LES HOMMES DES PROFESSIONS LIBÉRALE
Quatrième tableau : L'homme de profession. — Avocats. — Médecins. — Notaires
En étudiant les manières diverses dont se fait l'apprentissage de l'ivrognerie, nous avons commencé par l'ouvrier qui demande à l'alcool un surcroît d'énergie pour son travail ou l'oubli des peines et des misères de sa condition, pour arriver au bourgeois, à l'homme d'affaires qui boit uniquement pour satisfaire sa gourmandise. Mais la galerie des buveurs n'est pas épuisée.
Le roi du jour, l'alcool, recrute des sujets jusque dans les sphères les plus élevées de la société.
On aimerait à pouvoir le nier, parce que des hommes vivant d'une vie plus intellectuelle et, par conséquent, étant mieux à même d'apprécier les ravages des boissons enivrantes, devraient, semblet-il, les repousser énergiquement. Mais les faits sont là. Ils nous disent que des hommes appartenant aux professions libérales : avocats, médecins, notaires et hommes publics cèdent, eux aussi, aux fascinations de l'alcool et donnent à la société un exemple d'autant plus pernicieux qu'il part de plus haut et se voit de plus loin.
Comment donc en sont-ils venus à contracter une habitude si regrettable? C'est généralement durant le temps de la cléricature qu'ils préparent le terrain pour l'éclosion future de la passion des boissons fortes.
Les étudiants et l'alcool
De tout temps et sous tous les climats, la jeunesse des écoles s'est fait remarquer par son exubérance de vie et son amour des réunions tapageuses. Venus des divers collèges de la province, libérés de la surveillance des parents et des maîtres, jetés soudain au sein des grandes villes, ces jeunes gens sont exposés à bien des tentations séduisantes, mais la plus dangereuse de toutes sera de prendre goût à l'alcool.
Par malheur, un certain nombre d'étudiants, insoucieux de l'avenir, entraînés par des amis mal choisis, s'habituent à l'alcool et font ainsi, sans le savoir, leur triste apprentissage d'ivrognes.
La journée est consacrée aux cours, mais, le soir venu, après les arides dissertations du droit et les thèses de médecine aussi dépourvues d'enthousiasme et de poésie, pour se rafraîchir un peu le cœur, l'on s'assemble en joyeux comité d'amis.
Voici les cartes, et, sur la table, la cruche de boisson...
Si l'on buvait ensemble quelques bocks de bière ou une bouteille de vin, il n'y aurait rien à dire... Mais, d'ordinaire, c'est le flacon de gin ou la bouteille de whisky qui trône au milieu de cette réunion d'étudiants, et plus d'une fois dans la soirée, les jeunes gens accosteront la dive bouteille. L'étudiant en droit, fatigué par l'étude du Digeste, veut se remonter le moral. L'étudiant en médecine, lui, doit bientôt se rendre à la salle de dissection; n'est-il pas excusable de se raffermir un peu les nerfs pour la triste besogne en perspective?... Chacun a sa raison ou son excuse.
Et les jeunes gens boivent sec. Tous les soirs, le whisky leur met en ébullition le cerveau et le sang.
Trois ou quatre ans durant, ils vivent de cette vie fiévreuse, cultivant ainsi sans y penser, dans ce milieu bruyant et buveur, la passion des boissons fortes. Ce n'est pas encore l'alcoolisme, mais l'apprentissage est fait, l'habitude est prise... Il n'y a plus qu'à la laisser se développer désormais. Bientôt elle portera ses fruits.
Une fois entrés dans la carrière, plus nombreux encore seront les prétextes et plus fréquentes les occasions de boire.
Le jeune avocat étudie une cause difficile, compliquée, une vraie cause normande, pareille à un buisson d'épines bien enchevêtrées; il prépare un plaidoyer important; or la tête est lourde, l'intelligence engourdie, sans ressort, sans perspicacité. Que faire ?
