JA ROI DD JOUI
— Alors, c'est pour rieni Tu donnes plus que tu ne reçois.
Cependant, comme le baronnet était homme d'ordre, il n'oublia pas d'inscrire sur son mémorandum de poche la petite somme qu'il venait de débourser, et tout en l'inscriTant il ajouta :
» Encore une misère inconnue que tu veux soula* ger?
— Non, répliqua lady Jane, car les fonds secrets que vous m'allouez suffisent à cette tâche. Mais j'ai lu tantôt dans le journal, en déjeunant, qu'un accident était arrivé à un coble, en face du port, et qu'un jeune marin, du nom de Ritson, s'était noyé. Je ne connais pas sa famille, mais je suis sûre qu'un billet de cinq livres y sera bien reçu, car lorsqu'un malheur entre chez les pauvres gens, il ne vient jamais seul, et la faim l'accompagne souvent !
*- Hélas I oui, si bien qu'une mère, à laquelle on apporte son enfant mort, ne sait pas si elle doit pleurer le fils qu'elle aimait, ou le travailleur qui la faisait Tivre! C'est aussi triste que c'est vrai, chère Jane.
Puis, rouvrant son porte-monnaie, sir John reprit :
^ Tiens, voilà cinq autres livres que tu enverras pour moi, ou en ton nom, comme tu voudras.
-^ Ce sera, comme toujours, en nos deux noms !
— Tu m'associes donc à toutes tes bonnes œuvres ? — Est-ce que vous ne m'associez pas à tous vos travaux?
—Si, vraiment, et cela depuis que j'ai perdu ta pan* vre mère. Mais pour moi, c'est une habitude qui est devenue une seconde vie, qui fait partie de mon être et qui durera tant qu'il restera un battement à mon cœur, tandis que pour toi, chère enfant...
— Tandis que pour moi? répéta lentement lady Jane, en interrogeant du regard sir John.
•—Eh bien! pour toi, acheva-t-il en souffrant péniblement, cela n'aura qu'un temps.
100 LE ROI DU lOUR
— Et pourquoi cela, je vous prie?
— Parce que tu te mariepas,et parce qu'une femme quitte et oublie tout pour son mari. Ta véritable existence, celle pour laquelle tu es née, commencera just€ le jour où la mienne sera finie. C'est une loi de nature^ mon enfant, et je n'ai pas le droit de me révolter contre elle, mais j'ai bien celui de m'attrister parfois quand je songe que mon tour viendra comme est venu celui de tous les autres pères, et que lorsque tu me manqueras je resterai seul au monde pour pleurer ton absence.
— Oui, mais pourquoi voulez-vous que je vous manque et que je m'en aille? demanda la jeune fille avec un sourire angélique; est-ce que votre tendresse ne me suffit pas ?
— Aujourd'hui, je le crois, chère enfant, répondit le baronnet en la regardant d'un air sérieux, mais plus tard?
— Oh! ne parlons pas de plus tard/ J'ai des intelligences avec lui, et je sais qu'il n'a pas la moindre intention de venir.
— Parlons-en, au contraire, et si tu le connais, dislui qu'il faut qu'il se hâte.
— J'en suis bien fâchée, mais je ne ferai certainement pas cette commission-là.
— Cependant, chère enfant, il faut s'occuper de ton avenir.
— Cependant, cher père, ne nous occupons que du présent. Plus tard, pour me servir de votre expression, nous verrons. Je ne dis pas oui, je ne dis pas non. Seulement, ce que je sais bien, c'est que plus tard ne doit pas être trop rapproché I
— Tu ne veux donc pas être raisonnable? fit sir John d'un ton de reproche qui cachait mal sa joie.
— C'est vous qui ne l'êtes pas. Ecoutez et jugez-moi plutôt. J'ai vingt ans, je suis heureuse, je fais un peu de bien, je vous aide à en faire davantage, je n'aime que vous, et je n'ai pas encore vu un seul homme qui
lE ROI DU JOUR iOi
de près ou de loin vaille la centième partie de ce que TOUS valez dans le bout de votre petit doigt.
— N'exagérons rien, milady.
— Je dis ce que je pense, baron, et ce que je pense est la vérité. En bonne Anglaise que je suis, je veux, of co«r««/ épouser un homme que je puisse estimer, aimer, et qui me prenne pour moi, non pour les millions que vous m'avez amassés. N'estrce pas naturel et sage?
— Oïl ne peut plus naturel, on ne peut plus sage.
— Ce point accordé, reprit la jeune fille en se penchant d'un air câlin sur l'épaule du baronnet, je continue. Or, trouver cet homme, cet étranger mystérieux qui possède la clef de mon cœur et l'ouvrira à première vue, c'est là le difficile, car j'ai aussi mon idéal, comme toute vraie fille d'Eve, et cet idéal est d'autant plus élevé que vous m'avez habituée à juger de haut le roi de la création.
— Moqueuse ! fit sir John en riant de bon cœur.
— Je vous assure que je ne plaisante pas et que je suis aussi sérieuse qu'une comédie de Bulwer. Je ne demanderai pas à mon futur seigneur et maître des choses impossibles. Je sais que si je désirais lui voir un cœur et une intelligence semblables aux vôtres, je courrais de grands risques de ne jamais le rencontrer et de mourir vieille fille. Mais encore faut-il découvrir ce prince relatif de mes rêves. Or, jusqu'à présent, il ne s'est pas présenté...
— Tu ne l'as peut-être pas bien cherché ?
^ Il ne manquerait plus que cela I Je ne l'ai pas cherché du tout, mais, la franchise m'oblige à déclarer qu'il n'est pas venu davantage I
— Eh bien î pour qui donc comptes-tu le très honorable Fitz-Morice? demanda sir John, évidemment surpris.
— Je le compte, répondit lady Jane avec un sérieux fort équivoque, pour l'un des baronnets les plus honorablement insignifiantl^ de ce district.
lOS LE ROI DD JOUR
— Cependant, tu Tas autorisé à te faire sa cour?
— Ne confondons pas, cher père. C'est vous qui lui avez donné cette autorisation, et comme elle n'a rien de dangereux pour mon repos, je ne m'en suis pas autrement occupée.
— Pourtant, s'il devenait amoureux de toi? que dis-je, s'il l'était déjà devenu ?
— Ce sont ses affaires et non les miennes. Mais que votre conscience se rassure. Le très honorable Fitz- Morice n'aimera jamais que lui-môme. Je consentirai à avouer, si cela peut vous être agréable, qu'il ne détesterait pas d'épouser ma dot. Mais je suis peu sensible à ce genre d'inclination. Non, je vous le répète, pour que j'épouse un homme, il faut que je puisse trouver en lui ce qu'il y a en vous et ce qui manque à tant d'autres, hélas I — un grand cœur et une grande intelligence. Quant au baronnet, si j'accepte ses hommages, c'est qu'ils m'en épargnent beaucoup d'autres aussi intéressés et peut-ôtre plus fatigants I
— Il faudra pourtant bien se décider à faire un choix.
— En tous cas, il n'y a hen qui presse. Ajournons donc la motion, comme on dit à la Chambre des communes.
— Soit I fit le baron, qui était enchanté, en croyant devoir prendre un air résigné, ajournons I
Et au bout d'un instant, ne pensant plus à ce grave sujet, il ajouta :
— A propos, chère enfant, tu n'as pas voulu des soins de M. Daniel pendant ta maladie, ce qui n'était pas flatteur pour la faculté de Paris ; mais M"^ Clermont et tes femmes de chambre ont été moins difficiles, et comme il s'est obstinément refusé à envoyer son bill, nous avons contracté une obligation envers lui»
— Ne vous en doit-il donc aucunes ?
— Peut-être, mais les siennes ne diminuent pas les nôtres, et nous devrions, je crois, lui montrer quelques égards.
-« n est votre protégé, dit la jeune fille, qui lisait très attentivement en ce moment un rapport des directeurs de la compagnie du Great Northern railway ; c'est donc à vous qu'il appartient de dire ce que vous voulez que l'on fasse pour lui«
— Eh bien I ne crois-tu pas que nous pourrions l'inviter au bal que nous donnons le mois prochain ?
— Et auquel sera toute la noblesse des environs, acheva lady Jane de plus en plus absorbée dans sa lecture. Non, je ne me représente pas trop votre favori au milieu de nos ducs, de nos comtes, de nos marquises et de nos baronnes. Il serait, je crois, fort dépaysé, et rien ne m'assure qu'il s'amusât beaucoup.
— Tu as peut-être raison, fit sir John.
Il y eut un moment de silence pendant lequel on entendit la plume du baronnet courir sur le papier, et le couteau d'ivoire de lady Jane couper les pages encore humides du rapport qui l'intéressait si fort. A la fin cependant, la jeune fille reprit d'un air distrait :
— Il y aurait bien un moyen de tout concilier.
— Quel est^il?
— Ce serait d'arranger une petite soirée d'intimes , sans conséquence, avec une tasse de thé et un souper bien simple. On pourrait, je suppose, avoir le révérend Melwin et sa femme; la famille Ferry, de Sunderland; M* Grant, le poète; M. Edward Glynn et M. Gowen, de Newcastle; mon ami, M. Gourley; M. Cameron, l'orateur populaire; M. Abbs, le savant et M. Brockie, le journaliste...
— Bref, fit le baron, sans lever la tète, tous ceux que tu aimes? Je n'y vois pas la moindre objection.
— On ferait un peu de musique, continua lady Jane du même air distrait et indifférent; on causerait un peu, deux ou trois heures seraient bientôt passées, vous auriez été poli, et nous n'y penserions plus.
-!- C'est cela, chère enfant. Arrange donc les choses
comme tu voudras. Tu sais que j'approuve d'avance tout ce que tu feras.
— Jeudi prochain vous conviendrait-il?
— Parfaitement.
— Dois-je écrire moi-même les lettres d'invitation?
— Gela va sans dire.
— AU righil fit lady Jane d'un ton dégagé, et maintenant, cher père, quand vous serez prêt, je suis tout à votre disposition pour travailler. Par où faut-il commencer?
Je crois l'avoir déjà dit, mais, ne l'eussé-je pas dit, le lecteur l'aurait compris, lady Jane était le secrétaire intime de son père, son factotum, son alter ego. Dans le principe, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, rose et blonde, sir John avait peul^tre regretté de ne pas avoir un fils, mais depuis que l'enfant était devenue jeune fille, il ne l'avait plus regretté. Il eut, en effet, vainement cherché un collaborateur plus intelligent, plus prompt, plus actif, plus dévoué. Aussi le baronnet considérait-il lady Jane comme un second lui-même, n'avait-il aucun secret pour elle, et la consultait-il sur tout ce qu'il projetait, décidait ou exécutait. Ses avis étaient toujours excellents, pleins de sens, et son jugement d'une sûreté que les événements n'étaient encore jamais venus démentir. On avait surnommé sir John le rot Charbon^ absolument comme on avait appelé Georges Hudson le roi des chemins de fer, et, de fait, il exerçait cette sorte de royauté du génie qui triomphe de tous les obstacles, qui fouille la terre pour en tirer la richesse de tout un pays, qui fait de la houille un diamant noir, et de ce diamant l'un des plus beaux joyaux de la cou-
renne d'Angleterre. Il en avait le prestige, la grandeur, Je pouvoir. Mais s'il était vraiment bien roi, et plus légitimement roi que bien d'autres, on pouvait dire hardiment de sa fille qu'elle était son premier ministre. Et quel ministre charmant, adorable, idéal ! Un ministre en cornette, qui ne posait pas, qui était simple, affable, qui faisait, les choses les plus graves de l'air le plus léger, et qui était toujours d'humeur égale, toujours bien disposé, toujours prêt à être utile, toujours intègre, et qui ne demandait pour miique récompense de son dévouement et de ses veilles qu'un sourire, une pression de main, un mot amical de son roi/ Malheureusement, ces ministres-là sont rares, même en Angleterre, où il y en a cependant plus qu'ailleurs. Le roi Charbon, qui était un roi constitutionnel, un roi juste, un roi bon, voulant faire le bonheur de ses Etats et de ses sujets, le roi Charbon, dis-je, s'estimait donc très heureux d'être si bien compris et si admirablement servi. Aussi n'aurait-il pas changé son empire contre celui de la reine Victoria elle-même, dont on apercevait le portrait, à côté de celui du prince Albert, au-dessus de la cheminée.
— Voyons, fit-il en posant sa plume et en regardant son cher secrétaire, où en étions-nous, Jane?
— Nous n'en étions nulle part, bon père, réponditelle avec une petite moue ravissante tout à fait étrangère aux habitudes traditionnelles des hommes d'Etat; nous n'avons pas encore entamé notre besogne quotidienne.
— Eh bien ! alors, entamons-la héroïquement.
Et là dessus, ils se mirent au travail et passèrent en revue les nombreuses affaires et institutions commerciales ou philanthropiques, à la tête desquelles étaient sir John Mowbray.
Les différents sujets dont ils s'occupèrent avaient tous trait à des œuvres progressives, libérales, huma-
nitairesy et qui ont déjà eu pour résultats d'améliorer des millions d'existences et d'en sauver des milliers d*autres. En effet, les « bateaux de sauvetage » qui forment comme une ceinture de salut aux îles Britanniques, arrachent chaque année à la mort de nombreux équipages que les flots disputent avec fureur aux braves marins qui viennent les leur reprendre ; « les sociétés de coopération assurent la vie à bon marché à l'ouvrier prévoyant; celles des « constructions de bâtisses » lui permettent de devenir en peu d'années son propre propriétaire ; et enfin « les associations de travailleurs » garantissent son indépendance en Tempêchant d'être à la merci de celui qui l'emploie. Or, ils abordèrent successivement toutes ces diverses questions.
Gela est certainement excellent, cela est digne de la sollicitude d'une grande nation, et nous aurions, sous ce rapport-là, à imiter beaucoup d'institutions de l'Angleterre qui, de son côté, pourrait aussi nous emprunter une foule de choses excellentes. Mais le malheur est qu'en France nous n'avons pas le moindre esprit pratique, ce qui tient, du reste, à ce que nous n'avons pas réellement l'esprit libéral. Nous sommes moutons de Panurge, parce qu'il nous faut absolument sentir le bâton du berger, et que nous aimons à sauter tous ensemble. Quand nous sautons du bon côté, cela va bien. Mais quand nous sautons du mauvais, nous tombons tous à la fois dans le fossé I Si nous étions vraiment libéraux, c'est-à-dire si nous aimions la liberté pour elle-même, et par conséquent pour tous, au lieu de n'en vouloir que pour nous et nos amis, il y a longtemps que la liberté serait fondée en France sur des bases aussi solides que l'égalité. Avec la liberté, on aurait le développement de la personnalité, de l'initiative individuelle, et tous les autres progrès moraux et matériels qui en sont la conséquence naturelle. Mais il faudrait commencer par faire l'éducation du peuple et
par détrcdre l'esprit de parti ; car, si l'ouvrier est a$sez dans les ténèbres pour prendre des mirages pour des réalités, et des utopies socialistes pour des possibilités sociales ; si l'homme politique ne veut de la liberté que pour avoir le droit de dire à son voisin : a Ote-toi de 1& que je m'y mette! » il est évident qu'aucun gouvernement, quel qu'il soit, ne mettra en leurs mains des annes aussi dangereuses !
La première chose qu'ils doivent faire, c'est d'apprendre à s'en servir, et la seconde, c'est de respecter ce que défend la loi! Mais c'est un dilemme, dira-t-on. Pour devenir forgeron il faut forger ; pour savoir corsy ment tirer sa poudre aux moineaux il faut avoir un fusil; pour étudier l'usage de la liberté, il faut posséder la liberté. Ne dirait-on pas vraiment, à vous entendre, que vous êtes en Sibérie et que la France de 89, celle qui a fait douze millions de propriétaires de douze millions de déshérités de la terre, celle qui a jeté dans le monde les bases d'une société nouvelle, soit rayée de la liste politique des nations? Eh bien! si vous croyez cela, allez en Angleterre, et vous verrez comment, avec les libertés acquises, la race anglo-saxonne sait paisiblement, loyalement, et surtout légalement en obtenir d'autres. Donnez-lui votre code Civil et elle vous dira si elle se sent oppressée ou affranchie par lui I
— Sais-tu, Jane, dit sir John à la jeune flUe en se croisant les bras, après qu'elle eut terminé la rapide analyse du dernier dossier à examiner, que j'ai maintenant deux grands projets?...
— Encore, cher père?
— Oui, sans parler de ceux qui te concernent, reprit le baronnet en souriant.
— Et dont nous ajournerons la réalisation, interrompit lady Jane avec un sérieux comique.
— Provisoirement, soit!
— Non, indéfiniment! Mais voyons JYOS nouveaux projets.
— Je t'ai dit que tous les deux étaient grands...
— Sans doute, puisqu'ils sont de vous !
— Flatteuse, val dit le baronnet en la menaçant du doigt. Le premier est un projet simplement local, qui deviendra bientôt national, je Tespère. Le second est au contraire international. Tu sais ce que George Hudson a fait pour Sunderland?
— En empiétant constamment sur la mer, il lui a donné des docks magnifiques ; de simple crique, abordable seulement pour les navires d'un faible tirant d'eau, il l'a transformé en grand port de commerce et lui a valu le surnom de Liverpool de la mer du Nord ; de trente mille il a porté en quelques années sa population a plus de cent mille habitants, et le chiffre de ses exportations dépasse maintenant trois millions de tonnes ; n'esir-ce pas là ce qu'il a fait pour Sunderland?
— Précisément I Or, je veux compléter son œuvre en la généralisant, et voici comment : les terrains vagues ou plutôt en cours de formation, qui environnent les docks, n'ont qu'une valeur pour ainsi dire nominale. J'en achète la plus grande partie à la commission du port, qui sera enchantée de battre monnaie avec des alluvions plus dangereuses pour elle que profitables. Je refoule la mer au moyen de trois ou quatre estacades en bois qui font amonceler le sable et augmentent la solidité de mon remblai ; sur ce dernier s'élève un immense établissement à membrures de fer, et dans cet établissement je construis des machines à vapeur que je peux livrer à 30 ou 40 p. 100 meilleur marché que toute autre manufacture similaire. Hein! qu'fen dis-tu ?
— Je dis que cette réduction dans le prix de revient me paraît magnifique; mais comment l'obtiendrezvous ? Pas par une réduction des salaires, je suppose ?
-r- Certainement non, et tu as bien raison de ne pas le croire, car il ne peut jamais entrer dans ma pensée, à moi, ex-ouvrier, de rien retrancher à la paie de mes
LE BOI DU jquR 109
anciens compagnons d'armes. Mais la bonne économie politique, la vraie, a trouvé d'autres moyens d'abaisser le coût de la fabrication sans toucher à la main d'œuvre. Voici de quelle façon je procède. Par suite du site que je choisis, je diminue mes frais généraux de 50 pour 100, et tout en augmentant mes journées d'ouvriers de 10 pour 100, je puis encore livrer mes produits 35 ou 40 pour 100 meilleur marché que tous mes compétiteurs. Or, ceux-ci, pour pouvoir lutter, seront forcés de rechercher les mêmes conditions de succès, ou en d'autres termes, de se placer également au centre d'une houillère et d'une mine de fer, au bord d'une rivière, à défaut de celui de la mer, et sur un terrain qui ne leur coûte presque rien de première acquisition I
— Mais il me semble alors que votre spéculation cesse d'être aussi brillante?
— C'est là que je t'attendais. Je ne spécule pas.
— Vous faites donc un sacrifice?
— Non, car si je pouvais m'en permettre le luxe, il ruinerait mes rivaux, et c'est toujours une grande faute que d'appauvrir la communauté. Nous gagnons tous un peu moins d'argent, mais à force de prudence, de sagesse, d'activité, nous évitons d'en perdre; nous remplaçons par la multiplicité des bénéfices leur élévation passée, et nous vulgarisons tellement les machines, que nous introduisons partout la vapeur, jusque dans le sillon que creuse la charrue, jusque dans la moissonneuse qui coupe le blé, jusque dans le bateau qui le transporte I
—Et la masse, c'est-à-dire tout le monde, en profitera!
■^ Justement I
— Et quand mettrez- vous ce beau projet à exécution?
— Dès le printemps prochain. Les devis, les plans, tout est prêt ; j'ai déjà même traité avec l'ingénieur
110 i»Si BOi PU joyi^
qui doit dinger rétabliftaea&eat uuq foi» qu'il ^er» ta^rminé.
^ Bravo I maïs commeat TÉ^ppellerez-vous, cet éta^ blissemeut modèle ?
^ Du geul uom qui lui convieïme ; Surukrland Engine worh I
^ Eu Qffat, c'est lo plus simple, le plus naturel et le plus exact.
— Doue, tu approuves mon idée ?
r-T. Est-ce que je n'approuve et n'admire pa§ tout ce que vous faites ? demanda lady Jane en se pressant lur le çoBur du baronnet.
Puis elle ajouta avec un sourire :
^ Avoue», d'ailleurs, qu'en cette circonstance vpus vous êtes passé d'avance de mon approbatiou ?
^^ J'en conviens, obère enfant, mais c'est qu'il s'agissait presque uniquement de cbiffreS' Quant à mon second projetf».
— Est-il aussi avancé que le premier? interrompit l^dy Jane.
-^ J'en ai peur, répondit sir Jobn.
^ Yoyons-le alors.
-^ Eb bien i c'est celui d'un oâble transatlantique, reliant le nouveau monde à l'anoien, au moyen de l'électricité.
— Est-il possible ? s'écria la jeune laile avec un geste d'enthousiasme.
™ 8i cela n'était pas possible, répondit tranquillement sir Jobn, je ne songerais pas à l'entrepr^u-^ dre.
•^ Ainsi, vous aile? réellement essayer de faire courir une étincelle électrique au fond de l'Océan?
— Dans quelques mois l'épreuve sera tentée.
•«- Et si vous écboueï ? fit lady Jane dont le cœur battait, dont l'œil s'était animé et dont la voix trem* blait d'émotion*
-^ Je recomm^fierai, dit le bafonnet, avic autMt
us ]u)x DU lom lit
d« «aime que sHl avait été simplemwt question d'ima partie de whist,
— Mais si ua sQCond essai ue réussissait pas mieux que Je premier?
^ Sb biea I mou enfant, j'en ferais m troisième,
voilà tout I
— Vous êtes donc certain du succès ?
-H Absolument, et lorsqu'un but est de eeux que l'on peut atteindre, lorsqu'on le sait d'avance, le reste n'est plus qu'une question de temps, de persévérance et d'argent I
— C'est bien quelque chose ! dit la jeune fille en ioariant<
f^ 8ans doute, répondit le baronnet de même : seu* lement, ce quelque cbose-l{i n'est pas, en définitive, la ij^er à boire. Jobn Bull est un homme, et les diffioultés i^ rarrôtent pas I De la persévérance, j'en aurai; de l'argent, nous en trouverons ; et du temps, Dieu nous m donnera I
te lendemain de ce jour-là, de très bonne heure, le docteur Daniel reçut un petit billet plié en deux dans \m enveloppe élégante et parfumée. Sans savoir d'oîi il venait, ni pourquoi, il éprouva une sorte d'éblouiscément, et une bouifée^dë chaleur lui monta au visage comme lorsqu'on ressent un de ces ei^cès de joie intense qui accélèrent Je pouls en faisant battre le coeur plus vite. Il lui semblait que ce billet allait devenir ubi événement dans sa vie, et peut-ôtre marquer pour lui la date d'une ère nouvelle. C'était assurément donner hçaucgup d'importance à une cbos§ qui, en somme,
m LB ROI DU JOUR
devait en avoir fort peu, mais on ne raisonne pas avec ses impressions, et il y en a, d'ailleurs, dont la vivacité prend toute la force d'un pressentiment.
A la fin, pourtant, il se décida à déplier le mystérieux papier en question, qui était aussi raide qu'un fauxcol anglais, et contenait l'invitation suivante :
« Sir John Mowbray prie M. le docteur Daniel de » lui faire le plaisir de venir passer la soirée avec lui )) et lady Jane, qui est rétablie, demain jeudi, à sept » heures. »
Le billet, tout entier de la main de lady Jane, était tracé de cette écriture anglaise, régulière, élégante et un peu sèche, qui ne dit rien, et dans laquelle ne se traduit que le caractère du professeur de calligraphie, en admettant qu'elle traduise quelque chose. Les hommes seuls, en Angleterre, ont une écriture à eux, et encore j'exclue de cette exception en faveur du sexe fort toute la classe des expéditionnaires, des employés de commerce, des gentilshommes de la yard et de la groceryl Mais les femmes se sont toutes fait une écriture uniforme (et du reste charmante) que les nôtres devraient bien imiter, et qui n'a que le seul inconvénient de confondre les plus gracieuses personnalités. Un billet galant, qui fait palpiter le cœur d'un amoureux, a-t-il été écrit par une jeune marquise ou par sa femme de chambre ? C'est ce que l'œil le plus expérimenté a bien de la peine à découvrir. Daniel ne remarqua donc rien de particulier dans les quelques lignes de lady Jane. Il lui sembla seulement que les trois mots s'appliquant à elle : qui est rétablie/ trahissaient une certaine préoccupation, et il se demanda, d'ailleurs, pourquoi cette petite phrase incidente avait été gUssée dans une simple invitation à prendre une tasse de thé? Au surplus, c'était bien peu important et Daniel comprit que ce qu'il avait de mieux à faire,
c'était de ne pas s'en occuper davantage , et de répondre par une acceptation polie, qu'il écrivit de suite, mit sous enveloppe, affranchit et jeta à la boîte. Puis, il entreprit sa tournée médicale de tous les jours, à travers les cinq cents cottages et les quelques maisons de maîtres du village, et ne pensa plus à sa visite au château, du lendemain soir. Cependant, quelques heures après, lady Jane reçut la lettre du docteur Daniel, elle rétudia presque avec autant d'attention que la sienne Tavait été. Pourquoi? mystère sans doute, car la jeune fille n'aurait pas pu l'expliquer. Elle était forcée d'estimer Daniel; peut-être même l'aurait-elle volontiers admiré, s'il eût été tout autre descendant d'Esculape , et il lui semblait parfois qu'elle aurait pu sympathiser avec lui. Mais le sentiment qu'elle éprouvait surtout en sa présence était un mouvement involontaire de répulsion, non pas de cette répulsion qui est désagréable, je m'empresse de l'ajouter, mais de celle qui semble instinctivement nous prévenir d'un danger. Bref, le docteur Daniel n'était pas à ses yeux un homme comme un autre, et cette découverte seule était grosse de réflexions pour une jeune fille qui, jusque-là, n'avait jamais accordé à aucun gentleman les honneurs de cinq minutes d'attention soutenue. A part son grand amour 'filial pour le baronnet, elle avait sans doute ses préférences et même ses amitiés pour quelques-uns des privilégiés de la plus vilaine moitié du genre humain. Mais cela n'allait pas au-delà, et Daniel était le premier qui lui fût apparu sous un jour tout nouveau et avec une auréole mystérieuse qui jetait quelque confusion dans ses esprits.
Voilà où en étaient les choses le jour oti le docteur Daniel franchit pour la première fois la grille du château à un autre titre qu'à celui de médecin. Comme il s'agissait simplement d'une réunion intime, la grande salle de réception n'avait pas été ouverte. Mais le salon où se tenaient le baronnet et lady Jane était encore
114 tS ROI Dû lOÛH
fort vaste et fbrt beau. On y arritàUpar un large escalier en marbre blanc, recouvert en partie d'un moelleux tapis rouge et sur lequel un candélabre à plusieurs becs répandait ses flots d*étincelante lumière.
— M. le docteur Daniel ! annonça solennellement un valet en tenue irréprochable d'huissier de Topérâcomique, avec la traditionnelle Chaîne d'argent au cou.
La porte s'ouvrit à deux battants, et notre compa* triote entra. Le salon était carré ; il avait des panneaux et un plafond sculptés, de riches tentures flamandes et un ameublement sévère du même style. Autour de la haute cheminée, dans laquelle flambait on immense feu de charbon, se tenaient plusieurs personnes, parmi lesquelles on voyait sir John , que faisaient de suite distinguer sa large cravate et son vaste gilet blancs. En entendant prononcer le nom du docteur, il s'avança vers lui et lui tendit cordialement les deux mains.
— Soyez le bienvenu, flt-il.
Et il le présenta successivement à tous ses invités.
Daniel portait naturellement ce costume ridicule qui nous fait tous ressembler à des domestiques de bonne maison, et transforme les salons en offices. Mais, du moins, il le portait avec aisance et avec grâce.
