à l'homme d'affaires, sauf quelques légères modifications. Eux aussi ont de l'argent, des amis nombreux, des occasions fréquentes, tout ce qu'il faut pour s'accoutumer à la boisson et lui donner une place prééminente dans les habitudes de la vie.

Ici, j'ai à faire une remarque un peu délicate, mais qui, je crois, est pleinement justifiée par les faits.

Souvent, bourgeois et hommes d'affaires sont plus exposés aux dangers de l'alcoolisme que les ouvriers des villes.

Un certain nombre de travailleurs, la journée finie, s'attardent volontiers au cabaret, avec les amis,

j'en conviens. Les plus avancés prennent une fête le samedi soir et passent le dimanche dans l'ivresse, c'est vrai; mais la plupart des ouvriers ne font pas un usage habituel et quotidien de l'alcool, et cela pour plusieurs raisons.

D'abord, cela coûterait trop cher.

Ensuite, leur genre d'occupation les en détourne forcément : charpentiers, maçons, couvreurs, plombiers sont exposés journellement à trop de dangers pour les augmenter encore par l'instabilité que la boisson donne à la tête et aux muscles.

De plus, chez l'ouvrier, les sentiments religieux sont forts, l'affection de la famille profonde ; autant de barrières qui s'opposent à l'envahissement de la passion, sans parler de la guerre à mort que lui fait la femme à la maison.

Mais le bourgeois, l'homme d'aftaires n'a pas ces raisons-là pour s'empêcher de boire. Souvent le pouvoir de la religion est moins puissant sur lui, tandis que l'habitude du club, de la vie au dehors, après avoir relâché les liens de famille, rend les supplications de la femme moins influentes sur la conduite de son mari.

Autre différence entre l'ouvrier et le bourgeois qui s'enivre.

L'ouvrier boit brutalement verre après verre, il

engloutit le whisky jusqu'à ce qu'il lui soit impossible d'en absorber davantage, alors il tombe sous la table ou dans la rue ; la police le ramasse et l'emmène au poste cuver son ivresse.

Le bourgeois, lui, sait garder les convenances extérieures; il boit en Monsieur et jamais il n'ira en public jusqu'à l'abrutissement complet. S'il fait des excès, ce sera à huis clos, à la maison, personne n'en aura connaissance, sauf la femme et les domestiques; mais il se tient constamment sous l'influence des boissons fortes, entre deux vins, disait-on autrefois ; entre deux whiskys, comme on dirait plus justement aujourd'hui.

Enfin, quand l'ouvrier a pris une brosse, comme on dit, une fois dégrisé, il convient franchement et humblement de sa faiblesse, il regrette son argent gaspillé, la peine qu'il a faite à sa femme et à ses enfants, et prend la résolution sérieuse de faire attention à lui désormais.

Parfois encore l'aventure se termine en cour de recorder. Alors le coupable entend la sentence solennelle : « Cinq dollars ou un mois! » De plus, il reçoit gratis une verte semonce de la part du juge, et notre homme s'en retourne à la maison, bien décidé à ne pas recommencer de sitôt pareille aventure.

Trouve-t-on chez le bourgeois, chez l'homme d'affaires, même franchise et surtout même humilité? Non, et c'est un grand malheur.

Impossible de lui arracher l'aveu de sa passion. Il se fâchera tout rouge si vous insinuez seulement qu'il conviendrait de diminuer le nombre des petits verres absorbés dans la journée, qu'il y a danger d'arriver à l'alcoolisme, que des symptômes alarmants commencent à se produire; l'orgueil l'empêchera d'en convenir et la fascination de l'alcool ne lui permettra pas de rien changer à des habitudes qui bientôt deviendront irréformables... L'alcoolisme n'est plus qu'une question de quelques années. « L'alcool introduit dans l'organisme peut agir d'une manière violente et brusque, ou s'infiltrer peu à peu, imprégnant l'économie tout entière jusqu'à saturation.

« Dans le premier cas, c'est l'ivresse avec toutes les variétés dont elle est susceptible. Dans le second, c'est l'alcoolisme chronique, dernier terme d'une intoxication qui, pourêtre lente, n'en est que plus redoutable, car elle esta peu près sans remède.

« Le buveur incorrigible, une fois entré dans cette carrière honteuse, la parcourra d'une extrémité à l'autre, marquant chacune des étapes par un débris de sa vie physique, intellectuelle et morale. » (Élud. relig., Alcool, ann. 1888.)

GALERIE DE BUVEURS [Suite]

Page 1