Il demandera au gin ou au whishy l'inspiration qui lui fait défaut. De plus en plus, il se familiarisera avec ce stimulant. Bientôt, sur la table de travail, à côté de l'encrier, le flacon de whisky prendra sa place définitive et la proximité de la tentation rendra les rasades de plus en plus fréquentes.
L'avocat boira pour préparer le succès de ses plaidoiries.
Il boira pour en fêter la réussite.
S'il perd sa cause, il boira encore pour se consoler de sa malechance.
Le médecin, lui aussi, a toutes sortes déraisons plausibles pour justifier l'amour qu'il porte à la bouteille.
Les longues courses de jour et de nuit par n'importe quel temps, la nécessité de se préserver des maladies infectieuses, le besoin de se monter le physique et le moral pour des corvées pénibles, l'obligation de faire plaisir aux amis et aux clients qui offrent des rafraîchissements... autant de prétextes pour des libations multiples, sans compter que, de retour chez lui, le médecin se croira tenu, par principe d'hygiène, à prendre un dernier coup plus fort que les autres, pour débarrasser l'organisme des miasmes malsains et tuer les microbes.
L'habitude s'imposera promptement et mènera à l'alcoolisme. Or l'alcoolisme, pour un avocat ou un médecin, c'est la perte de la clientèle et par conséquent la ruine à courte échéance.
Qui voudrait confier une cause importante à un avocat alcoolique ? Qui oserait risquer sa vie en se faisant soigner par un médecin adonné à l'usage immodéré des boissons fortes?
Cinquième tableau : Les hommes publics et V alcool
Dans notre galerie de buveurs, nous avons encore un autre tableau à suspendre à la muraille. Mais, je l'avoue, j'éprouve quelque embarras, parce qu'il s'agit d'exposer aux regards du public les faiblesses de certains hommes que Ton devrait croire tout à fait au-dessus d'une habitude aussi grossière.
-— « Eh quoi! des législateurs, des députés, de graves sénateurs, cédant à la puissance du roi du jour et demandant à l'alcool des inspirations pour gouverner le pays et des lumières pour édicter des lois qui affecteront les intérêts de milliers de citoyens! »
Pourtant, puisque nous avons dit la vérité aux autres classes de la société, disons-la aussi à nos gouvernants. Montrons, avec circonspection toutefois, la place que le whisky s'est faite dans la politique générale et l'influence qu'il exerce au sein de nos assemblées délibérantes.
So
Le whisky et les élections
On Ta avoué dernièrement en haut lieu, le whisky joue un rôle considérable dans les élections de toutes sortes, beaucoup trop considérable et tout à fait regrettable.
Il transforme des paroisses entières, avec leurs électeurs, en assemblées d'ivrognes qui, ne sachant plus ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, nomment sans discernement aux charges publiques les hommes qui ont eu l'audace de défoncer le plus de tonneaux de whisky.
Bien des fois, nos Évêques se sont élevés dans leurs mandements contre ces pratiques destructives de tout ordre et de toute moralité. Bien des fois, ils ont flétri ces saturnales honteuses qui dégradent à la fois l'homme et le chrétien, et met* tent à la tête des affaires publiques des incapables ou des hommes dangereux...
L'honorable solliciteur général de Québec a donc fait acte de patriotisme et de vigueur en dénonçant des manœuvres aussi détestables et en proposant une loi pour les arrêter*
Le whisky et les Assemblées parlementaires
Mais le whisky ne règne pas seulement pendant les élections, il a réussi à tenir cour ouverte au sein même de nos édifices parlementaires, et trop nombreux sont ceux qui viennent lui offrir leurs hommages.
Certes, les raisons ne manquent pas à nos législateurs!
Les séances sont longues et fatigantes, les débats deviennent orageux, le gouvernement est menacé d'une attaque sérieuse ; il faut se donner du courage pour l'attaque ou se raffermir les nerfs pour la défense, et les combattants futurs courent ensemble demander au roi Whisky des secours si divers.