Quand le baronnet arriva devant lady Jane, qui tournait à demi le dos, causant avec une simplicité extrême, il lui frappa amicalement sur l'épaule, sans doute pour attirer son attention, et dit simplement :
— Lady Jane !
La jeune fille, qui n'avait probablement pas encore remarqué l'entrée de Daniel, tellement elle paraissait absorbée dans Une discussion intéressante avec un jeune élégant de ses amis, fit un petit geste de surprise, inclina légèrement la tète, et reprit sa conversation, comme si de rien n'était.
— Le très honorable Fitz-Môricô, ajouta le barofl-
LB BOI DO ^Otm ils
net en désignâht le long gentleman à côté duquel 6a fille était assise.
Ceki-ci se leva mécaniquement Comme un automate , dévisagea le docteur à travers le verre collé sur son œil droit, prononça le fameux : Oh/ caractéristique des fils d'Albion, et avança le bras avec un mouvement de ressort neuf qui se détend.
Daniel prit la très honorable main qu'on lui offrait, en se demandant, à part lui, si elle faisait réellement partie de la paire de pincettes à laquelle le baronnet venait de le présenter. Le doute n'était pas permis, car elle était aussi raide que tout le reste du personnage, dont les favoris eui-mômes, taillés en côtelettes rouges, tombaient avec la grâce de deut brosses en chiendent.
— Vôllà donc ce que Ton appelle un trèi honorable ? ne put s'empêcher de penser tout haut le docteur, en s'asseyant à côté de sa compatriote et ex-malade, iP^" Diane Clermont.
-* Mon Dieu, oui, répondit celle-ci, vous voyez qu'il n'est pas nécessaire d'être un Adonis pour cela.
— J'avoue, en effet, que ce baronnet, Car il est un peu baronnet, n'est-ce pas?...
— Il l'est bien tout à fait, et il y a des gens qui trouvent même qu'il Test trop.
— Enfin, reprit Daniel gaiement, un peu, suffisamment, beaucoup ou trop, il est évident que Ce baronnet a Un faux air de chèvre montée sur des échasses. Est-ce un ami du château?
^ Oui et non I
— Je n'ai peut-être pas été alors suffisamment respectueux, et j'ai des excuses à vous adresser pour mon impertinente boutade.
— Pas le moins du monde, vu que le baronnet, en tous cas, n'est pas de mes amis à moi.
— • Mais il passe au moins pour celui de lady Jane?
— Ça n'est pas positivement la même chose, docteur, et je ne sais pas, du reste, jusqu'à quel point il
est bien réellement dans les bonnes grâces de milady , quoiqu'il prétende à l'honneur de l'épouser.
— Ah! il est son fiancé? fit rapidement Daniel, qui trouva décidément le très honorable peu sympathique,
— Je n'ai pas dit cela. .
— Son prétendu, si vous préférez ?
— Pas davantage. Il est très amoureux d'elle, assuretron, vient beaucoup ici, et n'a pas caché ses sentiments à sir John, qui semble les encourager : voilà, tout ce que je sais.
— Eh bien I franchement, reprit le docteur, lady Jane mérite mieux, je crois, et je serais fâché de lui voir épouser ce fantoche de l'aristocratie britannique. Ce ne sont ni les hommes de valeur, ni les beaux cavaliers qui manquent dans ce pays-ci. Qu'elle jette les yeux autour d'elle, dans le monde, et elle n'aura pas de peine à trouver mieux.
— Je le crois comme vous, mais lady Jane est condamnée à épouser un lord ou un Aonora6/e quelconque, et ce n'est pas parmi ces fossiles d'une société et d'une race qui s'éteint qu'il faut chercher le type fidèle du véritable Anglais.
— A-t-il au moins quelque valeur intellectuelle, ce chevaUer du verre dans l'œil?
— Aucune !
— Vous m'étonnez, ou plutôt c'est le choix de lady Jane qui m'étonne. Mais tenez, pendant qu'on vous en laisse le temps, soyez assez aimable pour me faire, en quelques coups de langue, le portrait moral et la biographie des principales personnes qui sont ici ce soir. Voulez-vous?
— Très volontiers ; seulement, ce ne seront pas des portraits à coups de langue, ce seront des portraits à coups de ciseaux. Rassurez-vous, pourtant, je ne parlerai que de ceux qui me sont sympathiques, et je ne déchirerai personne.
— Ce serait impossible, car la main qui tient les ci-
LE ROI DU 10U& m
seaux est trop jolie I fit Daniel en regardant les doigts effîlés de la Française qui couraient gracieusement sur sa broderie.
— Prenez garde, répondit M"" Diane en le menaçant ayec la pointe de ses petits ciseaux d'argent, noij^s ne sommes pas ici à Paris, et vous mériteriez que je vous punisse pour cette tentative de galanterie.
— N'est-il pas vrai que vous avez une jolie main?
— Je Tai oublié ; mais sachez qu'ici on se contente de penser ces choses-là : on ne les dit pas.
— Croyez-vous que le très honorable n'a pas répété vingt fois à lady Jane qu'elle avait j elle aussi, une jolie main et les plus jolis yeux du monde?
— Lui? Il est trop amoureux de sa longue personne pour avoir jamais l'idée de rien trouver de bien chez les autres.
— Cependant, s'il est épris de lady Jane?
— Il est épris à sa façon, mais s'il la trouve belle, soyez convaincu qu'il se trouve encore plus beau, ce qui lui semble rétablir la balance et le dispenser de tous compliments.
— Ah ! c'est différent.
— Maintenant, taisez-vous, je commence. Vous connaissez le révérend Melwin, je n'ai donc rien à vous en dire.
— Oui, c'est un homme de cœur, un véritable chrétien et un digne ministre de l'Évangile.
— C'est de plus un homme d'esprit. Un jour, il était à Londres; un jeune Arabe de la moderne Babylone, — ils sont partout les mômes, ces gamins I — le reconnaissant à sa cravate blanche et à son aspect vénérable pour Tun des membres de l'Eglise d'Angleterre, l'arrêta et lui demanda :
-- Sir, aimeriez-vous que l'on vous donnât un souverain?
— Sans doute, répondit naïvement le révérend.
— Eh bien I sir, reprit gravement le gamin, « faites
us LÉ EOI DU JOUR
)> aux autres ce que vous voudriez que l'on vous fit à » vous-même ! »
Le révérend se sentit pris, ouvrit son porte-monnaîe et tendit en souriant la pièce d'or à Tenfant, qui lui dit avec un sourire à double entente :
— Dieu vous le rendra 1
— C'est votre jeune Arabe, il me semble, qui était surtout un garçon d'esprit ?
— Oui, grâce à celui du révérend, mais supprimez le souverain donné, et vous supprimez Tanecdote du môme coup.
— C'est juste.
— Ce grand monsieur, un peu maigre et un peu anguleux, que vous voyez debout contre la cheminée, causant avec sir John, est le poète populaire du Durham et du Northumberland.
— Comment l'appelez-vous ?
— Grant !
— C'est aussi le nom d'un célèbre général américain.
— Ils ne combattent pas sur le même terrain et ne remportent pas les mêmes victoires I
— Il ressemble énormément à Berlioz, votre poète!
— N'est-ce pas ?
— Oui, c'est la même tête expressive, intelligente et triste, le même sourire amer, le môme regard perçant et découragé. Qu'a-t-il écrit?
— Beaucoup de choses, dit-on, mais Je ne connais de lui qu'un long poëme trop court : Afadoniapiaf que je vous conseille de lire. Son voisin de gauche, ce gentleman beaucoup plus jeune, à l'œil vif, à la lèvre fine, au front dégagé et à la barbe blonde, est M. Cowen, le directeur de l'un des journaux libéraux les plus importants du Nord, le Daily Chronicle, et l'un des bons écrivains poUtiques de ce pays-ci. Vous voyez, bien que du haut de sa tribune il parle tous les jours à plus de cent mille personnes, qu'il n'eu a pas Tair plus fier.
— U paraiti en effet, d'une simplicité charmante.
•^ Sir John, qui partage toutes ses idées, en fait le plus grand cas. C'est un homme de cœur autant qu^un journaliste de talent, et si on Tadmire beaucoup, on ne l'estime pas moins. On ne l'appelle que t avocat du peuple, stimom qu'il mérite doublement, car, étant fort riche, il fait énormément de bien, et pratique tout bas les grandes choses qu'il professe tout haut. Indépendamment de son journal, qui fait vivre un véritable état-major d'écrivains et une petite armée de travailleurs, il a créé plusieurs clubs et bibliothèques populaires, et va, enfin, construire à Newcastle un immense théâtre pour la classe ouvrière, qu'il veut ainsi arracher aux tavernes et à l'ivrognerie. Près de lui, vous voyez M. Gourley.
— tin autre journaliste?
— Non, mais un autre petit manteau-bleu, c'est-àdire un philosophe doublé d'un philanthrope. M. Gourley, qui est fils de ses œuvres, comme sir John, occupe à Sunderland une position considérable, et sera, dit-on, un jour : M. P.
— Qu'estKîe que cela signifie ?
— Membre du Parlement I c'est la façon dont on désigne ceux-ci.
— Et ce beau jeune homme, aux cheveux rejetés en arrière, qui parle en ce moment, qu'est-il?
— Un simple mdtre d'école.
— Vous m'étonnez !
— Parce que vous êtes encore très Français et surtout très Parisien ; mais moi qui suis déjà familiarisée avec les mœurs anglaises^ je ne suis plus du tout surprise qu'un modeste maître d'école puisse être un tribun écouté et un penseur remarquable.
— En effet, dit le docteur, comme se parlant à luimême, dans un pays où tout homme est libre, un maître d'école n'est pas un fonctionnaire public de l'ordre le plus obscur, auquel ilj n'est permis que de mettr^
en pénitence des enfants paresseux ; c'est un citoyen, et quand il a secoué la poussière de ses livres, il a le droit de reprendre possession de lui-même. Chez nous, c'est un serviteur salarié de l'Etat, et maître d'école il reste toute sa vie. Mais poursuivons la galerie de vos portraits. Tenez, je gagerais que cet aimable épicurien, qui savoure en ce moment-ci sa cinquième tasse de thé et sa septième sandwich, le dos tourné au feu, est un vaudevilliste, — s'il y en avait en Angleterre.
— C'est un homme de loi.
— Impossible I
— Mais c'est aussi une espèce de vaudevilliste, un chansonnier, un poète comique, et même, dit-on, un journaliste.
— A la bonne heure ! je ne pouvais pas me représenter cette bonne et joyeuse figure sous la perruque à marteau.
— C'est surtout un homme d'esprit, ce qui d'ailleuTS n'est pas absolument incompatible avec l'esprit des lois. Ses réparties à la Cour sont célèbres et l'on ferait un joli volume avec tous ses mots.
— Et sur le très honorable Fitz-Morice, n'avez-vous rien à raconter? demanda le docteur avec une gaieté qui avait l'air un peu forcée.
— Non, vraiment, répondit M"® Diane d'un ton moqueur, je ne connais de lui que des histoires de chevaux, et elles ne sont pas précisément des histoires de salon. Je n'ai éprouvé un certain plaisir qu'à en écouter une seule...
— Qui est ?
— Celle d'une jument trop folâtre qui le jeta dans une mare, un jour qu'il venait faire sa eour à lady Jane. Nous en rîmes de bien bon cœur.
— Qui?
— Lady Jane et moi I
— Ahl elle en rit?
— Oui, presque autant que moi, ce qui est beau-
coup dire. Cet incident burlesque fut d'autant plus heureux que, tout en nous amusant pour longtemps, il nous priva de la visite de l'infortuné sportman pour quelques semaines. Voilà pour les hauts-faits du très honorable/ Quanta sa littérature, je l'ignore absolument, mais je crois que Bulwer est plus spirituel que lui. La phrase qu'il répète le plus volontiers, c'est : Ohl upon my wordl et comme il la trouve sans doute assez variée par elle-même, il ne juge pas à propos d'en modifier jamais le ton.
— Si bien qu'elle ressemble au monotone : Frère^ il faut mourir l des trappistes ?
En ce moment, lady Jane, qui avait souvent regardé M"" Diane à la dérobée, en la menaçant du bout de son éventail, et tout en paraissant prêter la plus grande attention aux platitudes de son cavalier, lady Jane, dis-je, appela auprès d'elle la jeune Française, et la conversation en resta forcément là. Du reste, le thé était pris; l'heure d'écouter les jolies ballades des compositeurs anglais les plus fameux n'était pas encore venue, et en attendant ce moment fatal, pour les oreilles musicales, les cercles intimes se formèrent et les causeries se nouèrent. Pouvaitron appeler de ce nom les phrases banales que le sportman Fitz-Morice laissait tomber solennellement de ses très honorables lèvres dans les oreilles mignonnes de lady Jane? Je n'oserais Taffirmer. Seulement, ce que je pourrais jurer, c'est que la jeune fille mettait souvent sa jolie petite main sur sa bouche, pour y étouffer un bâillement involontaire, et regardait d'un œil d'envie un coin du salon où se tenaient M. Glynn,M. Gowen et M. Grant. Ce fut précisément de ce côté que se dirigea Daniel, le petit trio intellectuel devint bientôt un quatuor animé et Ton se mit à causer art, littérature et théâtre.
Lady Jane, qui avait fini par se lever et par laisser son très honorable à lui-même, avait passé tout doucement son bras sous celui de sir John, et montrant
Ifi LE ROI DU JOUR
tout à coup sa jolie tète dans le petit cercle barbu, ellô demanda d'un air enjoué à M. Glynn :
— De quoi parlez-vous donc ainsi pour vous seuls ?
— De tout un peu, milady et du théâtre en particulier.
— Quoi! mon père cause d'art? Gela tiônt du miracle I
— Tu m'en croyais incapable? ât le baronnet en souriant.
— J'avoue que la chose me surprend, répondit la jeune fille d'un air charmant, mais, vous sachant universel, cher père, je ne la pensais pas impossible.
— J'espère que vous ne vous plaindrez pas, baronnet.
— Je ne me plains jamais de Jane, excepté lorsqu'elle me gâte trop, ce qui lui arrive quelquefois.
— Et vous, mademoiselle, demanda le docteur en s'adressant à la jeune lady, ne nous direz-vous pas aussi votre opinion sur le sujet qui nous occupe?
Lady Jane tressaillit et une légère rougeur lui monta au front. Si le très honorable Fitz-Morîce avait été là, il aurait certainement supposé que c'était TefTet d'une surprise désagréable, la surprise de s'entendre appeler mademoiselle au lieu de milady. Mais je dois me hâter de dire que Daniel n'avait eu aucune intention de manquer de respect à la jeune fille en se servant vis-à-vis d'elle de ce mot égalitaire de mademoiselle, et que cette dernière ne s'en montra nullement offensée. Seulement, c'était nouveau pour son oreille, et c'est là, sans doute, ce qui l'avait un instant étonnée.
Daniel, qui était homme du monde, s'aperçut bien vite de sa méprise, et reprit avec une aisance et une grâce parfaites :
— Pardon, c'est milady que j'aurais dû dire ; mais mademoiselle me semble avoir quelque chose de plus jewM fille, s'il est possible, et c'est là ce qui rend mon erreur excusable.
IB ftOI M lOtR IS3
— Si bien, répondit Irotii^iiement lady Jant, que yous en faites iin compliment ! Prenez garde, ddoteur, si vous voulez devenir de mes amis, il faut me dire des vérités et non des galanteries. A part cela, votre modemoiselley qui est trop français pour n'avoir pas été spontané, ne me déplaît pas, et si vous voulez me faire un peu votre cour, vous continuerez à me le donner.
— D'autant plus volontiers, mademoiselle, répondit le docteur en s'inclinanti que je ne connais pas de plus joli mot quand il s'applique à vous.
— Encore un compliment I fit lady Jane avec un imperceptible mouvement d'épaules énigmatique; décidément vous êtes incorrigible, monsieur.
Et elle appuya sur ce dernier mot avec une intention que Damel ne comprit pas parfaitement.
— Tout cela est bel et bien, dit l'attomey, qui, en sa qualité d'homme de loi, aimait à résumer les débats et à serrer la question, mais vous ne nous avez pas encore fait connaître votre sentiment sur le théâtre I
— Oh I cher maître, il me semble que c'est tout un monde, et vous savez aussi bien que moi qu'il y a une tûule de points de vue sous lesquels on peut l'envisager.
— Nous ne vous demandons qu'une impression.
— Eh bien ! mon impression est favorable au théâtre, comme elle est favorable à toutes les formes de Târt. J'ai un esprit très pratique, et j*aime surtout ce qui est vrai...
n sembla à Daniel que lady Jane le regardait en prononçant cette dernière phrase.
— Mais j'aime aussi beaucoup rêver, continua la jeune fille, car ce n'est que dans le domaine de la fantaisie ou du rêve que Ton peut réaliser son idéal, et je suis trop de mon sexe pour ne pas en avoir un.
— En d'autres termes, fit l'attomey, le théâtre est une sorte de royaume du rêve animé, et il vous attire.,.
— Oui, quand j'y trouve une illusion réelle.
— Of course I milâdy, et nous sommes d'accord ! Ici. la porte du salon s'ouvrit, et un valet majestueux
annonça, du ton dont lord Disraeli lisait les messages de la. Reine :
— Le souper est servi !
xvn
En Angleterre le souper est une grosse affaire, on pourrait même dire la grosse affaire de la soirée, quelque chose comme une institution nationale. On vous invite pour faire de la musique, pour rencontrer un diplomate américain à la mode, pour entendre chanter faux une marquise sur le retour ou pour jouer un whist. Mais ce ne sont là que d'ingénieux prétextes pour s'asseoir à table et faire sa partie de fourchettes. Cela s'appelle un thé, par la même raison que l'on dit le Pont-Neuf en parlant de l'un des plus vieux ponts de Paris, et bien qu'en fait de thé il n'y ait que des. viandes froides, des pâtisseries chaudes et des vins tenant des deux températures. Il est vrai qu'avant le souper des domestiques se promènent dans les salons avec des plateaux chargés de tasses de thé et de gâteaux dont l'objet est sans doute d'ouvrir l'appétit. Du reste, les Anglais mangent solidement et boivent de même. Ils ne s'en défendent pas, et ils ont bien raison. Nous ne sommes plus à l'époque où, pour être un parfait gentleman, il fallait boire ses trois bouteilles de sherry à souper et coucher sous la table, ce qui dispensait le maître de la maison de procurer des lits à ses hôtes ; mais les fils de ces preux de la fourchette s'acquittent encore fort bien de leurs devoirs, et c'est plaisir que de les voir attaquer un mamelon de bœuf :
on les dirait encore à Sébastopol I Et les fahr ladiei ? me demanderez-vous. Eh bien I ma franchise et mes devoirs d'historien fidèle m'obligent à déclarer qu'elles sont dignes de leurs seigneurs et maîtres. Elles vont de leur côté vaillamment au feu et ne dédaignent pas d'arroser le jambon d'York, ce qu'indique du reste la tendance de leur nez à se colorer sur leurs vieux jours. Les Anglais ont la franchise de leur estomac, et c'est bien quelque chose par ce temps de choses postiches. Chez nous, les femmes se croiraient déshonorées si elles mangeaient et buvaient autrement que du bout des lèvres. Elles jouent à l'oiseau, ce qui ne les empoche nullement de s'assurer d'une tranche de gigot pour le retour. Quelques* unes, par mesure de précaution, la prennent même avant le départ; mais la digestion pouvant exercer une action défavorable sur le teint, ce n'est qu'en rentrant que se décide à souper sérieusement la majorité. L'Anglaise ne connaît pas ces mièvreries, et je l'en félicite. L'éclat de sa carnation l'en dispense peut-être, mais sa littérature n'a pas mis à la mode, les héroïnes poitrinaires, ce qui explique pourquoi les jeunes ladiesnQ cherchent pas à se rendre intéressantes par les mêmes moyens. Ce qui est d'ailleurs incontestable, car il faut être juste, même pour son propre pays, c'est que le Français est sobre encore. J'ajouterai que cette dernière vertu commence à franchir le détroit. Les Anglais nous ont pris tant de mauvaises choses, qu'ils pouvaient bien aussi nous emprunter l'une des bonnes que nous avons. Quoi qu'il en soit, au moment où l'huissier du palais, soit dit sans allusion tintamarresque, vint annoncer que le souper était servi, un sourire de satisfaction non déguisé s'épanouit sur tous les visages, y compris celui de lady Jane.
Le très honorable Fitz-Morice se leva en deux mouvements, comme un tourne-broche perfectionné, fit trois pas méthodiques en avant, forma un angle aigu
IM tÊ ROI DU JOUR
àtec Son bras gauche (auquel sa raideur britannique ûé permettait pas de s'arrondir) et y plaça celui de la jeuûe allé, Comme une chose qui va de soi, et sans même lui demander son consentement. Lady Jane parut Cependant surprise de cet aristocratique sansfaçon et même un peu ennuyée. Pour atténuer reffei qu'il semblait avoir produit sur Daniel, naturellement peu habitué aux manières hautaines et vaines du àportman, elle lui adressa en passant le plus gracieux sourire, un sourire fait des meilleures choses que Dieu met au coeur de la femme, et qui fut pour lui comme ufi rayon de soleil. Il en demeura fasciné, ébloui et radient.
— Eh bien! lui demanda M*^* Diane, qui quittait en ce moment le salon au bras de Tattorney, qu'avezvous, docteur? \
— Moi? répondit-il en la suivant, rien, si ce n*est que je viens de voir, je crois, lady Jane dans sa seconde manière.
— Que serait-ce donc si vous pouviez la connaître dans sa troisième, qui est la vraie?
— Je ne sais pas, car lady Jane n® 2 m'a déjà produit l'effet d'une apparition féerique !
— Dans ce cas, reprit 'la Française en riant, vous deviendriez amoureux du n'^ 3 1
Daniel tressaillit à ce mot comme si un éclair lui eût traversé le cœur, et il dit simplement à demi-voix :
— On ne devient pas amoureux de lady Jane I
— On l'est tout naturellement, fit M^^** Diane, coâime on naît poète !
— En effet, répliqua Daniel d'un ton qu^il s'efforça de rendre léger, l'amour et la poésie sont frère et sœur !
— Une jolie parenté, dit l'attomey gaiement.
— Oui, reprit le docteur de même; par malheur, voici déjà longtemps que je ne suis plus de la famille.
On éiait arrivé au bas de l'escalier. Notre compa-
18 toi M lOJSt Iff
triote 6'eflkça pour laisser entrer tout le monde dans la 9èlïè à manger, et lorsqu'il y pénétra lui-même, preâ^e toud les sièges étaient déjà pris. Lady Jane occupait Tun des bouts de la table, ayant le très honorable Fitz-Morlce à sa droite, et sir John, placé entre mîstress Melxdn et M^^* Clermont, occupait l'autre. Daniel seul ne savait pas encore oh se mettre.
— Eh bien, Jane, demanda le baronnet, oh fais-tu asseoir le docteur?
La jeune fille eut Talr d'être conAise de son oubli, ^ pencha vers le révérend qui était son voisin de gauche et répondit :
^ Si M. Daniel veut bien venir de ce c6té, nous nous serrerons un peu, et je tâcherai de lui faire une petite place entre M. Melwin et mol.
Un grand mouvement de chaises eut lieu ; le ténérable pasteur dit les grâces, et lorsque tout le monde s'assit, Daniel se trouva à côté de lady Jane.
^ En vérité, mademoiselle, flt-il en s'excusant, je siùs honteux d'être aussi gênant.
^ Ce n'est pas votre faute, monsieur, répondit-elle, c'est Celle de la table, à laquelle on aurait dû ajouter ^e rallonge de plus ; mais enfin, continua-t-elle en ramassant un peu sa crinoline, je suis très bien, et si vous n'êtes pas trop mal, nous n'en souperons pas ûioins d'un bon appétit, je l'espère.
•^ Je vois avec plaisir, mademoiselle, que vous êtes tout à fait remise?
-^ Oh I absolument, je ne me suis jamais si bien portée de ma vie.
— ■ Voilà ce que c'est ! s'écria le très honorable Fitz- Morièe, avec cet à-propos et ce bon goût qui ne le Citaient jamais, que de se faire traiter de la grande manière.
-^ Pardon, baronnet, demanda sir John, qu'entendet-vouâ par la grande manière, en fait de traitement Aédieal?
128 Ifi ROI DU. JOUR
— Celle d'Edimbourg I répondit-il en homme qui ne doute de rien. Un médecin de province peut vous guérir quelquefois, par hasard, mais un prince de la science ne se contente pas seulement de ce résultat vulgaire, il vous fait une santé nouvelle I
— Si bien, riposta Daniel, qui n'avait pu s'èmpôcher de sourire, que cela vaudrait presque la peine de tomber malade, surtout quand on a une mauvaise constitution ; seulement, ce n'est pas à la portée de toutes les bourses, et les pauvres gens sont bien encore forcés, malheureusement pour eux, d'avoir recours aux médecins de province.
— Je^ne dis pas, reprit légèrement le chevalier du verre dans l'œil, mais nous autres hommes du monde, nous ne nous occupons jamais théoriquement des pauvres gens. Ils n'existent pas pour nous ! N'est-ce pas, baronnet?
— Je le voudrais, répondit sir John de bonne humeur, mais je suis bien forcé de reconnaître que tout le Royaume-Uni ne peut pas se faire soigner par la faculté d'Edimbourg !
— Avouez cependant que vous n'auriez pas voulu confier la santé de lady Jane même aux soins d'une célébrité de Newcastle ?
Lady Jane toussa et rougit beaucoup, car elle comprit que le très honorable Fitz-Morice, en jetant ses lourdes pierres dans le jardin des célébrités de Newcastle, n'avait pas d'autre but que d'en jeter une plus lourde encore dans celui du docteur Daniel. Aussi crut-elle devoir intervenir pour réparer un peu le dommage qu'il avait fait dans les plates-bandes.
— L'observation du baronnet, dit-elle en se tournant du côté de Daniel et en lui adressant l'un de ses plus radieux sourires, ne vous concerne pas, docteur, puisque vous êtes de la faculté de Paris, qui n'a pas plus besoin d'être défendue qu'elle ne saurait être attaquée. Seulement, me voici forcée à un aveu qui coûte
à ma coquetterie, ajouta-t-elle en riant ; si je ne me suis pas conûée à votre habileté, ce n'est pas que je doutasse d'elle, c'est que je me trouvais trop affreuse pour me laisser voir par personne autre que par un vieil ami I
Lady Jane était trop charmante ; elle avait tiré un trop gracieux parti d'une maladresse grossière (en admettant que ce ne fût qu'une maladresse grossière) pour qu'un murmure d'approbation ne courût pas sur toutes les lèvres.
— Mademoiselle, fit Daniel en s'inclinant, je suis profondément endetté envers le très honorable Fitz- Morice, pour ce que vous venez d'avoir la bonté de dire, mais permettez-moi de ne pas moins vous en remercier personnellement.
Le jeune baronnet, qui éprouvait une aversion instinctive pour le docteur, et qui vit qu'il avait fait un pas de clerc, renfonça plus que jamais son verre dans Tœil, et donna un si vigoureux coup de fourchette à l'aile de poulet qu'il avait devant lui qu'elle s'envola de son assiette, traversa la table d'un trait, et alla s'abattre contre l'une des fenêtres. Tout le monde fut pris d'un fou rire, et lady Jane ne feignit pas même d'avoir avalé de travers pour échapper à la contagion. Elle se joignit de bon cœur à la gaieté générale.
Le très honorable Fitz-Morice fut le seul qui gardât âon sérieux, sans d'ailleurs paraître troublé par cet incident grotesque.
— Oh I se contenta-t-il de dire.
Et il passa flegmatiquement son assiette au maître d'hôtel, en lui demandant de remplacer, par une autre, Taile assez mal apprise pour avoir quitté son plate.
Le calme se rétablit peu à peu et l'on n'entendit . pour un instant que le bruit des couteaux et des fourchetteâ.
— Docteur! s'écria sir John à brûle-pourpoint, entre un morceau de pâté froid et une tranche de
bodufy ne t?ouye«-Tou$ pas quQ U çuUma wglaise est tout à fait dans l'enfance de Tart et que nos niarmi^ tons devraient être renvoyés h, Técole ?
— Pour ce qui est de yos marmitons, répondit
Daniel, j'ignore quel est leur degré de civilit^ation ; mais vos cuisiniers ont bien leur mérite> s; j'en juge par ce souper*
^ Naturellement, vous êtes trop poU pour dire autre chose, fit le baronnet*
— Et le bout de Toreille complimenteuse dep Fran« çais, ajouta lady Jaue, rejpar^t toujours*
~ Je vous assure, reprit le docteur, qu'il n'y a là i^i politesse, ni compliments, Q'est très sincèrement que j'admire votre roastbeef,
— Oh! le roastbeef est hors de question, dit sir Jobn ; Qlest notre mets national, comme Voila podrida a été longtemps celui des Espagnols ; mais on se lass9 de tout, même de ce qui est excellent, et je trouve qu9 trois cent soixante-cinq jours par an de roMtb^f est beaucoup trop d'une bonne cbosel Aussi, pour ma part, je vous l'avoue, e^ bon Anglais que je suis, il n'y a qu'une seule cbosa que j'envie à la France, c'est sa cuisine I Mais je la lui envie tr^s sérieusement, et je comprends la réponse de ce membre du Parlement qui, faisant allusion à une demande de fonds pour l^ création d'un conservatoire k Jbondres, dit qu'il voterait la somme réclamée, en faisant une seule réserve t
C'est que l'établissement en question serait u un con-* servatoire de cuisine I ))
^ Voil4 un législateur qui a mop estime I ajouta bruyamment le très honorable Fit^'Morice, et qui aurait ma voix, s'il appartenait à ma circonscription,
—Cela ne m'étonne pas, fit lady Jane, car vous êtes l'ennemi déclaré de la musique-
— Je suis l'ennemi de tout ce qui est inutile!
« Alors, le très hQjRprable doit s'exécrer luirmôme, S0ufâ4i Vi^ttomf y dai^i roreUle 4§ W^^ Glirmmt.
— Il le devrait, riposta la Française^ Qiai$ il ne paie pas ses dettes !
— Sur ma parole^ continua le Jeune barouneti jo il8 sais pas même ce que Ton peut trouver d'agréablo dans la musique, surtout depuis qu'elle est dQvçuuQ si bruyante que Ton ne peut plus s'y endormir, et commQ j'ai le courage de mes opinions, le déclare carréiQQQi que je préfère un bon dtner à un bon opéra...
— Tous les goûts sont dans la nature, dit avec uu spuriro dédaigneux lady Jane, même le goût cuUnairei et je ne tous disputerai pas son mérite. Seulement, j& ne saurais le partager, et je ne dirai pas comme mop père, que la seule chose que j'envie à la France, c'est sa cuisine , car c'est bien assurément celle dont je m'occupe le moins au monde, mais ce que je voudrais pouvoir lui emprunter, avec son soleil, c'est cet esprit cbevaleresque, dont nous sourions voIoutierSt et qui lui fait rechercher sans cesse ce qui est élevé» ce qui est grand, ce qui est beaul Les Français com-^ prennent peut-être moins bien que nous le commerce, du moins je l'entends constamment répéter autour de moi, mais enfin, ce n'est pas absolument tout dans la vie, et je vous avoue qu'entre une nation de marchands et une nation de poètes, mou coçur ne balancerait pas beaucoup, si je n'étais pas moi-même l'enfant gâtée de ce commerce et de cette industrie que j'admire sans pouvoir les aimer autant qu'u» bon poôme, un bon tableau ou un opéra réussi I
— Docteur, dit gaiement sir John, voici ma fille passée à l'ennemi, et je vous en préviens, c'est ime alliée vaillante et fidèle I II y a là de quoi vous consoler de ne l'avoir pas traitée pour sa dernière fièvre 1
— Je suis tout consolé, baron, répliqua Daniel, puisqu'elle est guérie, et je viens de contracter uue dette nouvelle de reçpunaissance envers eUe, pour Ift façpii éloquente autaut que gracieuse dept ^Ue nous a défendus I
i3i LE HOI DU JOUR
Le souper fini, lâdy Jane se leva, et quitta la salle à manger suivie de M"' Diane Glermont et de mistress Melwin. Après avoir salué les trois dames, tous les hommes vinrent se rasseoir autour de sir John, et le steeple-chase traditionnel des flacons appelé : Posa the tt^tVw/ commença avec un entrain auquel le baronnet Fitz-Morice ne fut pas étranger. Pour rendre justice à ce très honorable gentleman, il faut dire que c'est la seule chose qu'il fît bien. Remplir et vider son verre formaient deux mouvements identiques qu'il exécutait avec un remarquable succès. Le jeu de son avant-bras en avait si bien contracté l'habitude mécanique qu'en le voyant se tendre et se détendre, on ne pouvait s'empêcher de penser à M. Punch, le guignol anglais.
Après s'être livré à un mélange suffisant de sherry, de porto, de claret et de johannisberg, les hôtes de sir John se décidèrent à retourner au salon, où nul incident nouveau ne se présenta, à l'exception d'une rechute soudaine de lady Jane dans ses excès de froideur hautaine vis-à-vis du docteur Daniel.
— On a remis le masque, dit M"® Diane à voix basse en passant près de ce dernier.
— Oui, fit celui-ci ; lady Jane n** 1 a remplacé de nouveau lady Jane n° 2. Mais je n'ai pas le droit de m'en plaindre, car je crois que ce soir lady Jane n° 3 s'est même laissé entrevoir un instant.
Ce qui est certain du moins, c'est que la jeime fille, après avoir permis au très honorable Fitz-Morice de se rasseoir auprès d'elle, était retombée dans sa réserve la plus glaciale et la plus impénétrable à l'endroit de notre compatriote. Peut-être trouvait-elle qu'elle avait trop fait pour lui pendant le souper et qu'elle devait racheter cette faute par une attention plus grande pour son adorateur avoué. Peut-être aussi ce dernier s'étaitil plaint? Et s'il l'avait fait, il en avait donc le droit? Toutes ces questions, Daniel se les adressait, en cons-
tâtant le changement 'intervenu, en cherchant à se l'expliquer et en repassant dans sa mémoire les moindres incidents de cette soirée. Mais pourquoi donc se livrait-il à ce travail et quelles préoccupations vagues se réveillaient en lui ?
La seule conclusion à laquelle il arriva et qu'il ma* nifesta pour ainsi dire tout haut, en se parlant à luimême, fut la suivante :
— Etrange fille I
— N'est-ce pas ? ajouta M"« Diane, qui était à côté de lui et qui l'avait entendu.
xvm
En somme, la soirée avait été charmante pour Daniel, et cependant il dormit mal et se leva mécontent le lendemain.
— Monsieur le docteur a l'air fatigué ce matin, lui dit dame Jessamine en apportant dans son cabinet de travail le plateau, recouvert d'une serviette bien blanche, sur lequel elle plaçait chaque jour les deux œufs à la coque, le pain grillé, la rondelle de beurre frais et la tasse de thé à la cr^me qui constituaient son frugal repas.
— C'est que je le suis, en effet, répondit-il en remerciant dame Jessamine par un mouvement de tête plein de douce familiarité. Je commence à vieillir, voyezvous, et le monde n'est plus mon affaire.
— Et que direz-vous donc, monsieur, à mon âge?
— Je dirai qu'il vaut mieux rester tranquillement au coin de son feu, comme je le fais déjà dès à présent, chaque fois que je le peux, et je ne m'en plaindrai pas, je vous assure. Ce doit être une bonne chose que la vieillesse, quand elle est complète et que toutes nos
134 tB ttOI DU 40\)^
faculté» sli^rmomsent dans leur affaibUssement ^a^ duell
— Ah I monsieur, c'est bien joli, lorsqu'on en parle de loin, mais une fois qu'on y est on voit les choses d'un autre œil, et la vieillesse VQU$ apparaît telle qu'elle est réellement. Ne soye?; pas si pressé, allez; elle arrive toujours trop tôt. En attendant, n'abuse» pas de votre jeunesse en vous tuant de travail comme vous faites !
•^ Oh I ma jeunesse, dame Jessamine, il y a longtemps qu'elle et moi nous nous sommes séparés, daus des termes un peu vifs.
— Je ne sais pas si vous êtes séparés, mais il n'y paraît guère. Ça n'a dû être qu'une querelle d'amoureux, et nul n'ignore comment elles finissent.
— Mais je vous assure que je suis très vieux, beau^
coup plus vieux que vous, car mon âge, additionné
aux épreuves que j'ai déjà traversées, forme un total
qui dépasse de beaucoup vos soixante et quelques vertes années.
— Monsieur, voulez-vous changer?
*-- Je le ferais peut-être, pour vous obliger, ri je le pouvais.
Ici, un vigoureux ooup de sonnette retentit dans le passage, et dame Jessamine alla ouvrir la porte. !CUe revint bientôt apportant au docteur un message qui l'appelait près de Pensher, chez un vétérinaire du nom de Barrett, qui se mourait d'une maladie trop commune aux Anglais i i*aln4s des boissons alcooliques, mais auquel il s'intéressait à cause de sa famille. Daniel partit donc, et profitant de sa présence dans les environs de l'infirmerie où était attachée mistress Palmer, il alla faire une petite visite à cette dernière, qu'il trouva occupée à vérifier des paquets de linge, revenant du blanchissage.
Qommi toujours, elle était vêtu^ d'une robâ d^ crêpe noir» sous les plis de laquelle sea formea déU«
lis Aol DÛ ioMt 1S8
cates pârtdssaiôût encore pins fines, et Daniel crut remarquer qu'elle avait maigri.
— Maud, demanda-t-îl, avez-vous été malade?
— Moi! répondit-elle tranquillement, après avoir mis sa jolie petite main dans celle que lui tendait le docteur; non,. je vais comme toujours; et vous, Daniel? n y a un siècle qu'on ne vous a vu I
— C'est que je vous obéis, reprit-il en souriant.
— Vous avez raison, fit-elle ; ce n'est que moi que je dois accuser de vos longues absences. Cependant, je ne crois pas que je vous eusse grondé beaucoup, si vous aviez moins scrupuleusement respecté mes ordres,
— Je l'espère, et en tous cas, je vous aurais mise plus Souvent à l'épreuve, si mon temps n'avait pas été absorbé dernièrement.
— Par lady Jane? demanda la jeune femme en arrangeant dans une grande armoire le linge qu'elle avait fini d'inspecter, et par conséquent le dos tourné à Daniel.
— • Non, répondit-il de l'air le plus naturel du monde, par ma clientèle naissante. Vous savez que je deviens ^u médecin tout à fait à la mode ? ajouta-t-il en souriant.
— Depuis votre fameuse opération d'Edimbourg ! —■ Oui, et l'on me fait appeler de tous les côtés, car
vous êtes de singulières gens, Maud, dans ce pays-ci ? Vous avez un tel culte pour tout ce qui est titre et distinction, qu'il ne vous semble pas possible que le médecin par lequel un lord-prévôt ou un pair du royaume sont guéris puisse être fait de la même pâte que celui qui traite le commun des mortels. J'aurais été cent fois plus habile, ne donnant mes soins qu'à des ouvriers mineurs, que la bourgeoisie elle-même n'aurait jamais voulu de moi. Mais dès l'instant où j'ai eu ITionneur de sauver un lord-prévôt, je suis marqué de l'oing-saint, et je dois nécessairement faire partie de l'aristocratie de ma profession !
— Vous en verrez bien d'autres dans ce genre-lày si TOUS restez ici, fit mistress Palmer ironiquement.
— J'en ai peur, répondit Daniel, et j'ai déjà commencé. Hier soir, notamment, chez sir John, où j'ai soupe, j'ai fait la connaissance de l'une des variétés de l'espèce aristocratique, la variété hôte !
— Ahl qui donc .avez-vous vu au château de Seaham? demanda Maud, dont la voix tremblait un peu.
— Le très honorable Fitz-Morice, baronnet.
La jeune femme, qui était debout sur une chaise, fit un faux mouvement, et la pile de linge qu'elle était en train d'arranger tomba sur le sol. Daniel s'approcha d'elle pour l'aider à ramasser quelques serviettes éparses et fut frappé de sa pâleur.
— Vous ètes-vous heurtée ? lui dit-il avec intérêt.
— Oui, répliqua-t-elle en portant la main à la cheville, je me suis un peu foulé le pied, je crois.
Elle fit en boitant un ou deux tours dans la chambre, et ajouta avec un sourire forcé :
— Mais ce ne sera rien.
— N'importe, reprit le docteur, buvez toujours ceci pour détruire l'effet de la commotion.
Il tendit à mistress Palmer un verre d'eau dans lequel il avait laissé tomber quelques gouttes d'éther, et dont elle prit une gorgée.
— Comment vous sentez-vous maintenant?
— Beaucoup mieux, et il n'y paraîtra plus ce soir. Vous disiez donc que vous avez vu hier le très honorable Fitz-Morice?
' — D'aussi près que je vous vois en ce moment, mais avec cette diiférence, Maud, que vous êtes charmante, et que l'on vous regarde toujours avec bonheur, tandis que le baronnet est un composé insipide de tout ce que la sottise, unie à la vanité, offre de plus plat et de plus nul. Physiquement, c'est un grand cheval de course efflanqué, retour d'Epsom. Moralement, c'est
une cervelle creuse, munie d'une girouette, et qui n'a pas d'impulsion propre. Elle tourne à tous les vents...
— Eh bien ! fit la jeune femme avec un rire forcé, c'est une qualité en politique, et le baronnet, vous le savez, aspire à devenir l'un des timoniers du vaisseau de l'Etat.
— Tant pis pour ce dernier alors, bien que j'aie de la peine à croire que, dans un grand pays libre comme celui-ci, on puisse jamais en confier le gouyemailà un semblable pilote.
— Vous êtes sévère pour le baronnet, Daniel I
— Et vous, indulgente, Maud I
— Tâchons d'être simplement justes, cela vaudra mieux.
— Mais ce que vous appelez ma sévérité, Maud, n'est que de la justice.
— Non, c'est de l'antipathie, et je m'en vais vous dire pourquoi le très honorable Fitz-Morice v."^us est antipathique.
— Dites, cela m'instruira peut-être.
— Vous ne m'en voudrez pas?
— Certainement non, Maud I Gomment pourrais-je vous en vouloir? N'avez-vous pas pour moi l'afiëction d'une sœur, et tout ce que vous dites n'est-il pas dicté par cette affection?
— Eh bien I Daniel, le baronnet ne vous a autant déplu que parce qu'il pMt à lady Jane et en est amoureux.
Le docteur changea un peu de contenance ; mais il reprit cependant bientôt avec son calme accoutumé :
— Admettons que les deux choses soient vraies, qu'est-ce que cela peut faire à mon opinion sur le personnage dont il s'agit?
— Cela fait tout I
— Pourquoi, je vous prie?
— Parce que vous aimez lady Jane!
Maud lança cette phrase comme une flèche, en re-
gai^dâfit lé docteur bien en face, et elle Tatteignit droit au cœur, si droit qu'il en chancela presque et devint d'une pâleur livide.
— Vous voyez bieni dit la jeune femme après un instant de silence et de scrutateur examen.
— Vous vous méprenez, Maud, sur la cause de mon trouble, que je ne cherche d'ailleurs pas à dissimuler.
— Cette cause, reprit mîstress Palmer lentement, et en soulignant pour ainsi dire chaque mot d'un sourire amer, je la connais et je le répète : vous aimez lady Jane?
— Si cela était, répondit Daniel, de nouveau maître de lui, et si vous l'aviez deviné, vous en sauriez plus que moi I
— Serait-ce la première fois que cela serait arrivé ?
— Peut-être avec un homme de mon âge ! Non, Maud, je ne suis amoureux ni de lady Jane, ni de personne, et je ne crois pas que je puisse le redevenir jamais. Mais j'ai tellement souffert dans ma vie d'attachements malheureux, que le seul mot d'amour suffit pour me remuer profondément. Vous voyez que je n'ai pas de secrets pour Vous et qu'il serait difficile de vous traiter davantage en sœur!
— En effet, et je vous en remercie, Daniel, fit la jeune femme en lui tendant la main par un geste plein de spontanéité et de grâce. Mais vous avez parlé d'attachements, c'est-à-dire d'amours malheureux ? Je me trompe sans doute (vous pardonnerez à mon inexpérience), mais il me semble que Ton n'a vraiment pas le droit de dire que l'on aime, si l'on a aimé plus d'une fois ! Ces amours qui se succèdent, qui se modifient, qui changent, ne sont pas plus l'amour éternel et divin que les différents flambeaux dont nous nous éclairons ne sont le soleil I
Et parlant ainsi, l'œil de Maud s'était animé, sa joue s'était empourprée, sa lèvre s'était agitée, et l'on
aurait dit, à la voir, Tune de ces prétresses idéales da cet amour vrai qu'elle proclamait.
— 11 se peut que vous ayez raison, Maud, répondit le docteur avec une mélancolie profonde ; en tout cas, Fotre foi naïve est plus noble et plus consolante. Selon TOUS, donOy je n'aurais pas encore aimé pour avoir trop souvent donné mon cœur?
— La question est nouvelle pour moi, Daniel, et TOUS devez me trouver bien ignorante, mais il me semble que si j'avais aimé, c'eût été pour toujours, et que l'amour doit tellement se confondre avec le cœur dont il s'empare, qu'ils ne font plus qu'un et ont une vie commune.
— N'avez-vous donc jamais aimé? lui demanda le docteur en la regardant avec étonnement.
Mistress Palmer tressaillit, devint très rouge, puis très pâle, se troubla, balbutia, et répondit enfin :
— Ai- je dit cela ?
Daniel comprit qu'elle avait peut-être, sans le vouloir, trahi l'un des secrets de sa vie, détourna la conversation en lui donnant un tour plus léger, puis ajouta Aifectueusement :
— Rassurez-vous, ma sœur, je n'aime que vous, et du meilleur de tous les amours, de celui qu'on nomme Vamitié.
La jeune femme, qui s'était remise, fit une petite mine moqueuse, qu'elle accompagna d'un sourire attristé.
— Ne parlons plus de moi, dit-elle, ni de la façon A'anche et dévouée dont nous nous aimons tous les deux. Ne parlons que de vous, Daniel. Vous dites ne pas aimer lady Jane, et si vous le dites, c'est que vous le pensez certainement, car nul n'est plus sincère que vous. J'accepte, par conséquent, comme vraie, pour le présent, votre affirmation, et je vous félicite d'avoir échappé au danger dont j'avais peur pour Vous. Mais rappelez-vous, mon ami, que si mon affection jalouse
de sœur s'est un peu alarmée pour vous, c'est que lady
Jane a tout ce qu'il faut pour fasciner un homme et pour briser son cœur.
— Vous ne l'aimez pas, Maud?
— Je lui suis au moins fort reconnaissante de ce qu'elle a fait pour moi, bien qu'elle eût peut-être pu le faire d'une façon plus large, plus généreuse, et je ne suis sincère pour elle que parce que je la crains pour vous.
— Est-ce votre instinct de femme qui vous prévient contre elle?
— Non, car il pourrait me tromper. En effet, lady Jane me parût-elle encore plus froide, plus orgueilleuse, plus coquette ou plus dénuée de cœur, que ce ne serait pas une raison pour que je fusse dans le vrai. Mais oti je ne puis pas être déçue, c'est dans la connaissance que j'ai des sentiments de l'aristocratie anglaise, et je ne voudrais pas voir tomber mon plus cruel ennemi dans les griffes de l'une des femmes qui lui appartiennent.
— Ohl chère sœur, permettez, il me semble que vous exagérez un peu. Les griffes dont vous parlez sont parfois très douces, je suppose.
— Oui, comme celles des chattes, qui égratignent et déchirent sous leur velours I
— D'ailleurs, lady Jane ne fait pas positivement partie de cette aristocratie que vous semblez aimer si peu. Elle a du sang plébéien dans les veines, elle n'est baronne que par accident, et reste, quoi qu'elle fasse, fille du peuple.
— Je le sais. Son blason, c'est l'argent de*son père. Mais de toutes les aristocraties, c'est justement celle de l'argent qui est la pire. L'autre a du moins quelque chose d'élevé, de réellement noble , et elle est grande...
— Jusque dans ses ridicules I acheva Daniel avec une gravité comique, en songeant au très honorable Fitz-Morice.
— Non, reprit mistress Palmer, jusque dans ses illusions. Mais l'aristocratie qui repose sur les gros sous, en a toute la sordidité, toute la rudesse et toute la douteuse origine. Elle peut être fort honorable, sans doute; mais faire de l'histoire d'un sou celle d'un homme, c'est rabaisser beaucoup la dignité humaine, selon moi. Je serais moins inquiète de lady Jane pour TOUS, si elle était la fille d'un vrai lord, que descendant d'un sac de charbons, qui est devenu un sac d'écus !
— Savez-vous bien , chère Maud , que voilà des craintes dont je vais être très fier? Causons sérieusement pourtant. Je me suppose follement épris de lady Jane; quel malheur en voyez-vous résulter?
— Le vôtre simplement, répondit mistress Palmer, n'est-ce point assez ?
— Sans doute, fit Daniel d'un ton léger, ce serait quelque chose pour moi. Avouez, néanmoins, que lady Jane n'y serait pour rien.
— Vous croyez celai Eh bien! elle y serait pour tout, car elle ne vous dirait pas de suite : Nous ne sommes pas de la même race; je marche le front dans les étoiles, et vous appartenez à la poussière que je foule aux pieds I Non, vous seriez pour elle l'un de ces jouets que l'on donne aux enfants gâtés, qu'ils brisent avec le même plaisir qu'ils les reçoivent, et qui ne pensent jamais que dans ces humbles martyrs de leur caprice, il peut y avoir une âme et un cœur qui souffrent et qui pleurent I
— C'est un plaisir que je ne donnerai jamais à lady Jane, croyez-le bien, dit le docteur d'une voix ferme et calme qui était d'un excellent augure.
— J'en accepte le présage, fit mistress Palmer, et vous m'en voyez tout heureuse, car je ne voudrais pas que lady Jane pût jamais vous accuser de convoiter sa fortune, ou tout au moins vous la rappeler.
— C'est justement là, en effet, ce qui nous sépare-
m lÈ ftol bo loûft
fait à jamais, si tn6mô tout le fëàte pôttt&it ûôu& réunir, ce qui, je l'espère bien, nô sera pas. Ma sœur petit donc calmer complètement ses alarmes. La pauvreté de son frère est plus fière que le gros lingot d*or dô lady Jane, et drapée de son manteau troué, comme uû mendiant espagnol, elle ne céderait point le pas au Dieu de la fortune lui-même.
— Bravo 1 Mais voici Charly qui vient minformer que le luncheon nous attend. Offrez-moi votre bras, et descendons vers quelque chose de plus substantiel que les chimères dont nous venons de nous nourrir.
Tandis quô Dàttîél était à Peûâhef, le très honorable Fifz-Morice arrivait à Seaham. Il gagna lô château, demanda âir John, qui se trouvait justement seul, et se fit introduire auprès de lui.
— Ah 1 c'est vous, cher, dit le baronnet de la banque, en tendant affectueusement la main à son collègue du droit héraldique ; quel bon vent vous amène ?
— Celui qui m'a si souvent poussé dans le sillage de lady Jànê, fit le très honorable avec un sourire dont le moindre défaut était dé montrer ses deux grandes dents dé ôheval.
Sir John ne fut nullement surpris dé là formé maritime de cette réponse, car son ami faisait partie du club des régates, avait son yacht, et affectait de parler le langage de là mer autant qu'il aimait à parler celui dé Técurie. Les deux n'étalent, du reste, de sa part qu'une tentative d'originalité. 11 faisait comme les Flamands qui s'expriment en français avec les Flamands, et en flamand avec les Français. Devant les sporttnen il baragouinait le dialecte des blue Jackets, et
U9 JIQI DU ;OU|l i43
panm cos derniers il écorc^ait celui des fj^w de ch^ vaux. La différence très grande qu'il y avait seulement entre Jui et les braves Flamands, c'est que ceux-ci n^ sont que Belges, et excellents 6elges, en dépit de leur petit travers, tandis qu'il n'était rien du tQut : ni chair, ni poisson I
— Je crois, reprit rhomme d'argent, que notre chère corvettef pour me servir de votre expression favorite, a mis à la voile pour Sunderland, d*où elle ne reviendra que ce soir.
— Oh ! indeedi fit fle gmaliquement le très honorable Fitj5-Morice,
— Si bien, continua sir John de bonne humeur, que vous- ne pourrez pas naviguer aujourd'hui avec elle &m les eaux sentimentales du parfait amour, Il faudra remettre vptre petite flirMion k une autre occasioUf
— Je n'étais pas venu pour voir lady Jane, sur m^. parole,
•- Vous m'étonne?,
■^ C'est avec vous, sir John, que je désirais causer,
— Alorai, cela «e trouve h merveille, car je puis justement disposer de douze ou quinze minutes* Qe quoi s'agitril?
^ D© lady Jane, of çgurse / et de moA amour pour
6lle.
-- Très bien, mon cher, mais en quoi œla me regarda-t-il directement? Vous save^ parfaitement que ïûa fiii^ n'épousera jamai» qu'un homme de son choix, ï*laisez-lui, faites^vous accepter, et je n'aurai qu'à dire ; AmenI
'^ Sur ma parole i sir John, p'écria le très bono^ i*able Fitz-Morice en care^^ant avec fatuité f^e^ longi favoris taillés en côtelettes, il me semble que cela eit
fait depuis longtemps déjà. Oii donc sont vos yeux, pour na l'avoir point vu ?
^ Hm ym^ sont excellents, et je vous jure gui ie ^ m suis aperçu de rien du tout, Se plust lady Jane
n'a pas de secrets pour moi, et tout ce qu'elle m'a répondu jusqu'à ce jour n'est pas absolument en votre faveur.
— Sur ma parole I elle cache bien son jeu.
— Donc, vous vous croyez plus avancé que je n'osais l'espérer pour vous ?
— Certainement I
— Il me serait pénible, cher ami, de détruire une aussi douce illusion, mais je vous avoue que j'ai quelque peine à la partager. En tous cas, c'est votre affaire et non la mienne. Que demandez-vous de moi ?
— Simplement une neutralité pendant la bataille et votre approbation après la victoire.
— Je vous promets les deux.
— Sur ma parole, c'est tout ce dont j'ai besoin. Vous connaissez ma famille, vous savez d'oti je descends, qui je suis et quelle est ma position?
— Sans doute, cher ami, et ce qui me ferait vous donner comme gendre la préférence à tout autre, c'est que je sais que vous n'absorberez pas entièrement lady Jane, et qu'étant voisins, je ne la perdrai qu'à moitié.
— Précisément. Quant à la fortune...
— Le mari de ma fille la trouvera après moi ; mais tant que je vivrai, j'en resterai l'usufruitier, mes capitaux étant tous engagés dans de grandes affaires, d'où je ne puis et ne veux pas les retirer. Vous savez d'ailleurs cela depuis le jour où vous m'avez parlé pour la première fois de votre désir d'épouser lady Jane?
— Of course I of course! répéta le très honorable Fitz-Morice, avec un petit mouvement nerveux que sir John ne remarqua pas, mais qui ne trahissait pas une joie enthousiaste.
— J'ai charge d'âmes, continua le riche industriel. Je procure tous les jours du travail aune armée de dix mille ouvriers, qui donne du pain à plus de cent mille bouches, sans parler des milliers de familles qu'elle
fait yivre à c6té, et il y ▼a de mon honneur et de la prospérité du comté de ne rien changer à cet état de choses. Cependant, je donnerai à lady Jane, à titre d'épingles, vingt 'mille livres par an. Quel que soit l'homme qu'elle épouse, elle ne se mariera pas à moins.
La figure du très honorable Fitz-Morice, sur laquelle avait passé un léger nuage, se rasséréna comme par enchantement.
— Ne parlons pas de cela, fltril avec un geste de dédain superbe. C'est lady Jane que j'aime, ce n'est pas sa fortune. Vous lui donnerez ce que vous voudrez comme argent de poche : c'est une question de détail dont je ne veux pas même m'occuper. Ce que je vous demande, c'est de ne pas me retirer sa main, si elle la met librement dans la mienne.
— La requête était inutile, cher ami, car vous savez bien que chez nous, Dieu merci! les jeunes gens se marient encore pour eux-mômes et non pour leurs parents I De plus, vous connaissez mes idées à ce sujet.
— Parfaitement, mais il est toujours mieux de s'entendre, et de mettre les points sur les i, comme disent les Français.
— Entre procureurs ou Normands, cela peut être bon, mais entre gentlemen une simple parole suffit. Or, vous avez la mienne.
— Et je vous en remercie* cordialement, dit le très honorable Fitz-Morice qui s'était levé, en prenant congé de sir John. Quand viendrez-vous me demander à déjeuner à Houghton-le-Prince?
— Un de ces jours. Vous m'excusez, n'est-ce pas, de ne pouvoir vous retenir aujourd'hui à dîner ? J'ai à achever ma correspondance, et je passe la soirée chez le révérend Melwin, où lady Jane, viendra me reprendre.