La séance terminée, quand, sur les trois ou quatre heures du matin, on revient à l'hôtel, il faut un punch généreux pour calmer les agitations parlementaires de la soirée et permettre au sommeil de venir. Le réveil sera pénible. Le député sentira une dépression alarmante l'envahir au moral et au physique; pourtant il doit se rendre au comité. Il s'agit d'un bill important.
Que faire? Ua verre de whisky, plein jusqu'aux bords, un grog fortement épicé, rendront de nouveau la vigueur aux muscles, la lucidité à l'intelligence, la fluidité à la parole; notre législateur sera prêt à s'occuper des intérêts du pays.
Le fera-t-il toujours avec la sagesse que réclame une besogne aussi grave?
Plus d'une mesure administrative, plus d'une loi de parlement surprennent le bon public par leur allure étrange et leurs considérants mal dirigés. A coup sûr, elles ne sentent pas l'huile: peutêtre en les flairant de plus près, y trouverait-on un assez fort relent d'alcool?...
Mais c'est devenir trop hardi ; je crains un rappel à l'ordre, passons vite.
Messieurs, dites-moi, quand un brave citoyen de la campagne, un marchand, un médecin sobre jusqu'alors, rangé dans ses habitudes, a vécu dans cette atmosphère pendant quelques sessions, n'est-il pas à craindre qu'il ne revienne chez lui avec des mœurs nouvelles et que le roi du jour ne compte désormais un sujet de plus?
GALERIE DE BUVEURS Suite el fin)
Sixième et dernier tableau : Buveuses de gin
Successivement, nous avons mis dans leur cadre l'ouvrier, le bourgeois, l'homme de profession et l'homme politique. La galerie est complète sans doute? Hélas! non. Il nous reste encore à suspendre à la muraille un dernier tableau... bien laid, celui-là, bien repoussant, mais qui doit pourtant avoir sa place parmi le» victimes de l'alcool. Ce portrait est celui de la femme buveuse.
— Comment! des femmes qui boiventl...et qui boivent du gin! Est-ce possible? Est-ce croyable ?..«
— Oui, c'est un fait. L'homme n'a pas gardé le monopole des boissons alcooliques; des femmes ont voulu, elles aussi, goûter au fruit défendu, et,
disons-le bien bas, les buveuses de gin et de whisky ne sont pas toutes des femmes d'ouvriers ou de pauvres journaliers.
Que de malheureuses créatures, découragées parles misères de la vie, poussées, peut-être, par des maris ivrognes, demandent parfois au whisky l'oubli temporaire de leurs maux, on le comprend, sans l'excuser, du reste. Mais que des dames du monde, heureuses dans leur ménage, entourées de nombreux enfants, ayant des positions honorables dans la société, glissent dans cette passion des boissons fortes, voilà, certes, qui est inexcusable et inexplicable.
Une femme mariée, qui s'accoutumera à boire, mais c'est le trouble et le désordre dans la maison, c'est le déshonneur le plus complet, c'est, pour les enfants, le scandale le plus triste et le plus inoubliable... C'est enfin, pour le mari, l'humiliation la plus profonde et la ruine de tout bonheur domestique...
La femme sait tout cela, mais quand la passion l'a saisie, elle n'écoute plus rien, elle ne s'arrête devant rien... Les yeux ouverts, elle court à une ruine irrémédiable...
Comment donc une habitude si antipathique aux goûts naturels de la femme parvient-elle à entrer dans son cœur et à le dominer? Disons-le.
La buveuse de gin et le docteur
Depuis longtemps, Madame désire vivement pouvoir faire usage de gin, mais elle ne sait trop quel moyen prendre pour atteindre son but. Le diable alors lui vient en aide et lui suggère des conseils dans le genre de ceux-ci :
— Vous voudriez, Madame, avoir la liberté de boire du gin à la maison, mais votre mari s'y oppose de toutes ses forces...
Il serait pourtant possible de vaincre sa résistance. Si vous me le permettez, je vous dirai comment manœuvrer pour obtenir ce résultat.