— C'est moi qui ai à vous demander pardon de vous
avoir dérangé, sir John. Time is moneyf
— Oui, et c'est vous qui en profiterez un jour.
— En tous cas, le plus tard possible, fit le très honorable Pitz-Morice.
— Je l'espère bien, répliqua sir John gaiement.
Les deux baronnets se serrèrent la main et se séparèrent sur le perron du château, au bas duquel attendait un jockey avec deux chevaux en laisse. Le très honorable Fitz-Morice se mit en selle et disparut bientôt derrière les grands arbres du parc, suivi de loin par son groom. Une fois sur la route, il détourna à gauche et s'enfonça dans un chemin creux, où vint le rejoindre un cavalier d'assez curieuse mine, qui semblait en faction au milieu d*un carrefour pour le guetter au passage.
Ce cavalier était un modeste citadin, et un citadin évidemment plus habitué à monter en omnibus qu'à cheval, du moins à en juger par la façon grotesque dont il se tenait sur son bidet. Il était vêtu de noir et portait une cravate blanche, comme les pasteurs. Seulement, le drap de son habit était râpé, et la blancheur de sa cravate n'avait plus rien de virginal, ce qui indiquait plutôt un serviteur modeste de la Justice que de l'Eglise.
Le très honorable Pitz-Morice savait sans doute à quoi s'en tenir à cet égard, car il ne put réprimer un mouvement de mauvaise humeur en voyant l'homme noir s'approcher de lui.
— Eh bien? demanda le nouveau venu, qui s'aperçut de cette impression, mais ne parut pas, du reste, s'en préoccuper le moins du monde.
— Eh bien I monsieur Sharp ? répéta le baronnet.
— Quoi de nouveau, relativement à notre petite afTaire ?
— Rien, si ce n'est que vous pouvez retourner tranquillement à Londres et y attendre ma visite dans votre officine de SafFron Hill.
— Je ne demande assurément pas mieux, sîr, mais
£Ë ROI t>0 lomt 147
cela dépend du temps que tous mettrez à faire cette visite, et des résultats probables qu'elle aura.
Le très honorable Fitz-Morice ne répondit pas, il se contenta de couper du bout de sa cravache Textrémité des jeunes branches qui étaient à sa portée, ce qui, chez lui, n'indiquait pas tout à fait une vive satisfaction. Au bout d'un instant de cet exercice monotone, il reprit :
— Monsieur Sharp, je ne vous ferai l'honneur de vous dire qu'une seule chose.
— Si cette chose est bonne, répliqua l'homme noir avec un sourire d'huissier, elle sera tout ce que je demande.
— Retenez donc bien ceci, et veuillez le reporter à votre respectable maison; dans quinze jours, lady Jane Mowbray sera la très honorable lady Fitz-Morice I
— Sérieusement ?
— Sur ma parole 1
— AU righti sir, fit l'homme noir.
Et s'inclinant profondément, il retint les rênes de son cheval, laissa passer devant lui le baronnet, tourna bride, et prit par un autre chemin.
A peine avait-il disparu que le très honorable Fitz- Morice se détourna lui-môme de sa route, réfléchit un instant sur le parti auquel il devait sans doute s'arrêter, et se dirigea, par un sentier à peine tracé, du côté de la mer. Son groom le suivait toujours à la même distance, semblable à son ombre, et imitant tous ses mouvements. Au bout d'un quart d'heure environ, ils atteignirent ainsi l'esplanade de Seaham, le valet ne s'étant pas rapproché de son madtre de la longueur d'une tête de cheval depuis le départ du château et en dépit des divers accidents qu'avait présentés la course. Cependant, lorsqu'il vit le baronnet entrer dans la cour du seul hôtel qui se trouve en cet endroit, il fit un temps de galop et le rejoignit au moment où il mettait pied à terre.
— Sam, dit celui-ci en lui jetant les rônes de.sa monture, conduis les bêtes à Técurie et attends mon retour.
Puis, il alluma un nouveau cigare, se fît verser un verre de madère, en traversant la salle à manger de l'hôtel, et sortit tranquillement dans la direction des docks.
A Seaham, tout appartenait à sir John : la ville, qui a cependant quinze mille habitants; les docks et la plupart des navires qu'ils contenaient; le petit fortin qui en défendait l'entrée et le parc d'artillerie, dont les ouvriers mineurs formaient le corps de volontaires. Le baronnet, en se promenant dans ces rues, s'en considérait déjà comme propriétaire, et formait dans sa tête ses plans d'haussmannisation,
— Quand je serai le successeur de sir John, se disait-il, je ferai ici un square, là un marché, et j'augmenterai de 25 p. 400 la location de toutes les maisons, car je me garderai bien de tomber dans le travers de la philanthropie I
Tout en songeant de la sorte, il gagna les docks et s'arrêta devant un joli yacht de plaisance, maté en trois-mâts goélette, et dont les formes élégantes ressortaient d'autant plus qu'elles contrastaient davantage avec celles des navires charbonniers dont il était entouré. Le pont en était aussi blanc, les claires-voies aussi propres et tous les cuivres aussi brillants que s'ils eussent appartenu à un bâtiment de guerre. Le baronnet héla le capitaine, qui ne tarda pas à paraître sur la dunette, et qui, en reconnaissant le très honorable Fitz-Morice, se découvrit avec respect et s'empressa de lui faire préparer une échelle pour monter à bord.
— Eh bien ! Tom, dit le baronnet en mettant le pied sur le pont de son yacht, quoi de nouveau ici?
— Rien, sir, excepté que nous sommes prêts à prendre la mer, quand vous le voudrez.
— Tout votre équipage est-il embarqué?
— D ne quitte plus le yacht.
— Si bien qu'en vous prévenant une heure à Tayance seulement, cela serait suffisant?
— Je n'ai besoin que de dix minutes pour appareiller.
^Allrighfje vois que vous avez suivi mes ordres de point en point.
Le baronnet venait d'entrer dans la chambre du navire, qui était d'une élégance très recherchée, et sur laquelle ouvraient deux jolies cabines, dont l'une tendue en damas rouge, et l'autre capitonnée en soie blanche. Le baronnet, suivi du capitaine, inspecta toutes choses, y compris l'office, puis ferma la porte donnant sur le pont, et demanda :
— Le m£dtre d'hôtel a-Wl embarqué des vivres pour huit jours, comme je vous l'avais dit?
— Il en a pris pour quinze, sir, et de plus, nous avons à bord des moutons et de la volaille.
— C'est parfait !
— Enfin, j'ai écrit à Londres, au bureau météorologique, pour obtenir un télégramme tous les jours.
— Vous a-ton répondu?
— Je reçois le bulletin télégraphique chaque matin, à dix heures.
— Avez-vous remarqué, Wyllie, si les observations que l'on vous envoie sont quelquefois justifiées par les faits?
— Presque toujours, sir, et je suis certain que si, à terre, il y a çà et là des exceptions produites par des causes toutes locales, il n'en est pas de même à la mer, où rien ne vient briser la marche des vents.
— Oh ! vraiment ! dit le baronnet en jouant d'un air indifférent avec la pointe de ses favoris, de sorte que, par exemple, lorsqu'une forte brise du Nord-Ouest se déclare sur cette côte, elle règne jusque dans le détroit?
-— Souvent même plus loin I
180 iM ROI DU nom
— Et dans votre opinion^ capitaine, quand est-ce que l'on peut attendre des vents du Nord-^uest, grand frais ?
— Dans cette saison, sir, c'est assez difficile à dire d'une manière tant soit peu précise, car la brise est excessivement variable.
— Je le sais, fit le baronnet.
— Cependant, reprit le marin, nous avons eu une assez longue série de vents d'aval, la terre est mouillée, et nous avons une nouvelle lune la semaine prochaine...
•— D'où vous concluez ?
— Je ne conclus rien, sir, vu qu'en matière de temps, c'est l'invraisemblable qui se trouve le plus souvent vrai, mais je ne serais pas surpris que le vent passât au Nord vers mercredi ou jeudi prochain.
— Vous croyez donc encore à l'influence de la lune sur Eole et Neptune, mon cher Wyllie ? demanda le baronnet d'un air moqueur.
— Je sais bien, répondit le capitaine en prenant un biais diplomatique, pour éviter de donner son opinion personnelle sur ce sujet, que cette influence est contestée, mais les marins pensent généralement qu'elle existe. Il en est peuC-être de cela comme de tant d'autres choses, que la science dément et que les faits affirment.
— Et quel jour entre la nouvelle lune dans son premier quartier?
— Mercredi, à cinq heures du matin.
^- Oh I indeedi fit le baronnet négligemment.
— Et l'on annonce du vent du Nord pour tout le temps qu'elle durera, continua le capitaine.
Au bout d'un instant de silence, le très hgnorable Pitz-Morice reprit d'un air contrarié, tout en offrant un cigare à Tom Wyllie et en en allumant un lui-môme :
— C'est que j'ai promis à lady Jane de la prendre à bord du Good Hope pour faire une promenade en mer.
LB BOI DU iOX}tL 451
et ce serait désagréable pour elle si, une fois au large, le vent venait à tourner et nous empêcher de rentrer au port!
—Sans doute, fit le capitaine en envoyant une bouffée de fumée contre le plafond de la chambre, mais le yacht est solide, il marche bien, et il n'y aurait en tous cas rien à craindre, dussions-nous fuir devant la lame jusque sur les côtes de France.
— C'est bien quelque chose, assurément, mais il faut espérer que nous n'en serons pas réduits à cette extrémité I
— Of course I dit le marin, avec un gros rire, mais il vaut toujours mieux 6tre préparé pour le pire. On ne sait jamais ce qui peut arriver!
— Je vois, capitaine, que vous dtes un homme de précaution, et sur ma parole on n'a pas à craindre avec vous d'être surpris par les événements I
Le baronnet se leva, salua légèrement le marin, fit un geste protecteur aux gens de l'équipage, et redescendit à terre. Au moment de quitter le bord, toutefois, il cria à Tom Wyllie ;
— A propos, vous vous rappelez mes ordres, capitaine, que personne ne s'absente du yacht, et que le Good Hope soit toujours prêt à prendre la mer?
— AU rightl sir, répondit le marin ; il sera fait comme vous le désirez.
-- Allons, allons, pensa le baronnet, tout en quittant le port et en regagnant le haut de la ville, je crois que, cette fois, je pourrai tenir la promesse que j'ai faite à Sharp. Sur ma parole, il en sera bien étonné. Je l'y ai si peu habitué I Mais il y a un commencement et une fin à tout I
A son retour de Pensher, le docteur Daniel tomba dans une disposition d'esprit presque maladive ; c'était comme une rechute morale, et il le sentit bien. Malheureusement, les médecins du corps sont inhabiles à guérir les maladies de l'âme, et lorsque celle-ci s'affaisse sur elle-même, tout ce que la science peut faire, c'est de le constater et d'avouer humblement son impuissance à la relever.
— Les matérialistes, qui expliquent tout, se dit-il avec un sourire triste, prouvent triomphalement que l'esprit n'est rien et que la matière est tout. Selon eux, sensations, joies, douleurs, sont du domaine physique. C'est le sang qui engendre les passions, ce sont les nerfs qui font le courage, c'est l'estomac qui règle nos mouvements. Le cœur n'est qu'un viscère et le cerveau qu'une batterie électrique, répercutant les impressions qu'il reçoit I Très bien! Ils n'oublient qu'une chose, assez essentielle, il est vrai, dans cette machine humaine ainsi organisée, c'est la vie I D'où part-elle, l'étincelle qui fait mouvoir tous ces ressorts merveilleux? Et si l'âme n'est pas cette étincelle, si ce n'est pas elle qui domine toute cette matière, dont vous êtes si épris, comment se fait-il que ce soit elle qui la dirige et en tienne pour ainsi dire toutes les ficelles ? Gomment se fait-il que ce soit l'âme qui puisse briser le corps, et non le corps qui brise l'âme? Mon sang, mes nerfs et mon estomac ont-ils donc changé, depuis ce matin, que je ne sois plus le même? Et qu'a-t-il fallu pour faire renaître tout mon passé de ses cendres? Un mot, tombé peut-être par mégarde, d'une bouche indifférente : aimer I Serait-il donc vrai que j'aime, et l'amour est-il autre chose que la révélation divine de ce monde mystérieux où Dieu nous attend?
Ayant besoin d'ouvrir son cœur, et n'ayant auprès de lui nul ami avec lequel il pût, pour ainsi dire causer tout haut, il s'assit devant son bureau, prit une feuille de papier à lettrés, et écrivit à son frère :
a Mon cher Hippoljrte,
)> n y a longtemps que je ne t'ai donné de mes nou- » velles, et plus longtemps, il me semble, que je n'ai )) reçu des tiennes. Gomment te traitent les balles » russes et le climat de la Grimée? Es-tu en train de » devenir amiral? Et pendant que tu fais le siège de » Sévastopol, fais-tu aussi celui du cœur de quelque » belle Gosaque éplorée? Pour vous autres marins, » rien n'est impossible, et vous faites marcher de » front l'amour et la guerre, les conduisant tous les » deux tambour battant, et les couronnant ensemble » par la victoire. Tu trouveras cependant quelque » jour peut-être que le cœur d'une vraie femme est » une forteresse plus difficile à prendre que celle dont » vous vous disposez à faire l'assaut. Quoi qu'il en » soit, mon cher Hippolyte, et si j'étais assez heu- » reux pour que tu me demandasses mon avis à ce » sujet, et surtout pour que tu fusses disposé à le » suivre , je te dirais : n'imite pas le fatal exemple » de ton aîné, qui devrait avoir payé pour nous deux » sa dette à l'humaine folie; choisis une bonne et » honnête jeune fille; fais-toi aimer d'elle, épouse-la » le plus tôt possible, et vide à longs traits la coupe » vivifiante des joies de la famille, dont les plaisirs » du monde nous éloignent trop souvent, mais qu'ils » ne remplacent pas! Cette coupe-là, vois-tu, elle » est remplie d'un vin généreux qui fortifie, mais » ne grise pas ! A mon âge, tu aurais cinq ou six jolis «enfants, miroirs vivants de leur père, te courant » joyeusement dans les jambes, et te faisant recom- » mencer avec eux une seconde existence ! Hein ! cela
» ne vaut-il pas bien le Champagne mousseux des )) amours éphémères, qui ne laissent après eux que » pesanteur de tête, regrets et lassitude? Regarde- » moi I Je suis encore, sinon un jeune homme comme » toi, du lïioins un homme jeune. Tous les deux bâtis )) à sable et à chaux, nous sommes aussi forts que des » bastions modèles que n'aurait jamais attaqués Tar- )) tillerie, et, pour ma part, j'en suis toujours à atten- » dre le premier symptôme d'une indisposition quel- » conque. Bref, ma boîte osseuse fonctionne admira- » blement, et l'horloge qui est à l'intérieur ne donne )> nullement signe de fatigue. Tous les ressorts en sont » encore neufs. Et cependant, cher ami, je te ferais » peine à voir, tellement je suis au moral une chose » triste et détraquée I Ahl c'est que ce qu'il faut à » l'hgmme, ce sont des devoirs, et des devoirs réels, » ceux de la famille, ceux pour lesquels Dieu l'a créé, » et non les devoirs artificiels que lui impose la so- » ciété ! Tu vas me dire que je prêche, et comme » je prêche mal, tu me prieras de m'arrôter, ce que » je fais par déférence pour ton âge. Pourtant, je vou- » drais te convaincre, par amour pour toi, par soUi- » citude pour ton bonheur. Pourquoi ne te marierais- » tu pas toi-même? me demanderas-tu. Eh bieni je » m'en vais te l'expUquer, d'autant plus que cela me )) fournira l'occasion d'une petite confession, et la con- » fession est une bonne chose, en somme, quand elle » n'a pas lieu dans une machine en planches, à rideau » d'une propreté douteuse. Voici donc ce qui m'arrive. » Depuis que je suis en Angleterre, au miUeu de gens » de mœurs et de» labeurs où tout est nouveau pour » moi, je mène une vie presque nouvelle, et je ne suis » pas bien sûr d'être resté le même homme, tellement )) il est vrai que nous nous modifions constamment en » raison de l'atmosphère que nous respirons. Ce qui » me manque, c'est un cœur dévoué, qui se fonde dans » le mien et me donne rafFection vraie dont j'ai besoin ;
» c'est cette meilleure moitié, de notre être qu'on ap- » pelle la femme I Cherche, me répondra&-tu, et tu » trouveras I Sans doute, cher ami, en cherchant je » trouverai, sinon peut-être la femme telle que je la » voudrais, mais au moinsune femme/ Eh bien, sais-tu? » c'est ici que Fauteur s'embarrasse. Ge qui me paraît » faisable à ton âge ne l'est plus au mien, car un cœur » brisé est d'un placement plus difficile' qu'un cœur » tout neuf. Il faudrait que ma bonne étoile, si j'en ai » une, se mêlât un peu de mes affaires. Peut-être, à » mon insu, l'a-t-elle même essayé. En eifet, elle a mis » sur ma route deux femmes, l'une merveilleusement » .belle, entourée d'une auréole brillante de poésie et » de mystère, l'autre simplement jolie, mais illuminée » de la flamme du malheur, toutes les deux jeunes, }) bonnes et dévouées. La première, c'est lady Jane, » dont je crois t'avoir déjà parlé, la fille de mon bien- » faiteur, une héritière à un nombre illimité de mil- )} lions (sterling, je te prie!) et la châtelaine de » Seabam-HallI Je ne puis donc, ni ne dois, ni ne » veux y penser I Et cependant, faut-il te l'avouer? » c'est celle que je serais disposé à aimer, que j'aime » peut-être, depuis le premier jour où elle m'est appa* » rue, comme un rayon de soleil, dans cette petite » église de Ryhope ! La seconde, c'est mistress Maud )) Palmer, une naufragée du bonheur, comme moi, re» )) cueillie sur le même navire, ayant le même sort, » veuve et mère à l'âge où c'est une séduction de plus, » d'un dévouement que je connais, et une nature » aimable s'il en fut! Là, nulle distinction ne nous » sépare, et tout semblerait, au contraire, devoir nous » réunir. Mais (il y a un mais !) nous ne nous aimons » pas, d'amour, s'entend, car d'amitié nous nous ché- » rissons comme frère et sœur, et lorsque tu /a verras, » tu voudras que notre duo devienne un trio fraternel, » et que ma chère Maud remplace la pauvre sœur que )) nous avons perdue I Or, ce n'est pas là ce que j'avais
» rêvé jadis, et ce que, malgré moi, il m'arrive de
» rêver encore, quand l'image rayonnante de lady Jane
» traverse ma pensée I Tu le vois donc, brave frère, je
» passe toujours à côté du bonheur. Ne fais pas comme
)> moi, et le meilleur moyen de ne pas s'égarer en
» route, c'est de prendre de bonne heure un jeune et
» aimable guide qui vous conduise par les sentiers
» fleuris dans le paradis terrestre de la famille. J'ai
» l'air de plaisanter, mais c'est très sérieux, et je t'en-
» gage à y réfléchir. Là dessus je t'embrasse autant
» que je t'aime, c'est-à-dire bien fort.
» Ton frère et vieil ami,
)) Daniel Herblat. »
» P. S. Je veux que tu aimes ma sœur, pour pou- » voir te dire d'elle, quand je t'en parlerai : Notre » sœur/ Et je t'envoie son portrait-carte, dans l'espoir » qu'il fera ta conquête. Quant à celui de lady Jane, » je ne l'aurai naturellement jamais, à moins de le » voler (comme font les bibliomanes !), et s'il peut » t'intéresser, demande à ton jeune officier anglais de )> te le faire. »
Tandis que Daniel s'occupait ainsi de lady Jane, peut-être sans se rendre un compte bien exact du degré d*influence qu'elle exerçait déjà sur lui, lady Jane, de son côté, s'occupait de lui, ou tout au moins en causait.
La jeune fille, tout entière aux préparatifs du grand bal dont il a été question, consultait M^^^ Diane, dont elle connaissait le bon goût, sur la toilette qu'elle devait définitivement adopter.
— Des flots de mousseline, disait-elle en riant, c'est certainement très bien, et cela vous donne un faux air d'étoile au-dessus d'un nuage blanc ; mais enfin, cela n'est pas suffisant... Que se mettre au cou, sur les bras, dans les cheveux ?
— Des diamants, puisque nous sommes en Angleterre.
— Mais je ne tiens pas à avoir une toilette anglaise, ma chère ; je tiens à avoir une jolie toilette.
— Le meilleur moyen pour cela, milady, ce serait d'avoir une toilette de jeune fille, c'est-à-dire frdche, simple et pure, quelque chose comme une journée de printemps, fixée sur de la gaze par les doigts d'une fée parisienne ! Mais que dirait la vieille Angleterre, grands dieux I si l'une de ses héritières les plus fameuses osait se montrer en toilette de bal sans plier sous le poids de ses écrins ? Ce serait un crime de lèsearistocratie ! Je sais bien qu'une fleur ou un nœud de rubans vous irait cent fois mieux. Mais on crierait au scandale, car la grande affaire dans ce pays-ci, pour une femme, ce n'est pas d'être mise avec une élégante simplicité et de rester naturelle, c'est de por^ ter écrit sur son front le chiffre de sa fortune, de plier sous l'or et les pierreries, et, enfin, de se conformer à l'usage ! Vous, chère lady Jane, vous aurez l'air d'une sainte Vierge de Murillo, mise dans une châsse, et l'on pourra toujours vous admirer. Mais j'en ai connu d'autres , qui auraient été de charmantes jeunes filles, si elles avaient voulu rester simplement de leur âge, et qui ressemblaient à des mules empanachées, fièrement attelées au lourd carrosse de la fashioni
— Moqueuse ! fit lady Jane, vous éludez la question, et sir John a bien raison (le dire que vous étiez née pour la diplomatie... ^
— Celle du ménage? demanda la Française gaiement ; mais nous en faisons toutes plus ou moins, je suppose, une fois mariées, et vous serez la première à être une princesse de Talleyrand, chez vous, quand vous aurez épousé le très honorable Pitz-Morice !
— Oh ! chère amie, dit la jeune fille, dont le front s'était involontairement rembruni, ne parlez pas du baronnet, quand il est question de printemps, de fêtes
et de fleurs I II gâte tout ce qu'il touche, et son nom, en tombant dans notre joyeuse conversation, me fait l'effet d'une fausse note dans un concert.
— D'oiseaux I ajouta M"^ Diane avec un comique sérieux.
Puis, elle partit d'un bruyant éclat de rire.
— D'oiseaux, si vous voulez, reprit lady Jane d'un air moqueur, et bien que la comparaison soit un peu flatteuse.
— Bah I personne ne nous écoute I
— Avec tout cela, ma chère, j'attends toujours votre avis pour ma toilette.
— Demandez conseil au baronnet, pas à sir John, non, à l'autre!
— Encore I
— Ecoutez donc, est-ce que vous ne devez pas l'épouser I Est-ce que vous n'en êtes pas follement éprise?
— Moi? je le déteste et je ne serai jamais sa femme I Ne me rappelez donc pas ce grotesque personnage, je vous prie. Mais si vous persistez dans votre refus de m'aider de votre goût, je vous préviens que je consulterai celui de M. Daniel, qui, j'en suis sûre, est excellent.
— Faites, milady, répondit M"* Diane d'un air qu'elle s'efforçait de rendre sérieux; les hommes sont les meilleurs juges en ces sortes de matières, surtout les Parisiens I
Puis, comme se ravisant tout à coup, elle ajouta :
— Mais, j'y songe, si le grave docteur Daniel vous dessine une toilette de bal, vous ne pourrez pas vous dispenser de l'inviter.
— Croyez-vous? fit lady Jane avec un petit mouvement d'humeur.
— Assurément.
— Eh bien ! je ne lui demanderai rien.
— Pourquoi?
-— Parce que je ne veux pas l'inviter!
— Vous allez me trouver bien curieuse, milady; mais pourquoi ne l'inviteriez-YOus pas? Vous parsut-il indigne de figurer à votre bal?
— Non, ce n'est pas cela, dit la jeune flUe vivement; il vaut certainement tous ceux que nous aurons, et vous me jugeriez mal en supposant que je ne le pense pas. Mais je n'ai jamais été égoïste, Diane, et prier votre compatriote de nous faire Thonneur de venir, ce serait l'exposer à un triste plaisir.
— Je ne comprends plus très bien, répliqua la Française.
— C'est cependant bien simple, reprit lady Jfane, de Tair le plus charmant et le plus franc. Toute l'aristocratie du Durham et du Northumberland, vous le savez, toute la noblesse de la finance, de l'armée et du clergé, doivent assister à notre fête.
— Donc, ce sera très grand et très beau !
— Oui, mais en même temps, très raide et très froid !
— Par conséquent, très ennuyeux.
•—J'en ai peur. Je ne le dirais pas devant mon père, qui est entiché de tout ce qui est anglais, même de cette caste altière, qui le souffre plus qu'elle ne l'admet véritablement, et qui, par esprit national, préfère les brumes de la Tamise au ciel de la Provence, de ritalie ou de l'Espagne ; mais à vous, Diane, je puis bien l'avouer : oui, ce sera horriblement eimuyeux I J'en suis plus qu'effrayée, j'en suis sûre !
— • Vous me glacez moi-même , fit mademoiselle Qennont en frissonnant d'un air comique de la tête aux pieds.
— Eh bien I comment voulez-vous que je condamne un galant homme, que j'estime, qui a presque droit à ma reconnaissance pour le zèle qu'il déploie à notre service, qui est un noble cœur et un esprit d'élite, comment, dis-je, voulez-vous que je le condamne à
une société qui sera à plusieurs degrés au-dessous <le zéro et qui ne ferait pas même attention à lui ?
— N'aurez-vous donc aucun de vos amis, ni M. C!owen, ni M. Glynn, ni M. Gourley?
— Aucun, par la même raison.
— J'avoue que cela devient grave. Pourtant, vous tenez à ce que j'assiste à ce bal moi-même?
— Naturellement I
— Pour y faire tapisserie ?
— Pas le moins du monde, s'il vous plaît I Pour y danser et y répandre votre esprit, votre grâce et votre gaieté, car vous y serez à titre d'amie, et pas autrement.
— Chère lady Jane, je connais votre cœur, dit la Française en tendant affectueusement la main à la fille de sir John, et je sais de quelle façon charmante vous me traitez toujours; mais je connais aussi vos compatriotes, et ils me laisseront parfaitement méditer toute seule dans un coin sur les grandeurs de ce monde. Je ne m'en affligerai pas autrement, d'ailleurs ; mais donnez-moi le docteur Daniel, et nous formerons galerie ensemble I
— La partie ne serait plus égale alors, car vous vous amuseriez à nos dépens, tandis que nous poserions pour vous. En un mot, nous serions les acteurs, nous jouerions une détestable pièce, nous y serions mauvais, et vous, honnête public, vous nous siffleriez? Non, merci ; j'aime mieux vous placer, le docteur et vous, parmi les figurants.
— Ah! vous l'inviterez donc! demanda gaiement la Française.
— Puisque vous le voulez, répondit lady Jane avec un soupir, il le faut bien.
11 se fit un instant de silence, au bout duquel M"* Diane reprit :
— Savez-vous une chose, chère lady Jane?
— Quelle chose? '
LB BOI DU JOUR I6i
— Cest que si j'étais yous, il me passerait par la
tête et par le cœur de singulières idées.
— Et peut-on vous demander de dire ce qu'elles sont, ces idées?
— Oui, si vous me promettez de ne pas m'en vouloir.
— Moi, vous en vouloir! Quelle bonne plaisanterie I Parlez vite au contraire.
— Eh bien!... Vous ne vous fâcherez pas au moins? c'est bien sûr?
— Non, non, non ! fit rapidement lady Jane ; mais expliquez-vous !
— Eh bien donc, répéta M"' Diane, comme une personne qui prend bravement son parti, si j'étais vous, lâdy Jane, je ne voudrais épouser qu'un homme comme le docteur Daniel I
Apparemment, la jeune fille ne s'attendait pas à cette brusque déclaration de principes, car elle devint très pâle, tressaillit de tout son corps et dut s'appuyer contre le dossier d'un fauteuil pour ne pas tomber.
— Vous ai-je offensée? fit M"' Glermont, sérieusement alarmée.
— Non, répondit d'une voix émue lady Jane, mais vous avez touché là une des cordes sensibles de mon être. Je n'ai jamais songé au mariage sans trouble, et, s'il faut vous dire toute ma pensée, il m'effraie I
— Avec le baronnet, je le comprends ; mais enfin tout le monde ne lui ressemble pas, heureusement pour l'humanité.
— Il ne s'agit pas du baronnet, dont je ne souffre précisément les assiduités que parce qu'elles sont sans danger, et rempUssent avantageusement l'emploi de ces épouvantails que l'on met dans les champs pour en éloigner la gent ravageuse !
— Mais s'il ne s'agit pas de lui, de qui donc s'agit-il alors?
— De personne et de tout le monde !
— C'est bien vague.
— Je le sais, mais c'est cependant ainsi. La seule pensée de l'amour me terrifie, et quand on se marie, n'est-ce pas, c'est que l'on aime?
— Du moins cela devrait être. Mais vous vous y ferez, allez : ce n'est pas aussi difficile que vous le croyez.
— Pour moi, Diane, l'amour sera une grande chose, ce sera toute la vie I
En disant ces mots, lady Jane s'était redressée en posant une main sur son cœur, et son regard, qui s'élevait radieux vers les horizons immenses de l'idéal, avait une expression de séraphique douceur.
— Vous êtes la meilleure et la plus noble des créatures ! Je vous appellerais même un ange exilé sur la terre, si les poètes n'avaient pas déjà abusé de l'image! Mais il est certain que vous êtes tout ce qu'il y a de beau, de grand et de bon au monde. Or, je tremble moi-même parfois quand je suis forcée de descendre des régions célestes où vous planez, et quand je vois les êtres mesquins qui nous entourent, et dont l'un peut-être, un jour, mettra sa main dans la vôtre I
— Vous voilà encore plus extravagante que moi, chère Diane I
— Non, mais à une femme comme vous, il ne faut pas un homme ordinaire. Le docteur Daniel est celui que j'aurais rêvé pour vous, il y a dix ans.
— Dix ans ? fit lady Jane avec une exclamation : il devait être encore au collège I
— Vous ne l'avez donc jamais regardé? Il est certainement aussi près de la quarantaine que de la trentaine.
— On ne le dirait pas, en tous cas, et d'ailleurs un homme de trente-cinq ans est encore un jeune homme.
— Vous trouviez le très honorable Fitz^Morice trop vieux à trente I
— C'est qu'en lui tout me déplaît!
— Au surplus, je n'ai cité le docteur Daniel que parce qu'il est hors de concours ; mais c'est un mari
comme hi, avec quelques aimées de moinSy que je voudrais pour vous.
-^Ei pourquoi, demanda lady Jane, qui semblait tout entière à sa broderie (ai-jedit que les deux jeunes filles brodaient?), M. Daniel serait41 hors de concours?
— Pour plusieurs raisons, répondit M"* Diane légèrement.
— Qui sont?
^ Primo : nous ne savons pas s*il est libre.
— Je vous demande pardon, il Test.
— Ahl vous le savez?
— Je l'ai entendu dire; vous pouvez donc passer outre,
— Secundo : vous êtes la plus riche héritière d'Angleterre. "
-^ Pas encore, et j'espère bien ne jamais l'être. Au surplus, ma fortune ne regarde que moi.
— Elle regarde aussi quelque peu votre futur mari : demandez plutôt au très honorable Fitz-Morice I
— Vous ne le comparez pas au docteur Daniel, je suppose?
— Non, mais vous seriez forcée de compter avec lui, et c'est là que se place tout naturellement mon tertio : Le docteur refuserait de vous épouser I
— Et pourquoi refuserait-il? demanda Jane avec nn serrement de cœur involontaire qu'elle dissimula «ous une certaine apparence de hauteur.
— Simplement parce qu'il est pauvre ôt que vous êtes riche I
-* n est donc bien fier?
— On a toujours le droit de l'être quand on n'a que sa dignité pour toute fortune.
— Eh bien I fit lady Jane d'une voix brève, si j'aimais, moi, je voudrais que l'homme de mon choix eût plus d'amour que de fierté I
— De la part de lady Jane, répondit M"* Diane, je
le comprends. Mais à la place du docteur Daniel, je penserais comme il pense.
— Etes-vous donc si avant dans ses confidences 1 ajouta la jeune châtelaine d'un air ironique.
— Je connais du moins sa manière de voir à ce sujet, répliqua la Française.
— Et savez-Yous également, reprit lady Jane d'un ton très lent, ce qu'il ferait si c'était moi qui fus la jeune fille pauvre, et lui qui eût ces malheureux millions sous lesquels vous m'écrasez ?
— Oui, dit M"" Diane en baissant la voix.
— Ah! se contenta d'articuler faiblement lady Jane.
— Il vous épouserait demain I acheva rapidement la première.
La seconde ne dit rien, mais un éclair brilla sous sa paupière, et elle fut forcée de porter les deux mains à sa poitrine comme si la respiration lui eût subitement fait défaut
Le château était illuminé du haut en bas, et de loin, vu à travers la feuillée, il avait réellement un aspect fantastique. Un cordon de feu faisait tout le tour de ses corniches et donnait d'étranges reflets aux longues flèches et aux nombreuses cheminées en pointe qui le dominaient, dans la nue sombre, semblables à autant de génies des ténèbres, tandis que de blanches apparitions passaient, rapides et légères, derrière ses fenêtres, aux sons d'une musique sonore et entraînante. Sur le sable des allées, de nombreux équipages faisaient crier leurs roues, et se succédaient rapidement devant le péristyle, où des valets en grande tenue venaient ouvrir les portières et indiquer aux invités les deux vestiaires.
Il y avait bal chez sir John MoWbray et lady Janel A l'intérieur, tout était lumière, riches tentures, flots de gaze, rivières de diamants, brillantes décorations, bouquets de fleurs et d'arbustes. On eût dit le palais enchanté de quelque fée de la danse, et en apercevant lady Jane dans son nuage de crêpe blanc, on l'eût prise elle-même pour cette fée. La toilette de la jeune châtelaine était d'ailleurs aussi ravissante qu'elle était simple. On n'y voyait ni diamants, ni or, ni boucles, ni rubans, ni rien de cet appareil mondain qui rappelle tous les salons possibles. Quelques brins de fleurs et de feuillages posés dans les cheveux avec intelligence, et des plis formés dans l'étoffe par une main artiste, c'était tout ; mais on aurait juré que la magie avait passé par là. tellement cette coiffure et cette robe avaient pris l'air vaporeux et poétique du pays des Elfes et des Willis. Lady Jane elle-même, dont la beauté, plus resplendissante que jamais, était animée par je ne sais quelle flamme intérieure, tenait certainement plus de la sylphide, de la péri, ou simplement de l'ange que de la femme. C'était un miracle, un enchantement, une vision céleste. On ne pouvait se lasser de la regarder et, la regardant, de l'admirer. Evidemment la jeune fille avait posé sur ses lèvres, avec la dernière épingle qu'elle avait mise à son corsage, ce doux sourire de bienvenue qui fait partie de toutes les fêtes, de tous les bals, de toutes les réunions, où l'on est censé s'amuser, et que les maîtresses de maison ne quittent qu'en entendant s'éloigner la voiture qui emporte les derniers invités. Mais il y avait aussi quelque chose de plus dans ce sourire traditionnel et dans ces grâces d'occasion, une joie vraie et une bienveillance sincère. Lady Jane portait sur ses traits gracieux cet éclat brillant de la rose qui s'entr'ouvre aux premiers rayons du soleil d'un beau jour de mai.
Auprès d'elle se dressait le très honorable Fitz-Morice en tenue de cour écarlate, assez semblable à une
IM Lfl BOi m mut
écrefisse cuite faisant son entrée dans le monde, et la tète plus pain d'épice que jamais. Du reste, les jambes en pincettes, flageolant sous leurs culottes courtes, Vë^ chine raide, les bras en équerre et les doigts écartés.
Btait-ce donc ce singulier personnage, cet échappé de la galerie de cire de M*' Tussaud, qui donnait à lady Jane ce léger incarnat de la joue, ce feu du regard et cette expression heureuse de la lèvre? Evidemment non, et elle eût pâli de dépit si on le lui eût dit. Mais si ce n'était lui, qui était-ce alors? Certes, il y avait de brillants cavaliers dans les salons, et pins d'un aurait eu le droit d'espérer attirer l'attention de lady Jane. Mais c'était ailleurs que son œil semblait fixé, ailleurs qu'était sa pensée. Près de l'orchestre, à demi-caché par une courtine, seul, parfaitement délaissé, on voyait le docteur Daniel. Savait-elle qu'il était là, prenait-elle quelque intérêt à sa présence? Je l'ignore, mais elle se tournait souvent de ce côté, et chaque fois que cela arrivait, leurs deux regards se croisaient instinctivement, presque magnétiquement, comme si une influence occulte les eût rivés l'un à l'autre.
Je ne décrirai pas ce bal. On sait ce qu'ils sont tous, et celui de sir John, à part sa magnificence vraiment royale, n'offrait rien de plus particulier que les autres. Il se résumait, en effet, à ceci, comme tous les bals passés, présents et futurs: De nombreuses jeunes filles très jolies (les jeunes filles sont toujours jolies, surtout en Angleterre), se livrant sans réserve au plaisir de la danse; plusieurs nouvelles mariées, ne l'aimant pas moins, mais y mettant déjà plus de retenue; de gracieuses affiliées de la confrérie de sainte Catherine, se donnant des airs penchés ; quelques vestales, d'un âge plus mûr et d'un placement plus difficile, montrant par la contraction de leurs bouches qu'elles étaient gênées dans les entournures de leui^ corsages et que leurs souUers de satin blanc étaient trop étroits;
us &0I BU loim 181
des mamans, heureuses des succès de leurs filles; d'autres qui avaient des raisons pour l'être moins; des douairières qui se trompaient de Terres lorsqu'on apportait les plateaux chargés de vins et de sirops ; Tarrière-garde des vieilles femmes faisant la tapisserie avec leurs larges robes de velours, leurs panaches de chevaux de cirque et leurs immenses bouquets ; enfin, la gent masculine, qui n'est pas digne d'un paragraphe spécial, et qui se bat les flancs, pour avoir l'air de s'amnser beaucoup, tandis qu'elle aspire tout le temps après l'heure de la retraite; car ceux-là seuls qui s'amusent réellement un peu dans un bal de ce genre, à l'exception des amoureux, auxquels le bonheur tient heu de plaisir, ce sont les musiciens, qui sont commodément assis et se voient, dans l'intérêt des danseurs, obligés d'arroser souvent leurs instruments ; les papas qui font la partie de whist dans un salon retiré, et les grands mangeurs, qui, sous prétexte de servir les dames, ne quittent pas le buffet ou la table du souper I
A Seaham, les choses se passèrent donc comme partout. Sir John multiplia son gilet blanc, ouvrit le bal avec une duchesse sur le retour, et dansa même tous les lanciers et tous les quadrilles avec des marquises, des comtesses et des baronnes, jadis jeunes et jolies, dont les heureux époux, ses actionnaires, occupaient des positions importantes dans plusieurs de ses grandes entreprises financières. Quant à lady Jane, il va sans dire qu'on se l'enlevait réciproquement, et qu'il était difficile de se frayer un passage jusqu'à elle, tellement le cercle de ses adorateurs était compacte et peu disposé à ouvrir ses rangs. Aussi, le docteur Daniel, après être venu gravement la saluer au commencement de la soirée, n'avait-il pas même tenté de se rapprocher d'elle. A quoi bon d'ailleurs? Pour lui dire qu'il faisait chaud, que la disposition des salons était excellente, la fête très animée ou l'orchestre merveilleux
Ce sont là de ces phrases stéréotypées, de circonstance, que les hommes d'esprit évitent de prononcer, quand rien ne les y force absolument. Pour l'inviter, c'eût été plus inutile encore I D'abord, parce que le camet de la jeune fille eût été vingt fois rempli, s'il avait contenu vingt fois plus de danses, et ensuite, parce qu'il n'avait aucun droit à cet honneur. Et cependant, en regardant bien sur ce carnet de bal, où tant de noms illustres avaient cherché à se faire inscrire, on aurait vu un numéro qui était resté sans nom de cavalier. C'était le n® 12, celui par conséquent qui avait dû être le plus vivement sollicité et disputé, car il correspondait à la seule valse de la soirée, et cette valse précédait justement le souper, si bien que l'heureux mortel auquel la jeune fille l'avait réservée, devait avoir à la fois le plaisir et la faveur extrême d'être son cavalier pour la danse la plus enviée et pour tout le temps que durerait sa présence à table. Aussi, chacun se dit-il que cet heureux mortel serait le très honorable Fitz-Morice, auquel elle n'avait pas même parlé de toute la soirée, et que cela équivaudrait à une déclaration publique qu'elle l'acceptait pour fiancé. On en avait même parlé à sir John, qui n'était pas éloigné de le croire, et quant au jeune baronnet luimême, il en était sûr.
Cependant, à la fin d'un quadrille, lady Jane s'approcha de lui et lui dit à brûle-pourpoint :
— Baron, vous m'avez demandé l'autre jour deux faveurs, n'est-ce pas? une valse et une promenade en mer dans votre yacht?
— Je les sollicite toujours, répondit le très honorable Fitz-Morice avec plus de présence d'esprit qu'il n'en montrait habituellement.
— Vous êtes trop exigeant, reprit la jeune fille en riant, je ne puis vous en accorder qu'une. Laquelle des deux préférez-vous obtenir?
— Naturellement, celle qui vous retiendra le plus
longtemps auprès de moi I fit le baronnet galamment.
— C'est-à-dire la promenade en mer?
— Si TOUS le voulez bien.
— C'est donc une affaire entendue, lui dit rapidement lady Jane ; je dispose de ma valse, et vous arrangerez votre promenade en mer pour le premier beau jour que nous aurons, à la condition néanmoins qu'elle ne durera pas plus de deux ou trois heures.
— C'est vous-même qui fixerez le temps que nous devrons rester dehors, répliqua le baronnet, en s'incUnant avec respect.
Mais lorsqu'il releva sa longue échine, et passa la main dans ses favoris en coup de vent, un étrange sourire de satisfaction glissa sur ses lèvres fines et serrées.
— Marché d'or I pensa-t-il ; je déteste la valse et j'adore la mer I
Puis, il s'éloigna des salons, et se dirigea vers le buffet, où il se fit verser un verre de Champagne, qu'il but en compagnie de l'un des piliers vivants de l'endroit.
—A votre santé, chevalier!
— A la vôtre, baronnet, répondit le chevalier interpellé, qui avait déjà porté des toasts, ce soir-là, à toute la noblesse des environs, et dont la langue commen- <^t à s'épaissir un peu, tandis que ses jambes décrivaient légèrement d'agréables courbes, à votre santé et ^ celle de la reine du bal, de lady Jane, car on dit qu'elle sera bientôt la très honorable Fitz-Moricel BeinI qu'en pensez-vous, mauvais sujet?
— Je pense, répondit le baronnet, que cela ne serait pas impossible, et que je m'en estimerais très heureux.
— Je crois bien, mon cher, et cela me rappelle, teîiei, qu'en 1811...
Mais le très honorable Fitz-Morice, voyant que le chevalier allait recommencer pour la centième fois au luoins l'histoire de ses amours, s'esquiva prudenunent,
VIO LE BOI M lOUft
passa dans le salon des joneurs et s'assit à une table de whist.
Lady Jane, de son côté, n'était pas restée immobile à la môme place. Après avoir fait un tour de salon avec un vieux général plus habile à mener jadis ses soldats à la victoire qu'à dire des madrigaux à une jeune fille, elle rendit tout à coup la liberté à son cavalier, qui en fut enchanté, et se dirigea droit vers Daniel, plus isolé que jamais au milieu de la foule.
— Vous ne dansez pas, docteur? lui dilrelle amicalement.
— Je ne danse plus, fit-il avec un sourire en s'inclinant.
— Vous êtes devenu raisonnable de bien bonne heure ! Mais au moins, aimez-vous la danse? demanda-t-elle.
— Je l'ai beaucoup aimée? répondit-il.
— Décidément, reprit lady Jane un peu moqueuse, vous êtes l'homme du passé I Cependant, si je vous en priais bien, refuseriez-vous d'inviter une danseuse pour me faire plaisir ?
— Pour vous faire plaisir, mademoiselle, il n'y a rien que je ne fusse heureux d'essayer, même de me rappeler la valse viennoise. Mais franchement, ne pourriezvous pas trouver à votre danseuse un cavalier mieux conservé?
— Non, car c'est avec vous qu'elle désire danser la prochaine valse.
— En ce cas, mademoiselle, veuillez me présentera elle, et je suis tout à vos ordres, je me trompe, aux siens !
— Mais vous aviez bien dit, monsieur, c'est à mes ordres que vous vous mettez. Ma danseuse, c'est moi!
Lady Jane prononça ces derniers mots d'une façon charmante, en les accompagnant du plus radieux sourire.
Daniel se sentit profondément touché de ce qu'il
u B(n Ml loim Ht
regardait comme nne preave nouvelle de l'adortble
bonté de la jeune fille.
— ^£h bien 1 monsieur, fitelle le bras tendu, quand vous voudrez.
Le docteur était trop homme du monde pour ne pas prendre sous le sien le bras charmant qu'on lui offrait; mais lorsqu'il eut fait quelques pas, il répondit avec un spirituel embarras :
— En vérité, mademoiselle, je ne sais si je dois accepter le très grand honneur que vous voulez bien me faire.
— Pourquoi cela, s'il vous plaît?
-— Parce que vous avez pensé : voilà un pauvre étranger auquel personne ne parle ou ne daigne accorder la moindre attention. Eh bien! je m'en vais le faire danser avec moi, ce sera le meilleur moyen de rompre la glace pour lui. C'était bien digne de vous, mademoiselle, mais serailril bien digne de moi d'abuser de ce que vous êtes trop bonne?
Daniel était presque ému en adressant cette^ question à lady Jane, et elle ne le fut pas moins pour lui répondre.
— Monsieur Daniel, dit-elle, vous me jugez trop bien. Jene suis pas si dévouée que cela, et il y a toujours un peu d'égoïsme au fond du cœur des vraies filles d'Eve. Tenez, voyez, j'avais résolu depuis le commencement de la soirée de danser la valse avec vous," car je suis sûre que vous êtes un excellent valseur.
Elle tendit son carnet de bal à Daniel, qui y vit, en effet, son nom inscrit en face du fameux numéro 12. Il remarqua même, non sans une certaine joie, que récriture en était un peu tremblée.
— C'est une gracieuseté déplus, fit-il, que vous ajoutez à l'autre.
— J'ai peur que ce ne soit qu'un caprice, reprit-elle, mais du moins le caprice d'une enfant gâtée, qui tient à vous traiter en ami, en vous y associant, car il faut
que vous le sachiez, monsieur Daniel, je yeux aussi être votre amie.
— Je ne demande pas mieux, mademoiselle.
— Franchement, n'en ai-je pas autant le droit que mistress Palmer ?
— Vous l'avez plus, puisque je vous dois davantage.
— Oh I je vous en prie, interrompit lady Jane gaiement, ne parlez pas de ce que vous me devez, sans quoi vous allez faire de moi une créancière.
— Je n'en parlerai pas, mademoiselle, si vous le voulez, mais puis-je l'oublier?
La valse commença, une vrai valse, une valse de Strauss, non pas le Strauss essoufflé de Paris, mais celui de la légende, celui de Vienne, le grand, enfin ! Une de ces valses tour à tour mélancolique, amoureuse et ensorcelée, qui semble vous mettre des ailes aux talons, vous donner la tarentule et vous emporter dans le royaume inconnu des rêves ! Quel poète, quel artiste, quel musicien et quel buveur de bière était ce Johann Strauss ! Il était à la fois idéal et matérialiste. Il y avait, dans son orchestration, des dessins de violons et des chants de flûtes qui semblaient flotter dans les airs, et des déchirements de trompettes, des coups de timballes qui vous rappelaient brusquement sur la terre. Une valse de Strauss, c'était toutlepoëme de l'amour en musique ! Et ne vous y trompez pas, l'homme qui a trouvé toutes ces mélodies adorables, tous ces effets merveilleux d'accompagnement, aurait pu aussi bien qu'un autre écrire sa grande ouverture ou sa petite symphonie. Bref, c'est un musicien du passé qui vaut bien ceux de l'avenir, soit dit sans jeter la moindre pierre dans les airs de danse de Richard Wagner I
A peine l'orchestre, qu'on avait fait venir de Londres (car, en Angleterre, il n'y a de bons orchestres que là), avait-il entamé la ritournelle, que Daniel et lady Jane
partaient comme entraînés dans un tourbillon. Le docteur, qui était déjà un bon valseur à Paris, s'était perfectionné à Vienne pendant un hiver qu'il y avait passé, et comnie il joignait des jarrets d'acier à une oreille excellente, à des mouvements très gracieux et à de robustes poumons, il y avait réellement plaisir à le voir emporter lady Jane suspendue à son bras, légère comme une plume, effleurant à peine le sol de son petit pied, et comme attirée sur son cœur dans le cercle magique qu'il lui traçait! Aussi n'y avait-il d'admiration que pour eux, et l'orchestre, haletant lui-môme, les suivaitil autant des yeux que de la mesure. C'est à peine s'ils firent une ou deux courtes haltes pour respirer, et ils ne s'arrêtèrent que lorsque les violons épuisés jetèrent leur dernier cri.
Tout le monde entoura les deux intrépides danseurs pour les féliciter.
— N'est-ce pas, dit la jeune fille dès qu'elle put parler, que monsieur est un admirable valseur?
— C'est vous, mademoiselle, fit Daniel, qui êtes une vraie sylphide, ne laissant à vos cavaliers que le plaisir de vous suivre.
— N'en croyez rien, messieurs, reprit lady Jane, je suis une déplorable valseuse, et c'est bien pour cela qu'il n'y a qu'une seule valse sur le programme. Vous voyez que j'ai la franchise de mon incapacité.
11 se trouva naturellement un aimable officieux qui s'empressa d'aller porter la grande nouvelle au très honorable Fitz-Morice.
— Oh ! vraiment, répondit-il flegmatiquement sans interrompre sa partie de whist, voilà un choix qui fait réloge de la diplomatie féminine.
— Gomment Tentendez-vous, baronnet?
— Mais delà façon la plus simple, assurément. Lady Jane ne pouvait favoriser de la valse aucun de nous, sans faire des jaloux, et le meilleur moyen de nous mettre tous d'accord, c'était de nous faire partager la
174 Ug ROI DU JOUR
même infortune, et de danser la fameuse valse si recherchée avec un cavalier sans conséquence, un gentleman plus ou moins X I
— Vous avez, ma foi, raison, baronnet, et il n'y a que vous pour voir tout de suite le vrai fond des choses.
•— Sur ma parole, ce n'est pas moi qui vous le fais dire, mais on connaît le cœur de la femme I
Puis s'adressant à son partenaire, il ajouta tranquillement :
— Nous avons le point, plus deux et honneurs! Cependant après avoir reconduit lady Jane à sa place
et l'avoir cérémonieusement saluée, le docteur Daniel se disposait à s'éloigner, lorsqu'elle le retint d'un regard.
— Vous n'en êtes pas encore quitte avec moi, lui dit-elle.
— Vous m'en voyez enchanté, répliqua-t-il, quedoisje faire encore?
— Rester là, afin de m'offHr votre bras pour aller souper, fit-elle à demi-voix, car c'est ce soir le devoir du cavalier n® 12.
— C'est le privilège, que vous voulez dire?
— Je puis le penser, reprit-elle en souriant, mais c'était à vous de le confirmer.
En ce moment, l'orchestre exécuta une fanfare, à la façon allemande, et lady Jane se leva.
— C'est le signal du souper, dit-elle. Messieurs, veuillez offrir vos bras à ces dames et passer dans la galerie.
C'était là, en effet, qu'on avait disposé les tables d'une façon tout à fait pittoresque, sous des berceaux d'arbustes, près des fenêtres, dans les coins, chacune d'elles pouvant contenir deux ou trois couples seulement, et n'offtant pas, par conséquent, cet aspect rigide de fer à cheval, des dîners d'hôtel qu'affectent trop souvent les tables anglaises. Indépendamment
des becs de gaz qui brûlaient dans les lustres, on avait placé çà et là de larges flambeaux, et partout où cela avait été possible, on avait mis des fleurs. II y en avait dans des corbeilles naturelles, au pied des glaces, et dans des jardinières, entre les portes et les fenêtres. Enfin le balcon, qui avait été transformé en serre pour la circonstance, communiquait avec la galerie au moyen d'une tonnelle en feuillage qui courait tout autour, et achevait de lui donner l'aspect d'un jardin féerique. Aussi l'admiration fut-elle encore plus vive que pour la salle de bal, ce qui s'explique d'autant plus facilement que les Anglais aiment l'art (sans savoir le pratiquer), et qu'ils le saluent franchement' chaque fois qu'ils le rencontrent sans le chercher. Rien n'est, en général, plus tristement monotone et plus dépourvu de goût que les salles de bal ou de festins de nos voisins. Quelques-unes sont très riches, mais toutes manquent d'élégance et de vrai luxe. Les meubles en sont lourds, massifs, les tentures écrasantes, et malgré l'élévation des plafonds sculptés, on se sent oppressé sous leur poids. On dirait que dans ce grand pays des métaux et de la houille, tout en prend Taspect froid, sombre et pesant. Un artiste italien, qui était venu se fixer en Angleterre pour y refaire dans le style de son pays tout un château, et qui attendait toujours un rayon de soleil, pour saisir au vol l'inspiration qui lui échappait, me disait que son ciseau et son maillet lui semblaient de plomb, qu'il ne pouvait plus lever le bras, et qu'il avait perdu toute sa légèreté de main, depuis qu'il avait franchi le détroit ! Gomment en serait-il autrement dans le royaume du brouillard, de la fumée et de la bière? L'art y devient pratique, solide, mais il y perd sa grâce, sa distinction, et cette flamme vive qu'il reçoit du ciel bleu et du char en feu de Phœbus.
Lady Jane avait habité tour à tour Paris et Nice, elle avait visité Rome et Séville, et en avait rapporté l'a-
mour du beau! II y a, d'ailleurs, toujours un grain de poésie au fond du cœur de toute jeune ûlle, et ce grain de poésie colore ce qu'il touche. Lady Jane avait donc imaginé la décoration entière du château pour cette fête, et aidée d'un artiste local d'un véritable talent, M. Lindsay, de Sunderland, elle avait transformé le sombre manoir en un brillant palais enchanté.
Après avoir rempli son devoir de châtelaine, c'est-àdire s'être occupée de tout le monde, la jeune fille songea à elle et à son cavalier. Elle chercha du regard deux places libres autour d'elle, et aperçut une petite table de trois couverts, placée dans l'encoignure d'une fenêtre, et où M"® Glermont était assise toute seule.
— Voilà notre affaire, s'écria-trelle en entraînant rapidement le docteur Daniel.
Ce dernier n'avait jamais vu lady Jane aussi jeune, aussi pleine de vie et de gaieté.
— Savez-vous, ma chère compatriote, dit-il à la Française, que j'ai poussé mes découvertes plus loin que vous ce soir?
— Quelles découvertes? demanda la jeune châtelaine après avoir accepté une aile de poulet froid.
— Je vais m'expliquer, reprit le docteur avec entrain. Ma spirituelle compatriote m'avait amicalement prévenu qu'il y avait trois ladies Jane...
— Vraiment? toute une trinité, fit la jeune fille en riant?
— Oui, et nous avions même numéroté chacune des personnes qui la composent. Le n® 1, c'était la lady Jane officielle, celle des grandes cérémonies, et nous lui avions mis un masque de glace pour cacher sa bonté et sa grâce. Le n^ 2 soulevait le masque et laissait entrevoir tout ce qu'on avait rêvé d'adorable, de poétique et de pur. Le n* 3 l'enlevait tout à fait, et la vraie lady Jane se montrait telle qu'elle est, radieuse enchanteresse I
LE aOI DU JOUR iT7
— Savez-vous, docteur, que votre petite combinaison arithmétique était très flatteuse pour moi?
— Elle n'était qu'exacte, sous une forme plaisante, dit M"« Diane.
— Eh bieni reprit Daniel, j'ai été encore plus heureux aujourd'hui.
— Auriez-Yous par hasard découvert un n* 4? demanda lady Jane gaiement.
— Justement mademoiselle, et celui-là a jeté son masque par-dessus les moulins I
— Ce n'était donc qu'un bonnet, alors?