Consultez un médecin.
Choisissez-le jeune, complaisant, n'ayant encore qu'une faible clientèle... Il n'en sera que mieux disposé à vous écouter patiemment et à entrer dans vos vues.
Expliquez-lui fort au long l'état de votre santé : vous manquez d'appétit, la digestion se fait mal. Vous ressentez des frissons dans le dos, des
engourdissements dans les nerfs, des éblouissements, des vertiges, etc., etc.
Après cette longue énumération de souffrances, au bon moment, glissez timidement votre demande : « Ne pensez-vous pas, docteur, qu'un peu de fortifiant, quelques gouttes de gin dans un verre d'eau sucrée, me feraient du bien?... »
Très probablementle médecin sera de votre avis.
Alors faites-vous donner une prescription en bonne et due forme. Ce sera la réponse triomphante à toutes les objections du mari. Comment pourrait-il, en effet, s'opposer à ce que le docteur prescrit comme remède nécessaire à votre santé?
Vous avez gagné le point le plus important.
La médecine opère
Achetez aussitôt un flacon de gin, et, sous les yeux du mari, avant le dîner, préparez votre médecine... Beaucoup d'eau d'abord, beaucoup de sucre; enfin, un tout petit doigt de gin. Ensuite, mangez de bon appétit, montrez-vous gaie, pleine de bonne humeur... Continuez de la sorte pendant plusieurs jours, et vantez bien haut les heureux effets de la médecine.
Les maris sont, en général, de bons garçons qui
croient facilement ce que les femme disent de leurs impressions d'estomac.
Au bout de quelques semaines, faites les réflexions suivantes :
Première réflexion : Un verre de gin me donne de l'appétit pour le dîner, mais ne me rendrait-il pas aussi le même service pour le déjeuner et le souper?..- Je prendrai donc un petit coup le matin et un autre petit coup le soir.
Seconde réflexion : Ce qui me fait du bien à l'estomac n'est pas l'eau que j'avale, ni le sucre que je mets dedans. Donc, moins d'eau et moins de sucre, l'eftet n'en sera que meilleur...
Bientôt, Madame, vous en viendrez à prendre votre gin tout pur, comme les hommes. Bientôt, par suite de l'habitude, l'effet du gin n'étant plus aussi sensible, vous augmenterez la dose. Bientôt, comme les hommes encore, vous passerez tout simplement au whisky.
Le diable vous donnera bien d'autres conseils...
Dans la journée, vous vous sentirez faible ou fatiguée... Prenez un coup, cela vous ranimera.
S'il survient quelques contrariétés, que la voisine batte votre chat ou dispute l'un de vos enfants,
prenez un coup... Cela vous remettra de bonne humeur.
Quand vous recevez des visites, s'il n'y a pas d'hommes, offrez un coup à vos amies... Plusieurs refuseront, mais quelques-unes accepteront avec plaisir... Vous aurez ainsi l'avantage de leur tenir compagnie et de boire un coup à leur santé.
Madame, je plains votre mari et vos petits enfants î...
Disons-le franchement.
Trop de femmes, sous des prétextes frivoles, s'accoutument peu à peu à ces boissons auxquelles elles ne devraient jamais goûter.
Trop de femmes s'imaginent ne pouvoir s'endormir sans une dose plus ou moins forte de boissons alcooliques, ou quelques verres de bière.
Enfin trop de médecins montrent une facilité excessive pour prescrire aux femmes l'usage quotidien de stimulants. Ils préparent ainsi la voie à la terrible passion de l'alcoolisme.
Quelques femmes seront mécontentes de ces observations, c'est certain ; mais, enrevanche, plus d'un mari les approuvera et les fera lire à sa femme.
Puisse cette lecture la détourner à jamais de cette habitude fatale !
Du reste, disons-le en toute justice, elles sont rares dans notre société, les femmes qui s'abandonnent à cette passion pour les liqueurs fortes.