La conversation en resta là pour un instant, puis reprit bientôt plus vive, plus animée, plus gaie. Au dessert, on fit naturellement partir de ces papillotes à la congrève, dont l'enveloppe est si jolie et le contenu si pauvre, mais dont les devises forment le principal attrait. La poésie n'en est pas toujours irréprochable, et son moindre défaut est de rappeler celle de la rue des Lombards. Cependant, elle sert parfois de passeport à des aveux qu'on n'oserait faire, et on la trouve alors bien supérieure à celle de lord Byron et d'Alfred de Musset, ces deux bardes divins de l'amour I
La première devise que lady Jane trouva sous une pistache, et qu'elle passa au docteur fut celle-ci :
« Aime-moi un peu et je t'aimerai beaucoup I »
— Volontiers, répondit Daniel avec une légèreté qui était peut-être un peu factice ; seulement, il faudrait changer les deux adverbes de place.
— Ohl croyez-vous? demanda lady Jane, en riant. Puis, elle tendit au docteur une nouvelle papillote
qui éclata comme une bombe microscopique, et ce fut à lui de passer à son tour à la jeune fille la devise qu'elle renfermait. Elle eut quelque peine à la déplier, soit que le papier en fût mal roulé, soit que la surexcitation du bal l'eût rendue un peu nerveuse, et ce fut M"' Diane qui dut le faire pour elle. Voilà ce que disait ce bonbon incendiaire:
118 LB ROI DU lOUR
Pourquoi ne pui»-J6 pas prendre ta place» et ne » peux4u pas prendre la mienne? C'est toi, alors, qui » ordonnerais, et moi qui serais ton esclave, car tu » sais bien que je t'aime? »
--^ Bien, fit M^^" Diane, tandis que Daniel et lady Jane restaient muets, Tair un peu interdits, cela yieut juste à l'appui de ma thèse.
— Quelle thèse? demanda le docteur, pour dire quelque chose.
— Je prétendais, reprit la Française, que très souvent le malheur irrémédiable de deux êtres provenait simplement de ce qu'ils ne pouvaient pas échanger simultanément leurs positions respectives. Ainsi, je supposais un homme pauvre, aimant une femme riche, dont il serait aimé, et j'affirmais qu'il ne pourrait pas l'épouser !
•-- Vous avez raison, répondit le docteur avec un sourire triste.
-^Et pourquoi? ajouta lady Jane dont les joues s'étaient empourprées.
— • Parce que, nous autres Français, nous apportons parfois dans ces sortes de choses un sentiment de délicatesse et d'honneur, peut-être exagéré, mais qui, enfin, ne se raisonne, ni ne se discute. C'est comme la glace qu*un souffle ternit...
— Ah I expliquez<>vous de grâce, docteur, car je n'y suis plus du tout, et je ne vois pas le rôle que votre glace a à jouer là dedans, à moins que ce ne soit à titre de miroir de la vérité.
— J'avoue, mylady, commença Daniel un peu embarrassé.
-^ Pardon, et nos conventions, gentleman, interrompit lady Jane avec une grâce charmante.
— C'est juste, j'avoue donc, mademoùelk, que ma glace n'est pas très claire.
— Voilà que vous plaisantez maintenant !
-^ Je vous assure que je n'en ai pas la moindre in-
tention ; mais il est certain qtie ce qne nous cont id^
rons, à tort ou à raison, comme notre honneur, comme la sauvegarde de notre dignité, a la pureté de la glaod et qu'un rien le détruit.
— Gela en revient à ce que je vous disais, reprit lady Jane en s' adressant à M^** Diane, c'est que les Français se font des sentiments de convention et ont plus de fierté et de vanité que d'amour!
— Que nous ne soyions pas Irréprochables, madé» moiselle, je le veux bien, mais entre avoir des défauts et ne pas avoir de cœur, il y a un monde, et je crois» au contraire, qu'il y a peu de peuples vivant davantage par le cœur que les Français et sachant mieux aimerl
— Ne dites pas cela trop haut, fit lady Jane d'un ton enjoué, ou vous allez faire bondir toute notre jeune Angleterre I
— C'est ce qu'elle va faire tout à l'heure, aux premiers sons de l'orchestre, répliqua Daniel de même.
— Quoi qu'il en soit, docteur, je tiens à vous conrei^ tir à mes idées. Je veux vous voir épouser une jeune Anglaise riche et belle. Vous la méritez et je veux voui la trouver; nous la chercherons ensemble!
— Je serais heureux de la chercher avec vous, mademoiselle, répondit le docteur, en s'efforçant de donner à la conversation un tour plus gai, mais afin que cette recherche de l'inconnue dure le plus longtemps possible, je tâcherai de ne pas la trouver du tout.
— Quoi I même si je vous y aide ?
— Raison de plus ! aidé par vous, je préférerais chercher toute ma vie !
Lady Jane ne put s'empêcher de sourire. Cependant, lorsqu'elle se leva de table, un nuage semblait avoir passé sur ses yeux et sur son front.
On a dit que les soupers coupaient les bals en deux. Ils font pis que cela, ils ne leur laissent pas même une queue, car la première chose que l'on demande ensuite c'est sa voiture. 11 va sans dire que je parle
des pays où Ton mange encore, entre une valse et un quadrille, comme l'Angleterre, l'Amérique et l'Allemagne, et où l'on tiendrait pour une insulte de s'esquiver à la française! Chez nous, où l'on ne va pas au bal par gastronomie, la chose est sans danger. Mais remettez-vous donc à galoper avec un morceau d'oie sur la conscience I Ce serait changer la danse en une charge de grosse cavalerie ! Mieux vaut sonner immédiatement la retraite, et c'est ce que l'on ne manque pas de faire. Or, comme la politesse veut que l'on prenne congé de ses hôtes, dans ces pays cérémonieux, et que l'homme est essentiellement mouton de Panurge partout, il arrive que la débâcle ou la débandade commence aussitôt que le premier signal est donné. En France, nous pensons qu'il n'est pas absolument indispensable de déranger tout le monde, quand notre importante petite personne se retire, et que M. Prudhomme peut aller se mettre au lit tranquillement sans en informer les joyeux couples polkant, qui se soucient de lui comme de çà I Chez nos voisins, c'est plus grave I II faut nécessairement aller tirer sa révérence les uns après les autres, à la façon des capucins de cartes, et l'on comprend que cela jette un froid!
Au bal de sir John et de lady Jane, les choses se passèrent exactement ainsi. Une vieille marquise, qui avait trop bien soupe et dont la robe était trop étroite, rappela à son aimable compagnon de chaîne qu'il était l'heure de regagner le pigeonnier conjugal. Us se levèrent tous les deux ensemble s'approchèrent solennellement du baron et de sa fille, leur firent une révérence en forme, se retirèrent à reculons, enfoncèrent la porte à grand bruit, et aussitôt tout le troupeau suivit. En vain, sir John et lady Jane se Uvrèrent à d'honorables efforts, à d'éloquentes prières, pour retenir leurs troupes qui se dispersaient de tous côtés, rrien ne put remonter leur moral et les rassembler de nouveau. L'orchestre lui-môme eut beau souffler dans
ses cm^res, l'élan était donné et ses accents furent impuissants à retenir les fuyards.
Ce que voyant, Daniel prit cordialement congé de sa compatriote, M"* Diane, dit bonsoir à sir John, en le remerciant de sa gracieuse invitation, et alla s'incliner profondément devant lady Jane. Mais celle-ci lui tendit amicalement sa jolie petite main qu'elle laissa un instant dans la sienne, en murmurant de sa voix la plus douce :
— Au revoir, monsieur Daniel, et n'oubliez pas que je compte sur vous pour m'accompagner dans le voyage de découvertes que nous avons décidé ce soir de faire ensemble.
— Je n'en aurai garde I A quand le départ?
— A bientôt I
Il sembla à Daniel (peut-être n'était-ce qu'une illu^ sion?) qu'en prononçant ce dernier mot, lady Jane l'avait regardé avec un air de bonté ineffable, et lui avait serré la main tendrement. Quoi qu'il efl soit, il sortit transporté du château, se félicitant de n'avoir pas de voiture, afin de pouvoir faire une longue promenade à travers bois, la tète découverte, les cheveux au venty et demandant aux brises marines la fraîcheur qui man-^ quait à son front. Le premier sentiment qu'il éprouva fut une joie immense, quelque chose comme une renaissance de tout son être, un réveil de son cœur et de son âme, une extase infinie ! Puis, déshabitué du bonheur, il réfléchit, secoua la tête avec mélancolie, et se dit:
— Non I ce serait trop beau I ce n'est que le songe d'une nuit d'été, et je suis fou !
11 arrivait, en effet, à cette conclusion facile et naturelle, qu'il s'était trompé ; mais il y en avait une autre pour laquelle il ne se trompait plus, et celle-là était la plus terrible, c'est qu'il aimait lady Jane !
Le doute et l'illusion étaient également impossibles, et il n'eut pas même recours à ce moyen puéril de se»
âisdimuler le danger. Il éprouva, au contraire, un certain plaisir à retourner le fer rouge dans sa blessure, et à se l'enfoncer plus profondément. Il aimait! cela n'était que trop évident maintenant, et depuis le premier jour qu'il avait aperçu lady Jane! Il aimait, et cet amour allait devenir sa vie, peut-être sa mort I N'importe, il ne le reniait pas, il ne fermait pas ses yeux à ce soleil qui l'éblouissait, il ne s'éloignait pas de cet abîme qui l'attirait, il ne repoussait pas le vertige, il se donnait tout entier à cette flamme qui allait le dévorer. En un mot, il avait le courage de son amour, et comme il avait tout de suite compris que cet amour serait grand, il avait résolu de se montrer aussi grand que lui I
— Ce sera une expiation I pensa-t-il. Je souffrirai, mais une souffrance qui est chère est encore un bonheur, et je ne serai plus seuil
Parfois, il récapitulait tout ce que lady Jane lui avait dit, tout ce qu'il savait d'elle, tout ce qu'il avait remarqué, et alors, il lui semblait qu'il y avait entre eux deux comme une sorte de lien mystérieux et que la m^me étincelle, qui avait fait renaître son cœur, avait dû faire parler celui de la jeune fllle. Mais n'eût-cepas été trop de bonheur? et d'ailleurs, en admettant même Timpossible, ou en tenant tout au moins pour vrai ce qui étsat aussi invraisemblable, pourrait-il jamais épouser lady Jane? Il ne fallait pas seulement y songer, car tout les séparait, et «i le baron lui-même était venuliû dire : <c Lady Jane est à vous I » Si la jeune fille, à son tour, avait ajouté c « Daniel, prenez-moi pour femme, » je serai vôtre, ou n'appartiendrai jamais à personne I » Il aurait dû répondre : « NonI » Il saurait briser son 0(Bur, s'il le fallait, mais il resterait honnête homme, et n'associerait jairais saprécoce vieillesse à cette jeunesse si pure, sa vie déflorée à ce rayon de soleili et sa pauvreté àcetteforiune! £ie dernier obstacle, je dois même bien l'aRoyer, étâôt ie plus insurmostoble k se9 yeux,
comme il était de fait le plus réei. L'amour, qui est aveugle (et sans cela, comment seraitr-il l'amour?) peut bien passer sur un acte de naissance sans être frappé des dates. Quant à une existence finie , elle ne l'est plus dès l'instant oh on la remplace par une existence nouvelle, et deux cœurs, qui s'aiment, ont des ressources infinies pour conjurer les menaces de l'avenir en même temps que les souvenirs du passé. Mais on ne change pas les châteaux en cottages, ni les millions en baisers, et ils restent comme une barrière d'or infranchissable entre l'amour et le bonheur I Ah! si la jeune fille eût été pauvre, cela eût tout changé comme par enchantement, et il serait allé se jeter, le lendemain matin, à ses pieds en lui disant : <( Aime-moi un peu, je t'aimerai beaucoup. » Mais, malheureusement, elle ne l'était pas, et Daniel dut se contenter de ce rêve insensé (et égoïste) qu'elle le devenait subitement, pour oublier un instant la réalité et regagner sa petite maisonnette solitaire, qu'il se promit bien de peupler désormais de la pensée de lady Jane et de son souvenir adoré !
xxn
Il va $ans dire que Daniel ne dormit pas cette nuit-là, et que, le lendemain, ses traits fatigués fournirent à dame Jessamine l'occasion d'un nouveau sermon en trois points, sur les plaisirs de ce monde : V^ point : On ne s'amuse réellement pas. 2" point: On tient sa vieille servante dans l'inquiétude jusqu'à deux heures du matin. 3* point : On se fait un estomac et une figure de papier mâché.
— Vous avez raison,, dame Jessamine, répondit le doctour en souriant avec sa bonté accoutumée, et ce-
pendant je ne regrette pas ma soirée, tout en regrettant, par exemple, votre sommeil interrompu.
— Oh I il ne s'agit pas de moi, monsieur, mais de vous et de tout le district, reprit la digne servante d'un air attendri. Que feraient nos braves mineurs, et leurs excellentes femmes et leurs cher s petits enfants, si vous tombiez malade? Croyez-vous que le bon Dieu vous ait donné le cœur et la tête que vous avez pour aller danser la polka ou jouer le whist? Non, monsieur, c'est pour être utile à vos semblables et les aider à supporter les misères de ce bas-monde. Laissez aux cerveaux vide^iCjb aux goussets pleins le soin de faire des fous d'eux-m^mes. Ce ne sont pas vos affaires, et votre mission ^^st diUérente. Il ne manque pas de pantins, comme ï^ trèîs honorable Fitz-Morice, pour remplir le rôle d'ximbi*é& chinoises dans la grande comédie de la vie. Voiji's êtes'in véritable homme, et c'est sur un autre théâtre) que vous devez vous montrer. Au surplus, demandez au révérend Melwin ce qu'il en pense, et il vous le dira mieux que moi, qui n'ai jamais étudié que la cuisine.
Dame Jessamine en ajouta bien d'autres, car une fois qu'elle était lancée, elle ne s'arrêtait pas en si bon chemin; mais le docteur l'autorisait volontiers à avoir son franc-parler, qu'il aimait d'ailleurs, ayant reconnu en elle une digne survivante de la grande race des servantes dévouées d'autrefois, et appréciant aussi son rare bon sens et ses vertueuses indignations. Quand il jugea qu'elle avait vidé son sac et que le prêche était fini, il lui demanda si le facteur n'avait rien apporté pour lui?
A cette question inattendue, elle ne répondit pas tout d'abord, tellement elle parut foudroyée sur place, mais elle porta les deux mains à sa tête avec un geste comique plein d'éloquence.
-— Je parle de fous, s'écria-trelle, dès qu'elle put recouvrer l'usage de la parole, et c'est moi qui suis une
vieille folle! Du reste, il ne faut pas que cela vous surprenne, monsieur, je Tai été toute ma vie I
— Vieille? fit Daniel, en souriant malgré lui.
— Non, mais folle ! J'ai justement là pour vous une grosse lettre^ qui coûte quatre shellings et qui ressem^ ble à une écumoire tellement elle est criblée de petits trous I
A ce dernier détail sanitaire, le docteur comprit que la lettre arrivait de Grimée, et il dit vivement :
— De mon frère I
L'épître, soumise aux fumigations de la poste d'Europe, venait, en effet, de la mer Noire, et elle était bien du jeune officier de marine. A peine Daniel l'avait-il ouverte qu'il poussa un cri de joie et ses yeux se remplirent de douces larmes. Son frère, à la veille de partir pour une expédition dangereuse, lui envoyait son portrait-carte en deux poses différentes et fait par son jeune camarade anglais, celui dont il a été déjà question et qui avait emporté avec lui de Portsmouth un appareil photographique pour prendre des vues pendant la durée de la campagne. Le docteur lut d'abord un postscriptum, plus récent que la lettre d'une quinzaine de jours, qui le rassura complètement sur le résultat de l'expédition annoncée, laquelle venait d'être terminée heureusement. Après avoir respiré plus librement, comme un homme dont le cœur est soulagé d'un poids énorme, il reprit les deux portraits, les considéra attentivement, puis les porta plusieurs fois à ses lèvres avec une tendresse passionnée, en répétant d'une voix entrecoupée par l'émotion :
— Cher bon frère, val
Dame Jessamine , qui tout en rangeant dans la chambre ne perdait pas son maître de vue, prenait sa bonne part de cette petite scène de famille, et mourait simplement d'envie d'admirer le portrait de ce jeune frère, dont le docteur parlait avec tant d'affection et d'enthousiasme.
186 LE BOI DU lOUR
— Tenez, dame Jessamine! s'écria tout-à-coup Daniel, regardez mon frère ; n'est-ce pas qu'il est beau autant que bon et intelligent?
La vieille servante mit ses lunettes, s'approcba de la croisée, pour avoir un meilleur jour, et poussa à son tour un cri d'admiration.
— Oh ! le bel homme ! monsieur, fit-elîe. C'est tout votre portrait, en officier de marine.
— Avec quelques années de moins, dit le docteur gaiement.
— Les années n'y changent rien, monsieur, et c'est bien vous.
Il est certain que les deux frères se ressemblaient beaucoup. Seulement, Hippolyte Herblay était plus jeune, avait la physionomie ouverte, cet air d'insouciance, de gaieté et de franchise que donnent l'état de marin et l'habitude de passer sa vie entre le ciel et l'eau, loin des petites passions humaines, des misères mesquines de la terre, et seul en face de la tempête et de Dieu !
Le docteur avait, ce matin-là, à se rendre à Pensher; il prit avec lui les deux portraits-cartes du jeune officier, pour les montrer à mistress Palmer, qui dit en les voyant, comme dame Jessamine :
— Mais c'est vous, Daniel !
— Vous trouvez, Maud?
— Tellement, que vous allez me laisser l'un de ces portraits de notre frère/
Le docteur aurait presque embrassé mistress Palmer pour ce dernier mot, s'il l'avait osé. Mais à défaut d'embrassade, il lui donna du moins une cordiale poignée de main.
— Gardez celui des deux qui vous plaît le plus, reprit la jeune femme, mais cédez-moi l'autre !
— Vous vous sentez donc disposée à l'aimer un peu, ce mauvais sujet? demanda le docteur en riant, pour cacher les larmes qui lui étaient venues aux yeux.
— Puis-je ne pas aimer notre frère? répondit Maud d'un ton charmant de reproche.
— N'importe, chère sœur, j'en suis bien heureux, car TOUS ne sauriez croire combien je voudrais voir tous ceux que j'aime aimer ce digne garçon*
— Gela ne doit pas être difficile, quand on le connaît : il est votre image frappante*
— - Il vaut cent fois mieux que moi, Maud. Mais, te* nez, n'estrce pas une chose curieuse? Il y a en ce mo* ment un de vos portraits-cartes qui s'est croisé avec le sien en route, et qu'il regarde peut-être à cette heure, comme vous regardez celui-ci.
— Vous avez envoyé mon portrait à M. Hippolyte Herblay? fit la jeune femme en rougissant un peu.
— Oui, chère Maud, en lui disant combien je vous aime, combien vous le méritez, et en lui demandant de vous aimer aussi.
Après un instant de silence, la jeune femme reprit ;
— Ne le verrons-nous jamais, notre frère ? ,
— J'espère bien que si.
— Quand cela?
— C'est le secret du dieu des batailles I
— Oh! Daniel, n'associez pas le nom béni de Dieu, qui est tout amour, avec cette horrible chose qui n'est faite que de haines, de jalousies et de colères I
— Vous avez raison, Maud, et il est certain que le dieu des batailles n'a jamais eidsté que dans les proclamations des rois qui s'en vont en guerre! Mais pour en revenir à notre frère, nous ne pouvons pas espérer Tembrasser avant la fin de la campagne.
— Alors, je m'en vais désirer plus que jamais voir terminer bientôt cette expédition de Grimée.
— Je crois qu'il y a quelqu'un qui ne le désirera pas moins que nous, après avoir reçu certain portrait...
— Ne plaisantez donc pas, docteur, quand nous parlons sérieusement! A quelle époque attendez-vous les prochaines nouvelles de M. Hippolyte Herblay?
i88 LE ROI DU JOUR
-— A la fin du mois !
— Eh bien ! j'espère que vous me les communique* rez, car il n'est plus un étranger pour moi maintenant.
— Vous pouvez y compter.
Ils se séparèrent. Tout entier au souvenir de son frère, ce matin-là, et à la joie d'avoir reçu son portrait, Daniel ne prononça pas même le nom de lady Jane. Il l'entourait, d'ailleurs, d'un tel culte désormais, qu'il lui semblait qu'il y aurait une sorte de sacrilège à le mêler incidemment même à une conversation tout amicale. Il ne voulait plus parler de lady Jane qu'avec un respect religieux, comme on parle de Dieu dans une église, à voix basse et un genou en terre. Mais une fois rentré chez lui, la porte bien close, et seul avec lui-même, il ne comprima plus son cœur et le laissa déborder tout entier dans la longue réponse qu'il fit à son frère. Il n'avait jamais eu de secrets pour Hippb- Jyte, qui n'en avait pas davantage pour lui, et il devait à son amitié de lui faire un aveu qu'il n'aurait, du reste, pas pu retenir, car il brûlait sa pensée et tombait malgré lui de sa plume.
Lady Jane, on se le rappelle, avait échangé la valse qu'elle désirait danser avec Daniel, mais qu'elle avait promise au très honorable Fitz-Morice, contre une promenade en mer avec ce dernier. Il fallait donc s'exécuter, et le jour de l'échéance arriva plus tôt qu'elle ne l'aurait désiré. En efffet, le baronnet vint la chercher un matin, et comme le temps était splendide, la jeune fille n'eut aucune objection sérieuse à opposer à sa demande.
Il y a plus, elle avait comme hâte de s'acquitter envers cet ennuyeux personnage, et elle accepta sa proposition d'excursion en mer, sur son yacht, à la condition expresse, toutefois, et répétée devant sir John lui-même, que la promenade ne durerait pas plus de deux ou trois heures.
Le très honorable Fitz-Morice jura de nouveau ses grands dieux qu'il était l'esclave soumis de sa Lady^ ship, qu'il n'avait pas d'autre volonté que la sienne, que ses désirs seraient toujours des ordres pour lui, et que l'on reviendrait quand elle le voudrait. Ce point étant réglé, lady Jane alla revêtir son amazone, deux chevaux furent amenés, et l'on partit.
— Heureusement, pensa la jeune fille, Daniel n'en saura rien I
Pourquoi voulait-elle qu'il ignorât cette promenade en mer, entête à tête avec le baronnet? Pourquoi, tout le long du chemin, n'eut-elle pas une seule parole gracieuse, ou simplement encourageante, pour le pauvre Fitz-Morice, qui se morfondait sur sa selle et faisait des efforts désespérés pour être aimable? Mystère I mystère facile à deviner, pourtant, et qu'a certainement compris déjà le lecteur. Lady Jane aimait Daniel, et elle l'aimait depuis le jour où elle l'avait vu, pour la première fois, dans la petite église de Ryhope I
Malheureusement, il arriva que le docteur fut appelé, ce matin-là, à bord d'un navire, pour y voir .un matelot qui s'était démis l'épaule, en tombant du haut d'un mât de perroquet, et, une fois sa visite terminée, il allait rentrer tranquillement chez lui, pour y rêver sans doute de lady Jane, lorsqu'il se trouva tout-à-coup en face de la jeune fille, qui venait de sauter à bas de son cheval.
— Vous ici, mademoiselle? fit Daniel enchanté et surpris à la fois.
— Oui, répondit lady Jane confuse et en rougissant beaucoup.
— Sir John est-il avec vous? continua le docteur, qui n'avait pas encore aperçu le très honorable Fitz- Morice, occupé à quelques pas de là à remettre les chevaux entre les mains d'un domestique.
— Non, répliqua vivement lady Jane, en se retournant avec inquiétude, je suis avec...
— Sir Fitz-Morice? acheva Daniel, en pâlissant subitement et comme frappé au cœur par une douleur inconnue.
La physionomie du docteur s'était tellement déconaposée que la jeune fille en fut effrayée, et que tendant subitement ses deux mains à Daniel, elle lui dit d'une voix séraphique, avec un sourire d'archange :
— Qu'importe sir Fitz-Morice, il m'est indifférent,
— Et quoi ? fit le docteur, haletant d'amour et d'espoir.
— / love y oui acheva lady Jane.
Puis, elle disparut, et un instant après, le yacht The Good Hope appareillait.
Le verbe aimer est certainement bien doux dans toutes les langues, et les idiomes les plus rudes ont su s'assoupUr pour le murmurer. Mais c'est dans l'anglais surtout qu'il est suave, tendre, adorable I Love est le plus joli mot qui existe, et, prononcé par des lèvres comme celles de lady Jane, il prend quelque chose d'aérien, de céleste et d'infini, qui verse au cœur des trésors de joie et ouvre à l'âme des horizons immenses.
Daniel resta littéralement abîmé dans son ivresse et écrasé sous le poids de son extase. Avec ces trois mots
divins : / love y oui qui sont ceux qui doirent tenir de passe pour entrer au paradis, lady Jane Tavait transporté dans un monde inconnu et lui avait fait entrevoir la terre promise de l'amour pur et du bonheur vrai. Ck)mme dans Faust, à la vue de Marguerite, tout se transforma pour lui. Il se retrouva jeune, en plein soleil levant de la vie, et recommença une seconde existence sous un ciel radieux qu'il n'avait jamais vu.
— Jane, Jane, répéta-t-il, je t'aime I
Et c'est tout ce qui put sortir de son cœur, car son cœur, désormais, ne battait plus que pour Jane, et tout ce qui n'était pas elle, lui était étranger. En disant : Jane, je t'aime! il résumait donc en un seul cri ses sentiments, ses impressions et son amour luimême, devenu désormais l'essence de son être nouveau. Il se dirigea machinalement vers la jetée, d'ot& il espérait voir encore la jeune fille debout sur le pont du yacht, lui souriant de loin, jetant à la brise, qui la iui rapportait, cette douce parole d'angélique révélation : / love you I Et il avait encore dans les oreilles la suave musique de cette voix aimée que déjà le bateau de plaisance, rapide comme une flèche, avait disparu dans la brume, dont la côte anglaise est toujours enveloppée. Combien de temps resta-t-il accoudé sur le parapet, perdu dans sa rêverie, la tête tendue et l'œil fixé sur le point de l'horizon où le yacht s'était enfoncé? C'est ce qu'il n'aurait pu dire lui-mftme, car il avait perdu le sentiment de la distance et du temps. U fut cependant rappelé à la réalité par l'explosion de Tun de ces orages soudains auxquels les ports de mer sont si habitués, et qui en quelques minutes changent si complètement Tétat du ciel et de l'atmosphère. Deux ou trois coups de tonnerre se firent entendre, une ondée tomba, un calme plat succéda à la fraîche brise de Sud-Ouest qui régnait depuis le matin; puis le vent, sautant tout-à-coup au Nord-Ouest, éclata comme la foudre, balayant devant lui t^Ht •• ^U'il
rencontrait, et faisant en un instant ce que les marins appellent si pittoresquement moutonner la mer, c'estràdire se soulever en petites lames blanches, brisées, qui de loin ont Tair de troupeaux de moutons.
Dans tout cela, Daniel ne vit qu'une chose, ne pensa qu'à une chose : le danger que pouvait courir lady Jane I
Il alla donc tout tremblant et la fièvre au cœur demander à un pilote, qui était en observation à l'extrémité de la jetée, s'il n'y avait.pas péril au large pour le yacht qui avait quitté le port à la marée.
— Le Good Hope? fit tranquillement celui-ci, en secouant la cendre de sa pipe.
— Oui, répondit le docteur d'une voixj brisée par l'émotion.
— Oh I ces bateaux-là n'ont jamais rien à craindre, reprit le marin avec un calme qui opposait un étrange contraste à la fureur de la tourmente ; ce sont les oiseaux de la mer. Ils la rasent, glissent sur elle et l'affrontent. Mais, d'ailleurs, la brise vient de terre, et le Good Hope, qui tire dix pieds d'eau, ne doit pas seulement s'en apercevoir. Il doit filer comme un milan qui étend ses ailes sur le flot.
— Il n'y a donc pas à s'alarmer pour ses passagers? demanda le docteur, qui respira plus librement.
— Pas plus que s'ils étaient à notre place l
-« Alors, ils pourront regagner le port sans difficulté?
— Of course! dit le pilote, quand le vent sera tombé et repassé où il était ce matin.
— Et quand cela sera-tril, selon vous ?
Le marin leva la tête, regarda dans le Nord-Ouest et répliqua négligemment ;
— Pas aujourd'hui, dans tous les cas.
— Mais alors que deviendra ce malheureux yacht?
— Ce que deviennent tous les navires qui sont dehors. Il tiendra la mer, mettra le nez dans la plume
et courra des bordées jusqu'à ce qu'il puisse regagner Seah^m. Il peut, du reste, aller se mettre à Tabri à firidlington.
— Est-ce loin d'ici?
-«- A quelques milles seulement.
— Les personnes qui sont à bord pourraient donc encore descendre à terre et revenir par le cbemin de fer?
— Pas avec le temps qu'il fait, mais demain matin, si la brise mollit. Au surplus, le Good If ope sera aussi tranquille à l'ancre cette nuit, dans la baie de Bridiington, que s'il était sur ses amarres dans le bassin. 11 roulera un peu, voilà tout, et le baronnet n'en dormira que mieux.
Daniel remercia le pilote, n'en demanda pas davantage, et se dirigea en toute hâte vers le château, où il arriva un quart d'heure après. Il y trouva M"' Diane dans un état d'agitation extrême, et sir John très mécontent d'apprendre, en revenant de son meeting, que lady Jane n'était pas encore rentrée.
• — Que comptez-vous faire ? demanda le docteur, et puis-je vous être de quelque utilité ?
— Merci, lui répondit sir John en lui serrant cordialement les deux mains ; je vois à votre inquiétude que vous prenez une part véritable à la contrariété que j'éprouve, j'en suis sincèrement touché. Je ne suis nullement inquiet pour ma fille, au point de vue de la parfaite sécurité du yacht, mais je n'aime pas cette excursion, qui peut se prolonger au delà de la journée, et je m'en vais envoyer à Seaham, par le télégraphe, Tordre de faire chauffer l'un des remorqueurs, afin d'aller moi-même à la recherche du Good Hope» Voulez-vous venir avec moi?
— Très volontiers, répondit chaleureusement le docteur, qui en mourait d'envie et qui allait le demander.
— AU rightt reprit le baronnet^ cela nous fera une partie de plaisir. Nous prendrons des cigares, des sand-
wichs, du sherry, et nous tuerons le temps le mieux que nous pourrons, en attendant que nous rencontrions nos fugitifs. Seulement, docteur, je ne vous garantis pas que vous ne serez pas un peu saucé, vu que le Sea Borse, le bateau que nous prendrons, passe plus souvent à travers la lame que dessus ; mais nous mettrons des vêtements en toile cirée, et nous ne mourrons pas pour quelques douches froides, d'autant plus que les marins prétendent que l'eau de mer n'a jamais mouillé personne.
Ayant dit cela, sir John passa dans le cabinet de travail qui lui servait d'office, et dans lequel, on se le rappelle, était le télégraphe qui le reUait avec toutes ses mines et avec le réseau général du royaume. Il en revint bientôt et annonça au docteur qu'il était prêt. Tous deux descendirent ensemble, montèrent dans le brougham qui les attendait à la porte, et partirent dans la direction du port.
Le vent avait redoublé de furie, le ciel avait un aspect sauvage, et la mer, qui ne pouvait se lever, était blanche et écumait de rage.
Sir John, interrogeant l'horizon avec ses jumelles marines, n'aperçut rien au large.
— Le temps est réellement mauvais, dit-il en se renfonçant dans les coussins de la voiture, et je suis plus ennuyé de cette affaire que je n'ai voulu en convenir tout à l'heure devant M^^^ Clermont. Je ne vous aurais pas demandé de m'accompagner, docteur, car en définitive c'est une désagréable corvée que j'impose à votre dévouement, si je n'avais pas pensé que votre concours pourra être utile à ma fille. Il est possible, en effet, que ma pauvre Jane ait été effrayée, et qu'elle ait besoin de vos soins quand nous la retrouverons.
— Je serai heureux, baron, répondit Daniel avec une émotion contenue, de pouvoir être de quelque secours à lady Jane, si elle réclamait mes services. J'espère toutefois que cela ne sera pas, et que j'aurai simple-
ment à vous remercier du plaisir que vous m'aurez fait, en me permettant de me joindre à vous dans vos recherches.
— Tout cela est très joli, reprit sir John, et fort bien dit, mais je ne vous en suis pas moins obligé de cette preuve nouvelle d'amitié, et plus que jamais je me félicite de vous avoir connu. Vous êtes un galant homme, docteur, et si je puis un jour vous témoigner dignement le cas que je fais de vous, soyez convaincu que je n'y manquerai pas !
La voiture venait d'arriver au port; elle s'arrêta en face du Sea Horse, qui empanachait l'air de ses flots de fumée et était déjà sous vapeur. Ces sortes de bateaux, n'éteignant presque jamais leurs feux, peuvent ordinairement être mis en état de prendre la mer en quelques minutes. Le plus difficile est de réunir leurs équipages, qui prennent leurs quartiers dans les tavernes voisines, et que l'on trouve plus d'une fois sous les tables. Ce n'est cependant pas la règle, je m'empresse de le dire, et dans le cas dont il s'agit le coup de télégraphe de sir John avait fait merveille. Le patron, le mécanicien, les deux chauffeurs et les trois hommes d'équipage étaient à leur poste au moment où le baronnet et Daniel mettaient le pied à bord, suivis d'un domestique, qui déposa sur la claire-voie des vêtements de mer et un panier de provisions.
— Eh bien ! Bob, demanda sir John, au patron du petit vapeur, sommes-nous bientôt parés ?
— Aussitôt que vous le voudrez, sir.
— • En ce cas, tu peux larguer ton amarre, et filer dehors à toute vitesse.
— Où allons-nous, sir? demanda tranquillement le marin en mettant sa vareuse, son sud- ouest, et en prenant la barre, tandis qu'un autre homme démarrait le bateau et que le mécanicien, debout sur le pont, faisait machine en avant.
— Où tu voudras, répondit le baronnet, pourvu que
tu retrouves le yacht le Good ffope, qui est sorti tantôt.
— AU righti sir,fi t le marin comme s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde et comme si le temps eût été magnifique.
Puis, s'adressant au mécanicien qui était devant lui et dirigeait de là sa machine, ainsi que si elle eût été un cheval obéissant, il lui dit gaiement :
— Allons, Peter, mon garçon, il faut courir droit à la lame, et nous laver un peu le nez !
Le remorqueur, qui en ce moment sortait des jetées, s'élança à toute vapeur au milieu des flots agités, et disparut tout entier dans un nuage d'écume.
— Voilà un joli début ! s'écria sir John en s'essuyant la figure.
— Heureusement, nous sommes imperméables ! fit le docteur.
^— C'est vrai, mais ça n'en est pas moins rafraîchissant, et je voudrais voir le très honorable Fitz- Morice à notre place, pour lui apprendre à ne pas être rentré au port dès qu'il a vu le vent tourner.
— Il n'a peut-être pas pu, et, quant à sa position, je ne la crois pas beaucoup plus enviable que la nôtre.
— J'espère que si, non pas pour lui, qui n'aurait que ce qu'il mérite, mais pour lady Jane.
— Oh I dit le patron du vapeur, les passagers du yacht sont allright à bord. Us ont une bonne chambre, bien fermée, et le bateau ne bouge pas. Tandis que nous, c'est bien différent; nous sommes comme un bouchon sur l'eau, et nous roulons pannes sur pannes I
— Sans parler du tangage, fit sir John en s'arcboutant contre l'un des tambours pour ne pas perdre l'équilibre.
— Oh I ça, reprit le marin d'un air jovial, c'est pour varier les plaisirs de la navigation et afin de ne pas faire de jaloux : il y en a pour tous les goûts !
Et s'adressant ensuite directement au petit steamer,
qui se tordait en tous sens sous la lame, en obéissant aux mcavements de la barre comme un cheval à ceux du mors, le patron ajouta, selon que le bateau roulait ou tanguait :
— Allons, mon garçon, mets donc le nez dans, la plume, secoue donc tes ailerons I II ne s'agit pas ici de se donner simplement* un bain hygiénique, mais de faire de la route, et si tu veux prendre tes ébats, prends-les, pourvu que tu avances I
Ce brave Sea Horse, qui avait l'air de le comprendre, et qui était docile comme une bête de race, se levait tantôt droit sur la lame, tantôt se couchait sur le flanc, toujours dévorant l'espace et ne s'arrôtant pas pour recevoir les rudes caresses que lui donnait la mer du Nord, Au bout d'une heure et demie de cette course folle, le vaillant petit vapeur se trouva seul au large, ayant perdu la terre de vue, et ne distinguant que le ciel et l'eau, qui s'unissaient à l'horizon dans d'étranges baisers Lamourette. De loin en loin, on apercevait une voile rasant le flot, pareil à un flocon de neige.
— C'est peut-être le yacht, se disait-on.
Et le Sea Horse, bondissant sur la lame, se dirigeait de ce côté, laissant après lui dans la grande plaine mouvante une trace blanche, celle de son sillage, et dans le ciel une trace noire, celle de sa fumée. Mais en approchant de la voile, il reconnaissait qu'elle ap* partenait à un charbonnier de la côte ou à un plâtrier écossais, et il virait aussitôt de bord, mettant le cap sur un autre point. La fin de la journée se passa à faire ce métier de braconnier de la mer et, comme tous les braconniers, sans succès. A la tombée de la nuit, le temps était plus sombre, le flot plus rude et le vent plus violent que jamais. Sir John, après avoir distribué un flacon de brandy à l'équipage du remorqueur, proposa de mettre le cap sur la baie de Bridlington, où le Good Hope devait sûrement avoir été chercher un refuge.
198 LE ROI DU lOUR
•^ AU rightl sir, dit le patron en prenant une gorgée d'eau-de-yie et en passant la bouteille à ses hommes. Allumez les feux réglementaires, mes enfants, et veillez bien devant.
Le feu rouge, le feu blanc et le feu vert furent hissés à leurs places respectives. Un fanal fut installé sur le pont pour éclairer sir John et le docteur Daniel, qui se tenaient au centre du bateau, près de la machine, et la chasse recommença plus rapide, plus acharnée, plus désespérée que jamais. A partir de ce moment, on ne vit plus rien. Le ciel était éteint, la mer était noire, et le steamer, lui-môme, ressemblait aune masse sombre flottant dans les ténèbres, et qu'éclairaient parfois d'une lueur sinistre les flammes bleuâtres qui sortaient de sa cheminée. Cette course silencieuse au milieu des éléments déchaînés, en pleine obscurité, dura plusieurs heures. Le steamboat ne découvrit pas une seule de ces étoiles filantes, que l'on voit parfois raser la crête des lames, et qui indiquent les navires qui passent.
Le seul bruit que l'on entendît était celui de la machine et des palettes. Les hommes restaient immobiles, enveloppés dans leurs vareuses, au poste qu'ils occupaient au départ, et les coups de mer qui se succédaient sur le pont avaient l'air de se briser contre du granit, tellement ils les laissaient insensibles et calmes. Sir John et Daniel, eux-mêmes, plongés tout entiers dans leurs pensées, sans doute fort différentes, étaient également muets, et le SeaHorse atteignit ainsi la baie de Bridlington, dans laquelle il alla se réfugier, absolument comme si c'eût été en plein jour, tant il est vrai que les marins sont comme les chats et qu'ils y voient la nuit. A peine à l'ancre, le petit remorqueur continua à tanguer et à rouler, mais la mer ne brisa plus sur le pont. Pour la première fois alors, les hommes semblèrent donner signe dévie en quittant la place où ils étaient demeurés pour ainsi dire cloués pendant dix heures, et en venant se sécher autour delà cheminée.
LE ROI DU JOUR i9B
— Tenez, mes braves, leur dit sir John, bUTes ces deux bouteilles de sberry à ma santé et à celle de lady Jaue/ Vous l'avez bien mérité, et cela ne vous fera de mal ni aux uns ni aux autres !
Le patron remercia, puis nettoya avec un faubert Tespace libre qui se trouvait entre le pont et le panneau de la machine, alla chercher une vieille toile sèche, qu'il y étendit, y jeta deux couvertures pardessus et dit au baronnet :
— Si vous m'en croyez, sir John, vous et le docteur ferez comme nous ; vous vous coucherez là, et vous tâcherez de dormir en attendant que le jour paraisse. Vous devez en avoir besoin. Le lit que je vous ai préparé ne vaut pas le vôtre, of course! mais vous n'êtes pas douillets, et d'ailleurs, à la mer comme à la mer!
— J'ai souvent passé la nuit sur une couche plus dure, répondit le baronnet, quand j'étais simple ouvrier mineur, et, la tête sur un bloc de charbon, j'ai parfois mieux dormi, au fond de nos houillères, que je ne fais maintenant sur les oreillers moelleux du château. Je suis toujours resté du peuple, mes amis, car j'en ai l'énergie et les instincts généreux. Je passerai donc aussi bien la nuit au milieu de vous que si j'étais à Seaham. Quant à mon ami, le docteur, il n'est pas plus fier que moi, et il s'étendra sur votre grand foc avec autant de plaisir que si c'était dans les propres draps de son lit! Mais qui fera le quart pendant que nous reposerons?
— L'un de nous autres, à tour de rôle, répondit le marin, et d'ailleurs nous ne dormons jamais que d'un œil. Si le yacht est sur rade, nous le verrons à la pointe du jour, et il ne quittera certainement pas son mouillage tant que le vent soufflera aussi fort du Nord- Ouest.
— Mais croyez-vous qu'il y soit?
— Il ne peut être qu'ici, à moins qu'il n'ait couru jusque dans THumber, ce que je ne pense pas. Il y a
plusieurs navires à l'ancre, car on distingue leurs feux, mais il fait trop noir pour rien reconnaître. Ainsi, bonne nuit, sir, et n'ayez pas de mauvais rêves I
Le baronnet et Daniel se placèrent sur l'espèce de couche, qui leur avait été préparée à l'abri de la cheminée, qui tout à la fois les protégeait du vent et les réchauffait. Quant aux hommes de l'équipage, ils s'étendirent sans façon sur le pont autour delà machine, à l'exception de celui qui faisait le quart à l'avant.
En fidèle historien, je dois dire que ni sir John, n Daniel ne fermèrent l'œil, non en raison de l'étrange chambre à coucher qu'ils avaient, mais à cause des sentiments divers qui les agitaient. Ils eussent été chacun chez eux, douillettement étendus dans leurs lits, qu'ils n'en auraient pas mieux dormi.
Sir John, qui avait le sentiment de l'honneur très développé, et qui toute sa vie avait été un honnête homme dans l'acception la plus large et la plus absolue du mot, ne se dissimulait pas que cette nuit, passée à bord du yacht du très honorable Fitz-Morice, par lady Jane, était un fait très grave, une sorte de tache à sa réputation jusque-là si pure. Cette t^che, à la vérité, n'était qu'apparente, et serait effacée par un prompt mariage. Mais elle mettait la jeune fille, son unique et adorée enfant, elle le mettait lui-même dans la dépendance du très honorable baronnet, au lieu de les laisser maîtres de la situation. Toutefois, en y réfléchissant mieux, il se rappela que lady Jane avait toujours prétendu ne pas aimer le baronnet, et que ce mariage, désormais indispensable, pourrait i3ien n'être pour elle qu'un sacrifice. Cette idée le fit frémir, car il avait une sorte de culte pour sa Jane chérie. C'était sur elle qu'il avait réuni toutes les tendresses de son cœur, et si elle devait être malheureuse, ne serait-il pas cent fois plus malheureux lui-môme? Puis, allant plus loin, il songea que non-seulement elle pouvait bien ne pas aimer le jeune baronnet, mais peut-être en aimer
un autre! Seulement, dans ce cas, pourquoi ne le lui auraîlr^lle pas dit, pourquoi ne l'aurait-elle pas pris pour confident? N'était-il donc pas son meilleur ami, lui, son vieux père? Mais ici un flot de larmes lui monta du cœur dans les yeux.
— Ah ! se dit-il tout bas, j'oublie toujours que rien ne remplace le cœur d'une mère, surtout pour une fille ! Il y a des délicatesses, des intuitions que nous n'avons pas, nous autres, et d'ailleurs, la pudeur de la femme recule devant certains aveux qu'elle ferait à une autre femme ! Enfin, n'ai-je rien à me reprocher? Mon amour paternel n'a-t-il pas été égoïste? N'ai-je pas pensé à moi plus qu'à Jane? Me suis-je bien dit que mon affection ne devait, ne pouvait pas lui suffire, et n'est-ce pas, ayant découvert ma tendresse inquiète et jalouse, pour éviter de m^attrister, qu'elle a gardé son secret? Et si j'ai pensé pour elle au très honorable Pitz-Morice, n'était-ce pas précisément parce que c'était un homme ordinaire, que j'aurais pu mener facilement, que j'aurais tenu par la bourse, et qui, étant de plus mon 'voisin, ne m'aurait enlevé pour ainsi dire que la moitié de ma fille? Mais n'était-ce pas là mon égoïsme seul qui parlait, et comment voulais-je précisément que lady Jane, avec son cœur et son intelligence d'élite, aimât un homme comme Fitz- Morice? Ahl j'étais aveugle et foui J'ai môme été pis que cela, j'ai été coupable!
Puis alors se demandant si lady Jane aimait, et qui elle pourrait bien aimer, il fit successivement passer devant ses jeux toute la galerie masculine des gens qu'il connaissait; il l'examina scrupuleusement, interrogea tous ses souvenirs, et ne trouva rien.
En ce moment Daniel, qui se croyait d'ailleurs seul à bord à ne pas dormir, et dont le cœur se tordait depuis plusieurs heures sous une souffrance aiguë, laissa échapper un soupir involontaire, plein de douleur cachée et d'angoisse.
iOi tB ROI DU joua
Ce fut pour sir John un trait de lumière. N'ayant jamais aimé qu'une femme, la sienne, et ayant passé sa vie à résoudre d'autres problèmes que celui de l'amour, il n'avait naturellement pas une grande expérience en ces sortes de matières. Mais son coup d'œil était profond et juste, U savait juger les hommes et il se dit que Daniel aimait Jane I
— Et s'il l'aime, ajouta-t-il à part lui, pourquoi ne l'aimerait-elle pas aussi ? Ah I la réponse est naturelle et facile, et le secret que je cherchais, le voilà ! Ils s'aimaient l Us ne se l'étaient peut-être jamais avoué, mais il est certain qu'ils s'étaient donné leur cœuri
Sir John repassa alors dans sa mémoire, comme dans un miroir clair et fidèle, les incidents, les moindres faits ^ rattachant à ses relations et à celles de lady Jane avec le docteur, et la vérité lui apparut tout entière.
Il resta alors abîmé dans ses réflexions, et ce n'est qu'au bout d'une heure de muet désespoir que ses idées commencèrent à sortir du chaos dans lequel elles tournaient ainsi que dans un cercle vicieux.
^- Eh bien I pensa-t-il, pourquoi ne se sont-ils pas expliqués? Il est vrai que j'ai des préventions contre les étrangers, et particulièrement contre les Français; mais je ne suis pas assez fou pour ne pas savoir que ces préventions mêmes peuvent être sans fondement réel, et que je suis trop bon Anglais pour ne pas être un peu ijQJuste envers les autres nationalités ! Non, il y a partout d'honnêtes gens, partout des gens.de cœur et d'intelligence, et je suis en même temps un chrétien trop sincère pour ne pas croire que nous sommes tous frères, tous enfants du même père divin. J'ai même entendu dire, et j'ai vu par moi-même, que les maris français, ceux qui, en définitive, forment la masse saine et vraie du pays, sont les meilleurs maris qui existent. Jane aurait donc pu épouser Daniel I II est pauvre, mais elle est riche ; ils ont beaucoup des mêmes qualités, -^
c'est par le côté généreux de leurs deux natures que la sympatbie a dû s'établir d'abord entre eus» — ils auraient pu rester sous mon toit, et nous aurions été les trois êtres les plus heureux du monde I Je vois le doigt de Dieu dans toute cette affaire : il avait guidé vers moi ce second fils qu'il voulait donner à mon amour, il bénissait de nouveau ma maison, et j'ai fermé ma porte au bonheur, j'ai détourné la tête, j'ai refusé d'ouvrir les yeux I
Quant à Daniel, lui, il ne réfléchissait pas. Sa nature plus ardente et plus jeune ne le lui permettait pas. Tombé du haut d'une joie inattendue et immense dans l'abîme profond et soudain d'un amour trahi presque aussitôt que né, il ne sentait qu'une chose, la jalousie qui le dévorait, le désespoir et l'amertume qui lui tordaient le coeur. 11 souffrait toutes les tortures, toutes les angoisses imaginables; des flots de sang l'aveuglaient. S'il avait eu là Fitz-Morice et Jane, il sentait qu'il eût été homme à les tuer sur le coup et h se tuer ensuite.
Lorsque le jour parut, sir John fut frappé de la pâleur livide de Daniel, de son regard vitreux et de l'expression fébrile de sa bouche. Il lui prit cordialement la main, et la serrant à la briser dans les siennes i
— Tenez, docteur, lui dit-il, j'ai fait un beau rêve cette nuit. Malheureusement, ce n'était qu'un rêve l
Et le digne Anglais poussa un soupir vigoureux, ressemblant à s'y méprendre à la respiration bruyante d'un taureau qui souffle à la vue d'un morceau d'étoffe rouge.
— Ah I répondit Daniel, $e méprenant sur le sens des paroles du baronnet, vous avez donc dormi? Je vous en félicite. Vous avez le sommeil plus facile que moil
Lorsqu'on put enfin y voir plus distinctement, et que toujLe la baie fut édairée par le soleil levant, on s'aperçut qu'aUe oontenait un gran<l nombre d^ na-
204 LE ftOI DU JOUR
vires, mais que le yacht n'y était pas. L'état de la même permettait pas encore de communiquer avec la terre, surtout avec des embarcations de la nature de celles que possèdent généralement les petits remorqueurs anglais, et qui ne sont que de véritables coquilles de noix. Sir John ordonna donc au patron de lever l'ancre, de pousser les feux et de retourner à Seaham le plus rapidement possible. Avant de quitter Bridlington, cependant, le baron fit demander par le patron du steamboat des informations à un bateau de pêche, qui rentrait en ce moment, et qui répondit avoir rencontré, la veille* au soir, un yacht de plaisance faisant bonne route, toutes voiles dehors et le cap au Sud. A ce dernier renseignement, le front de sir John se rembrunit encore, car, pour la première fois, la pensée d'un piège de la part de Fitz-Morice lui traversa l'esprit. Le retour s'accomplit rapidement et silencieusement. Avant de mettre pied à terre, le baronnet serra la main du patron du Sea Horse en le remerciant, et lui remit le contenu de sa bourse pour l'indemniser, lui et ses hommes, de la mauvaise nuit qu'il leur avait fait passer.
— Docteur, dit-il à Daniel, venez avec moi au château ; nous y trouverons peut-être lady Jane, ou tout au moins un télégramme nous donnant de ses nouvelles, car il est possible que le Good Hope ait pu atteindre hier au soir un autre port et y entrer*
Mais il n'y avait au château rien de semblable, et tout le monde, M"® Diane en tête, y était d'une inquiétude d'autant plus mortelle qu'on n'avait pas été rassuré du tout par l'impression des gens de mer sur le sort du vapeur lui-même.
— Enfin, vous voilà I fit la jeune Française en allant au devant de sir John et de Daniel ; c'est déjà quelque chose I mais quelle nuit nous avons passée I
— Et nous, donci répliqua le baronnet, croyez-vous que nous nous soyons amusés I Demandez plutôt au
docteur. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Y a-t-il quelque nouvelles de lady Jane?
— Hélas ! aucune.
Sir John passa immédiatement dans son cabinet de travail, et télégraphia lui-môme à ses nombreux agents sur la côte pour leur demander des informations au sujet du malheureux yacht. Deux heures après, il avait plus de vingt réponses, toutes également précises et formelles : « On ne savait absolument rien du » navire en question; mais, vu les vents de Nord- » Ouest qui avaient régné, on ne pouvait pas avoir les ^ moindres doutes au sujet de sa parfaite sécurité. » Peutrètre s'était-il mis à l'abri dans quelque crique n sans pouvoir communiquer avec la terre et sans, » par conséquent, pouvoir envoyer un télégramme. »
Ces réponses ne firent que mécontenter davantage le baronnety qui n'avait pas les moindres craintes quant au sort lui-même du yacht, mais qui voyait la situation s'aggraver encore par la prolongation de son absence. Le malheur était désormais irréparable autre^ ment que par un mariage immédiat avec Fitz-Morice, et c'était bien là sans doute ce que celui-ci avait voulu.
Baniel n'ayant plus rien à faire au château, plus rien à espérer, se retira. Il serra la main de sir John en silence, sans pouvoir prononcer une seule parole, et rentra chez lui le désespoir dans l'âme. En son absence on était venu le demander de différents côtés à la fois, et il dut aller voir de suite plusieurs malades dont la situation réclamait des soins assidus. Partout on fut frappé de sa physionomie fatiguée, de sa pâleur extrême et de son agitation fébrile.
-^ Monsieur le docteur, lui dit-on, vous n'êtes pas bien vous-même; vous devriez aller vous reposer.
*-- Ce n'est rien, répondit-il d'un air accablé; le grand air npie remettra.
Quant à dame Jessamine, ce fut bien autre chose encore. Elle déclara tout simplement à Daniel qu'il
^06 Là ROI Du JOUft
travaillait trop, qu'ilse tuait; que cela ne pouvait pas durer comme cela, qu'elle y mettrait au besoin bon ordre.
— Pour commencer, déclara-t-elle avec emphase, je m'en vais faire condamner la sonnette de nuit, afin qu'on ne vienne plus vous empêcher de dormir. Si les gens ne peuvent pas attendre une heure décente, tant pis pour eux : qu'ils meurent sans médecin, ou qu'ils aillent en chercher un où ils voudront I Ensuite, je ne vous dérangerai plus après dîner : ça n'est pas bon pour la digestion; et enfin, quand on viendra vous chercher pour de nouveaux malades, je dirai que vous êtes en voyage l
Malgré son profond désespoir, Daniel ne put s'empêcher de sourire avec mélancolie à la comique mercuriale de dame Jessamine, inspirée par la plus respectable des sollicitudes, et il eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que cet excès de' travail dont elle se plaignait était la seule chose au contraire qui pût le faire vivre, car c'était dans le travail à outrance, dans les fatigues incessantes qu'il pouvait trouver l'oubli, et il en avait plus que jamais besoin.
— Laissez donc aller les choses comme par le passé, fit-il, et plus vous me verrez harassé, chère dame Jessamine, plus il faudra Vous en réjouir.
— Gomme vous voudrez, monsieur, répliqua-t-elle d'un air de découragement et de soumission; mais c'est une pitié que de voir un chrétien se mettre l'âme et le corps à l'envers, comme vous faites, pour le seul bien des autres. Dieu vous le rendra là-haut, c'est vrai, mais enfin il ne veut pas que l'on se tue à la peine. Ah{ monsieur, vous êtes trop bo^I C'est comme lady Jane!
— Dame Jessamine, interrompit le docteur avec une sévérité que la vieille servante ne lui avait jam^s connue, ne prononce;! plu$ deyan,t o^oi Iç ^m de Jb»dy imel
Voici maintenant ce qu'était devenu le yacht le Good Hope pendant ce temps-là, et ce qui s'était passé à son bord.
L'aveu que les événements avaient hâté, l'explosion d'amour auquel il avait donné lieu dans le cœur de la jeune fille, avaient certainement jeté lady Jane dans une surexcitation plus vive encore, s'il est possible, que Daniel. En effet, l'effort avait été plus grand de sa part, et sa tendresse, comme ces incendies longtemps contenus, s'échappait en flammes ardentes, une issue leur ayant été donnée. Elle avait aimé Daniel depuis le premier jour qu'elle l'avait vu dans la petite église de Ryhope, ainsi qu'il l'avait également aimée de soii côté ce matin-là, et leur amour était certainement bien né, à leur insu, du premier regard qu'ils avaient échangé, mais elle avait plus vite deviné que lui, elle innocente, elle avait plus vite lu dans son âme. Elle avait d'abord voulu honorablement lutter, et elle l'avait tenté. Puis, la jalousie était venue, et en venant elle avait été un auxiliaire puissant pour l'amour qui s'était affirmé. Dé là, ce mauvais vouloir pour cette pauvre mistress Palmer, qui eût dû être la dernière à le provoquer ; ces accès de hauteur, de dédain ou de glaciale politesse, si peu dans le caractère de la jeune fille, et que rien ne justifiait; enfin, cette espèce de petite flirtation avec Fitz-Morice, qu'elle détestait, mais qui, en excitant la jalousie de Daniel, avait en outre l'avantage de la délivrer d'autres adorateurs plus importuns. Seulement, hélas ! on l'a vu, Daniel avait été bien long à comprendre son bonheur. Et comment l'aurait-il pu, d'ailleurs, puisqu'il n'avait
L6 ROI DU JODU
pâs même su analyser ses propres sentiments? Au surplus, on connaît ses idées à ce sujet, et s'il avait deviné plus tôt la vérité, il est bien probable qu'il n'en aurait guère mieux profité. Aussi, dès qu'elle avait su à quoi s'en tenir, par ses conversations avec M^^* Diane, lady Jane avait-elle résolu de faire ce premier pas qu'elle aurait pu attendre toujours de Daniel, et on a vu l'occasion qu'elle avait choisie pour cela : un grand bal officiel donné à toute la noblesse des environs. Dé^ sonnais pleine de confiance en Daniel, qu'elle avait eu le temps d'étudier, se sachant aimée de lui, ayant le courage de ses propres sentiments, en vaillante fille qu'elle était, et ne comprenant pas trop, entre gens qui s'aiment, ces excès de délicatesse à propos d'ar^ gent, elle avait résolu de s'en expliquer franchement avec Daniel en mettant sa main dans la sienne, et de lui dire : « Je vous aime ; prenez-moi, faites de nioi votre femme, et si la fortune est un obstacle au bonheur entre nous, brisons l'obstacle en gens de cœur. Emmenez-moi pauvre dans votre humble maisonnette, dont je serai l'économe ménagère avec joie. Laissons tous ses millions à mon père adoré, qui en tire un meilleur parti pour la classe ouvrière que nous ne saurions faire, ou, s'il veut absolument me faire une rente annuelle, consacrons-en le revenu à quelque œuvre de bienfaisance, à la création d'ateliers, de fermes ou d'hôpitaux; mais pour nousmêmes, Daniel, que Dieu a faits si riches d'amour, restons pauvres d'argent, et que notre heureuse maison ne doive rien qu'à vous, à votre talent et à votre travail. Enfin, montrez-moi que vous m'aimez vraiment en me croyant digne de vous et en m'associant à votre vie d'épreuves, de difficultés et de luttes. Ce sera couronner mon amour du seul bonheur nouveau que vous puissiez rêver pour moi, après m'avoir donné votre cœur I » Voilà ce qu'elle comptait dire à Daniel, ou tout au moins le thème sur
lequel sans doute elle aurait brodé d'adorables variations. Mais cette malheureuse promenade en mer était venue se mettre à la traverse de tous ses projets pour ce jour-là. Et cependant, comme c'était à ce . prix qu'elle avait acheté la valse qu'elle avait dansée avec Daniel et l'heure de bonne causerie qu'elle avait eue avec lui, elle ne trouvait pas que ce fût trop cher. C'est un eimui momentané, avait-elle pensé, et demain je serai tout entière à mon bonheur. Demain, plus de nuage ni d'ombre, mais le soleil radieux de notre amour I Mais tout en songeant de la sorte, elle s'était bien promis, on se le rappelle, que si par hasard elle rencontrait Daniel, elle descendrait de voiture et irait tout lui expliquer en quelques mots pour le rassurer. Elle l'avait rencontré, en effet, et l'on sait ce qui était arrivé. C'est donc de lui seulement qu'elle était occupée en mettant le pied sur le yacht, et sa tendre rêverie l'empêcha même assez longtemps de s'apercevoir de la route que suivait le Good Hope, Assise à l'arrière du bateau, les yeux tournés du côté de la terre, elle ne voyait que Daniel et restait étrangère à tout le reste. Quand vint le grain, à la suite duquel le vent sauta si brusquement au Nord-Ouest, elle se laissa machinalement convaincre par le baronnet qu'au lieu de s'exposer à la bourrasque, il valait mieux descendre se mettre à l'abri dans la chambre; ce qu'elle fit. Combien de temps resta-troUe à l'écouter ou à faire semblant de l'écouter, lui répondant, de loin en loin, par monosyllabes ? Elle n'aurait certainement pu le dire, et Fitz- JMorice ne fit rien pour le lui rappeler, rien n'ayant ce jour-là, paraissait-il, le pouvoir de troubler son heureuse humeur. A la fin, cependant, lady Jane se leva et demanda si l'on serait bientôt de retour.
— Pas encore, répondit le baronnet doucement et de l'air le plus naturel du monde.
Au bout d'une demi-heure environ, elle renouvela sa question et obtint la même réponse tranquille.
Ho lE ROI DÛ JOU
Or, pendant ce temt)s-là, le yacht, couvert de toiles, filait dans le Sud, le long de là côte, avec une vitesse de douze milles à l'heure.
A la fin, cependant, lady Jane commença à trouver que la promenade était bien longue, et qu'il était temps d'y mettre un terme. Elle pria même assez sèchement le baronnet de faire rentrer le Good Hopeh Seaham.
— Sur ma parole, dit-il, je le voudrais, mais je n'en ja'ai pas tout-à-fait le pouvoir.
— Qui donc alors l'a ici ? demanda la jeune fille, que ces paroles avaient frappée.
— Le vent! répliqua le baronnet avec un sourire. *- Bh bien ?
*— Bh bien ! milady, le vent qui manque absolument de savoir-vivre, a eu l'impertinence de passer subitemetit du Sud-Ouest au Nord-Ouest. Je n'ai pas voulu Vous l'annoncer sur le moment, pour ne pas vous inquiéter inutilement, mais c'est un fait dont nous devons d'autant plus tenir compte, que la brise a fraîchi beaucoup.
La jeune fille pâlit, car, élevée sur le bord de la mer, elle savait parfaitement qu'avec un grand vent de Nord- Ouest (et on l'entendait siffler dans les cordages), le yacht ne pourrait pas regagner le port. Pour la rassurer, le baronnet fit appeler dans la chambre Tom Willié, le capitaine du Good Hope, qui déclara que lady Jane n'avait à avoir aucune crainte, que le petit bâtiment ne courait aucun danger, et qu'il pourrait entrer à Whitby, si la marée le permettait, ou tout au moins aller passer la nuit^ à l'ancre, dans la baie de Bridlington.
Lady Jane, de sa voix la plus sèche, la plus hautaine et de son ton le plus impérieux, signifia au marin que ce n'était pas à Bridlington qu'elle voulait aller, mais au port le plus voisin, y débarquer et y prendre le premier train pour retourner à Seaham.
— Croyez bien, mUady, fit en s'inclinant Tom Willie, que je ferai tous mes efforts pour atteindre le port le plus tôt possible, ainsi que j'en ai l'ordre.
Seulement, il n'ajouta pas que ce port n'était point Withby ou tout autre semblable, sur la côte anglaise, mais bien Boulogne, et qu'on n'y serait pas rendu avant quarante-huit heures.
Le baronnet essaya de raisonner» et de calmer un peu la jeune fille, mais il n'y parvint que très imparfaitement. Se croyant à peu près sûr du succès désormais , il aurait peutrêtre pu démasquer ses batteries dès cet instant et avouer franchement ses projets. Mais le très honorable Fitz-Morice était un homme essentiellement prudent. De plus, il n'était pas très brave, et la pensée que sir John pourrait bien envoyer un vapeur à la recherche du yacht l'engagea à gagner le plus de temps possible. — Ménageons-la jusqu'à demain, pensa-tril; je lui dirai la vérité quand il sera trop tard pour l'empêcher de se réaliser!
Il se montra donc plus discret et plus respectueux que jamais, feignant de se tenir presque tout le temps sur le pont, malgré la bourrasque, afin de ne pas importuner de sa présence lady Jane, qu'il laissa seule dans la chambre, un livre devant elle, tandis qu'en réalité il se mettait tranquillement à l'abri dans la cabine du capitaine, qui venait de moment en moment lui apprendre le progrès de leur navigation et l'absence totale de tout steamboat à l'horizon. Du reste, avec la vitesse qu'avait le yacht, il eût été impossible à un remorqueur de l'atteindre, tant que la brise soufflait du môme côté et avec la force qu'elle avait alors.
A la tombée de la nuit, le maître d'hôtel alluma la lampe, et plaça sur la table à roulis de la%hambre un plateau chargé de viandes froides et de biscuits, avec un flacon de sherry et un verre.
< -— Milady fera bien, dit-il, de prendre quelque chose
212 liE ROI DU JOUR
pour soutenir un peu ses forces. Il n'est pas bon à la mer de rester avec Testomac vide.
La première pensée de la jeune fille fut de refuser ; mais, d'une part, la faim commençait à la tirailler, et, de l'autre, son esprit pratique lui prouva aisément qu'il était plus sage de conserver toute son énergie, vu qu'elle pourrait en avoir besoin. Elle attaqua donc bravement une aile de poulet, prit une tranche de jambon d'York et but un verre de sherry coupé d'eau. Après quoi, elle se sentit un peu réconfortée, moins nerveuse, plus calme, et par conséquent plus forte.
— Et ce port de Whitby, demanda-t-elle, l'atteindrat-on bientôt?
— Je ne sais pas, milady, répondit le maître d'hôtel, mais on ne voit pas encore ses feux ; il fait nuit, la marée doit être basse, et je ne crois pas que le capitaine veuille risquer d'accoster la terre, avec le temps qu'il fait, sans pouvoir donner de suite dans les jetées.
— Eh bien! pourquoi ne le tenterait-il pas ? Est-ce qu'un bon marin se laisse jamais arrêter par la nuit?
— C'est qu'il n'y a pas d'eau sur la barre, milady ; le bateau s'échouerait, et comme il a beaucoup de quille, cela serait dangereux. Je pense que le capitaine préférera aller attendre à Bridlington la fin du coup de vent.
Le maître d'hôtel ne pensait absolument rien du tout, et n'en savait pas davantage. Il n'était qu'un simple perroquet, et répétait fidèlement la leçon qu'on lui avait apprise.
Lady Jane garda le silence, mais le mouvement convulsif avec lequel elle tournait les pages de son livre indiquait clairement qu'un orage commençait à gronder au fon# de son cœur. Le maître d'hôtel suggéra que sa seigneurie ferait peut-être mieux de prendre quelque repos dans l'une des deux cabines situées à l'arrière du petit navire, qu'elle y serait très bien,
gu'elle pourrait y passer une bonne nuit, et attendre plus confortablement le lendemain. Mais sa seigneurie répliqua par un refus catégorique et sec, disant qu'elle aimait mieux rester debout et lire, afin d'être prête à descendre à terre aussitôt que le Good Hope serait & Tancre,
Malheureusement, le yacht ne toucha pas à Bridlington, et le lendemain matin il était dans les bancs de Yarmouth. Lady Jane accueillit avec une sévérité glaciale le baronnet, qui se montrait désolé, mais qui était bien forcé de s'en remettre à l'avis de son capitaine. Le temps était encore plus mauvais que la veille; il y avait beaucoup de mer, et il fallait tenir le large. La jeune fille ne se laissa pas convaincre, et toute la journée elle se montra irritée, tandis que le très honorable Fitz-Morice était plus doux, plus attentif et plus respectueux que jamais.
Cependant la crise inévitable approchait, et le soir de ce second jour, les manières du baronnet se modifièrent sensiblement.
— Enfin, monsieur, lui dit la jeune fille, voulezvous m'expliquer, je vous prie, ce que signifie tout ceci?
— Volontiers, fit-il d'un ton assez dégagé, si vous voulez bien m'écouter un instant avec calme, et faire preuve de cette haute raison pour laquelle vous êtes si connue.
— Je suis parfaitement calme, monsieur, répliqua lady Jane d'un ton glacial, dédaignant de relever l'appel fait à sa raison.
— Eh bieni milady, dois-je vous parler franchement?
— C'est ce que je vous demande, monsieur, vu que je suis lasse des réponses évasives que l'on me fait depuis hier.
11 y eut un moment de silence solennel, au bout duquel le baronnet reprit, non sans une certaine émotion :
— Lady Jane, vous vous êtes longtemps jouée de lïioi : j'ai résolu d'avoir ma revanche !
Lady Jane sentit un froid mortel lui traverser le cœur, mais pas un des muscles de sa physionomie ne tressaillit.
— Continuez, monsieur, dit-elle simplement.
Le baronnet fut plus dérouté par ce calme et cette dignité, qu'il ne l'eût été par l'explosion de reproches auxquels il s'attendait.
— Si ma conduite a été coupable, reprit-il avec un certain embarras, mon excusé est dans la violence de mon amour, que vous connaissez depuis longtemps et que sir John a autorisé.
Àti mot d'amour, un sourire de souverain mépris glissa sur les lèvres de la jeune fille, qui le réprima cependant aussitôt, sentant bien que la partie était désormais sérieusement engagée entre elle et Fitz- Morice, et qu'elle devait jouer serré.
— Après, monsieur? se contenta-t-elle de répondre.
— Cette promenade en mer n'était donc qu'un prélexie. ..
— Uïï piège, vous voulez dire? Je vous avoue que je commençais à m'en douter.
— Piège ou prétexte, peu importe le mot! C'était un moyen de hâter une solution que votre propre intérêt exigeait de ne pas retarder davantage.
— Pardon, monsieur, je ne vous comprends plus bien ; de quelle solution voulez-vous parler?
— De la seule dorénavant possible entre nous, milady : le mariage !
— Ah 1 vraiment ! dit la jeune fille froidement.
Il se fit un second silence, que Fitz-Morice fut de nouveau le premier à rompre.
— Demain, continua-t-il, nous arriverons à Boulogne. Le révérend James, l'un des pasteurs de la colonie anglaise, nous unira immédiatement, grâce aux dispenses canoniques que j'ai eu soin de me faire eu-
I voyer de Londres, et nous pourrons repartir de suite pour l'Angleterre, ou aller passer notre lune de çiiel à Paris, selon votre boiji plaisir, car en devenant votre heureux époux, milady, je n'en resterai pas moins toujours votre esclave.
-— Fort bien, répondit lady Jane. Vous avez merveilleusement arrangé tout cela dans votre tête, monsieur; mais vous n'avez oublié qu'un modeste détail, qu'une simple chose.
— Qui est ?
— Presque rien, mon consentement I
— Pardon, milady, j'y ai songé, au contraire, et rien n*eût pu me remplir d'une joie plus grande, d'un plus légitime orgueil que de l'obtenir d'avance, mais je n'ai pas osé l'espérer,
— Le fait est, reprit lady Jane avec un sourire qui ne put se défendre d'être ironique, qu'il était peu probable que je consentisse à un enlèvement, d'ailleurs inutile, puisque ma liberté n'était nullement entravée,
— Je l'avpue, et comme il fallait cependant en finir avec vos hésitations, j'ai, dû me résoudre à une déterininatioi^ violente qui n'est pas dans mes habitudes.
— Mais je n'hésitais pas le moins du monde, mon^ sieur, et je n'ai jamais eu un seul instant la pensée de devenir votre femme, car, pour cela, il aurait fallu vous aimer, et je regrette que vous me forciez à vous déclarer la complète indifférence^ de mes sentiment» pour vous.
Le baronnet se mordit les lèvres et tira ses longsfavoris avec dépit.
— Sur ma parole, flt-il, j'aurais préféré que tout ceci ne fût pas arrivé et que vous m'eussiez tranquillement épousé dans votre petite église de Ryhope, comme sir John l'aurait désiré et comme vous l'auriez dû. Mais, enfin, je sais ce que sont les caprices de jeune flUe et je ne désespère pas de conquérir votre cœur après le mariage.
*- Jamais, monsieur! dit lady Jane avec énergie.
— Vous. n'êtes pas la première qui Tayiez cru, mais vous saurez bientôt ce qui reste de ces impressions romanesques au bout de quelques mois de vie conjugale.
-T- De grâce I monsieur, épargnez-moi vos maximes : c'est déjà bien assez de votre amour et de ce tête-àtête forcé I Que comptez-vous faire?
— Je vous l'ai dit.
— Et si je refuse, monsieur?
— Je ne vous fais pas, milady, l'injure de le supposer un seul instant.
— Permettez cependant. Vous ne pouvez pas espérer me promener éternellement sur mer, dans votre agréable compagnie? Il faudra bien finir par aborder quelque part. Or, à Boulogne comme ailleurs, nous trouverons un consul anglais, sous la protection duquel je pourrai aller me mettre.
— Ajouter un scandale inutile à un scandale irrémédiable désormais, vous ne le ferez pas, milady!
Lady Jane pâlit malgré elle, car l'argument ne manquait pas de force. Il était évident que Fitz-Morice lui avait lâchement tendu un piège fatal. Mais enfin elle y était tombée. Elle avait déjà passé une nuit, sur son yacht, elle allait en passer une autre, son honneur était terni, et elle restait en son pouvoir. Daniel ne croirait pas à son innocence, et son père, dont les principes étaient si sévères, exigerait, comme la seule réparation possible, ce mariage qu'elle redoutait. Le très honorable avait donc très déshonorablement calculé toutes ses chances, et lady Jane, dont le jugement était aussi rapide que sûr, ne se fit pas la moindre illusion à cet égard et ne vit pas comment elle pourrait se tirer intacte de là. Ce que fut son désespoir, on le comprend, et ce que lui coûtait le sacrifice que sa raison imposait à son cœur, on le devine. Mais le combat ne fut pas long, ses traits ne trahirent pas son agonie, et sa dé; termination fut bientôt.prise.
Justement, et comme fort à propos pour hâter sa résolution, Fitz-Morice, qui savait bien qu'il jouait le tout pour le tout, tenta en ce moment de devenir plus entreprenant et de profiter des facilités que lui donnaient la nuit tombante, l'isolement et son titre de futur époux. Lady Jane, pâle et tremblante d'indignation, mais plus belle encore en sa colère, se dégagea promptement de l'étreinte du baronnet, mit la taâble entre lui et elle, et d'un geste de reine courroucée, lui fit signe de s'asseoir.
— Monsieur, lui dit-elle avec un mépris glacial et accablant, sous lequel il fut obligé de se courber, n'ajoutez pas, de grâce ! le ridicule à l'odieux. Ceci passe toutes les bornes et ne serait acceptable que dans une scène à sensation de roman à un penny. Je n'entends nullement me précipiter dans les flots pour échapper ^vos poursuites, plus insultantes que dangereuses, et je ne veux pas davantage me défendre à l'arme blanche. Laissons donc, je vous en prie, ces choses grotes- (lues au London Journal ou au théâtre de l'Adelphi, et parlons en gens sensés, en gens d'affaires.
C'était maintenant lady Jane qui regagnait le terrain perdu et y prenait une position d'où elle commandait à Pitz-Morice.
— Ceci, reprit^elle, est un duel à outrance, et vous et moi devons en être également victimes. Vous avez fait vos conditions, écoutez les miennes. Je consens au «lariage, devenu indispensable, mais jusque-là vous nie priverez de votre présence, et au sortir de l'église vous me ramènerez à Londres, où nous télégraphierons à sir John de venir me chercher, et nous nous séparerons pour toujours !
— Pour toujours, milady? essaya de balbutier Fitz Morice ; c'est un arrêt cruel !
— Il n'est que juste, monsieur, continua lady Jane sévèrement, et d'ailleurs vous n'avez pas à discuter mes conditions, mais à les accepter, comme j'ai fait
desYÔtres. Seulemeat^ je suis trop franche et trop loyale pour ne pas vous dire tout de suite que notre séparation sera aussi absolue, que définitive.
— Laissez-moi, du moins, espérer le contraire.
— Cet espoir serait inutile, et je ne crois pas, noionsieur, qu'il ajoutât beaucoup à votre bonheur. Nous serons simplement des gens liés par un contrat, et, pour ma part, je l'observerai loyalement. Je resterai digne du nom que je porte, et la tache que vous avez faite à mon honneur est la seule qu'il recevra jamais. Je l'expierai du bonheur de ma vie, je ne puis pas faire davantage. Mais je ne puis être pour vous, ni à présent, ni à aucune autre époque, une femme ou même simplement une amie, car, pour cela, il faudrait vous aimer ou vous estimer, et je ne saurais pas plus faire l'un que l'autre. Reste la question d'intérêts. Votre attorney la discutera avec celui de sir John.
— Vous êtes bien dure, lady Jane.'
— Ah ! moins que vous ne l'avez été, monsieur 1 fit la jeune fille avec une douloureuse amertume, qui indiquait que son cœur se brisait.
Fitz-Morîce, très abattu lui-même, très décomposé, se leva, salua profondément sa rigide fiancée, et sortit de la chambre, après avoir tenté de balbutier encore quelques paroles d'excuse, de repentir et d'espoir.
A peine lady Jane était-elle seule, qu'elle éclata en larmes, en cachant sa figure dans ses mains, et qu'elle sanglota :
— Oh I Daniel, cher Daniel, me pardonneras-tu jamais I
Quant à Fitz-Morice, il avait réussi au fond, mais il se sentait très humilié, très embarrassé de son succès. Il n'aimait pas lady Jane, par cette raison excellente qu'il était de cette espèce d'hommes qui ne peuvent jamais savoir ce que c'est que l'amour, n'aimant qu'eux-mêmes, et s'il avait pu se procurer, par ua autre procédé, les vingt-cinq ou trente mille livres
ht ftOl DO loot MA
sterling dont il avait besoin pour payer ses dettes criardes de Londres , il l'aurait certainement préféré. Epousée dans des conditions ordinaires, lady Jane, même indifférente pour lui, aurait flatté son amourpropre, sa vanité, car elle était la beauté personnifiée et la distinction môme, sans parler de sa fortune. Mais dans la situation actuelle, les choses changeaient du tout au tout. Il aurait d'abord à affronter la colère et l'indignation de sir John, puis le mépris de ceux qui connaîtraient l'aventure, et enfin lady Jane rachèterait sa liberté en lui jetant quelques paquets de bankndtes comme on jette un os à un chien, et bien que l'os fût bon à ronger, il était mécontent de la tournure qu'avait prise toute l'affaire. Il est juste d'ajouter aussi que le baronnet était plus ridicule, plus sot et plus infatué de sa petite personne que profondément perverti. Il avait eu à Londres quelques liaisons faciles; il avait en outre, disaitK)n, séduit une jeune et honnête ouvrière dont il avait eu un enfant ; il avait mené la vie à plus grandes guides que n'aurait dû le lui permettre sa petite seigneurie de village ; il s'était lié avec quelques aimables vauriens qui lui avaient fait faire une foule de connaissances douteuses ; enfin, il était devenu l'un des héros du turf, et quoique le rôle qu'il y jouât fût très modeste, il y avait perdu néanmoins beaucoup d'argent, qu'il lui avait fallu emprun* ter à des juifs, et qu'il devait maintenant rendre. C'était là, en quelques lignes, toute son histoire. Je ne veux pas la défendre, mais elle n'en est pas moins celle d'une foule de gens qui font figure dans le monde et que l'on appelle parfaits gentlemen. Marié tout autrement à lady Jane, il fût devenu, comme un autre, un gros et important personnage. Il eût fini par justifier son titre de très honorable, en ayant, comme tout bon Anglais, une douzaine de beaux enfants, et l'on en eût fait un des représentants du pays au Parlement, à l'âge où il aurait commencé à prendre du
ventre. Ce n'était donc pas un vilain dans toute la force du terme, et tel que l'exigent le théâtre et le roman anglais pour remplir dignement toutes les conditions de l'emploi. Il n'était vilain qu'au physique, et ne l'avait été au moral que par occasion. Supprimez ses dettes et la visite de l'attorney Sharp, et il reste l'un des modèles de la société.
Que se passa-t-il, cinq jours après, dans le riche appartement de Grosvenor-Square, à Londres, où sir John, lady Jane et le très honorable Fitz-Morice se réunirent et restèrent enfermés pendant environ une heure ? Nul, excepté eux, ne le saura jamais. Seulement, le valet de pied, qui était de service dans l'antichambre, remarqua que le jeune baronnet sortait de l'entrevue la tête très basse et les favoris plus hérissés que jamais, par suite de l'épreuve à laquelle les avaient sans doute soumis ses doigts inquiets. A peine s'étaitil éloigné et la porte s'était-elle refermée sur lui, que lady Jane se laissa tomber aux genoux de sir John et, couvrant sa main de ses baisers et de ses larmes, lui dit d'une voix désolée :
— Ah! cher père, je suis plus malheureuse encore que vous ne pouvez le supposer, car j'aime de toutes les forces de mon cœur et de mon âme, et celui auquel j'ai donné ma vie, en lui donnant mon cœur, en est aussi digne que sir Fitz-Morice en était indigne !
— Hélas I pauvre enfant, murmura le baronnet en inclinant vers la jeune fille son front chargé de tristesse, je le sais, mais il était trop tard quand je Tai deviné !
— Et savez-YGus aussi son nom? demanda-t-elle tendrement en se suspendant au cou de son père.
— Daniel! répondiMl en la regardant jusqu'au fond de Tâme avec une expression de douloureuse sjnooipathie.
— Oui! fit-elle tout bas, dévorant les pleurs qui descendaient lentement le long de ses joues décolorées, c'est lui I
— Ah! pauvre enfant, que n'as-tu parlé plus t6t,ou pourquoi mes yeux se sont-ils ouverts si tard? Un seul mot de toi, et tout était sauvé! Tu devenais la femme de celui que tu aimes et dont tu es aimée, et je trouvais en lui un fils qui m'aurait consolé du vol qu'il m'avait fait, car c'est un vrai vol, vois-tu, que de m'avoir pris ton cœur, et s'il est un seul homme au monde auquel j'eusse pu le pardonner, c'est assurément Daniel I Hais ce qui est fait est fait. Le mal est sans remède, et nous demanderons tous les deux à Dieu de nous soutenir et de nous aider à nous consoler. Je suis aussi frappé que toi, ma bien-aimée Jane, et le coup est aussi cruel : tu perds le mari de ton choix, moi, je perds une fille et un fils I
— Non, mon père, vous ne me perdez pas ; je vous reste plus que jamais !
— • Gomme un reproche vivant, mais plus comme l'enfant heureuse et calme que j'avais autrefois I Nous avons tous été coupables et nous sommes tous punis, moi, pour mon égoïsme qui t'a effrayée, toi, pour ton manque de confiance, qui m'a trompé !
— Daniel , reprit Jane avec une inexprimable tendresse et une profonde mélancolie, est le seul qui n'ait rien à se reprocher et celui qui souffrira le plus, n'ayant nul cœur auquel ouvrir le sien I
— Si, Jane, il en aura un : il aura le mien ! Je n'ai pu être pour lui un père, je serai du moins un ami. Je ^associerai à tous mes projets, à toutes nos œuvres généreuses; je remplirai son esprit d'idées nouvelles.
LB 101 DU lOUB
-^ Vous voulez qu^il m'oublie ! ût la jeune fille avec reproche...
— Gela ne vaudraiHl pas mieux, si cela était possible ? Malheureusement, l'homme auquel tu as dit ; / love youl cet homme étant Daniel, ne t'oubliera jamais!
Lady Jane parut à la fois joyeuse et affligée de cette pensée ; joyeuse, pour elle, qui désormais ue devait vivre que par le souvenir de Daniel, affligée pour lui, qui ne devrait plus même la revoir. Puis, elle cacha sa tête dans le sein de son père, et pleura longtemps avec lui.
A peu près à la même heure, le même jour, Daniel apprenait le mariage de lady Jane avec le très honorable Fitz-'Morice. La nouvelle en était publiée dans le Sunderland Times, sous la rubrique des Local News, et avait été expédiée de Boulogne, sans doute par le jeune baronnet lui-même, qui cependant, j'aime & le croire, n'avait pas ajouté la phrase traditionnelle dont elle était accompagnée : (( L'heureux couple, parti immédiatement pour un tour sur le continent, y passera sa lune de miel avant de retourner en Angleterre. » On a vu que la susdite lune avait été bien courte, et si son premier quartier avait été si amer pour la pauvre jeune femme, il n'avait guère été plus doux pour sir Fitz-Morice, que ses créanciers laissaient tranquille, il est vrai, mais dont la situation morale allait, par contre, être fortement entamée. Les apparences ne pouvaient pas, en effet, être sauvées, ni le secret gardé, puisque lady Jane refusait absolument de rapporter la sentence qu'elle avait rendue, et que sir John lui-même l'avait confirmée en signifiant à son gendre qu'il ne payerait ses dettes qu'à la condition expresse qu'il s'engageât à respecter la volonté de sa fille. Ce qui se passa chez Daniel, à la lecture du télégramme de Boulogne, est plus facile à imaginer qu'à dire. Le coup le plus rude lui avait certainement été
LB ROI DU JOUR iSS
porté le jour où il était allé, avec sir John, à la recherche du malheureux yacht. Mais la nouvelle de ce mariage en était la répétition douloureuse, et la bléssure, encore vive et sanglante, n'en fut que plus poignante.
— Ah ! lady Jane ! lady Jane ! s'écria-t-il avec une amère ironie (et après avoir envoyé sa démission à sir John), pourquoi ce raffinement de cruauté? Que vous avais-je fait pour vous jouer aussi atrocement de moi? Aviez-vous donc besoin de mon cœur déchiré et de mes larmes pour servir de litière à vos indignes amours et à votre insolent bonheur? Nepouviez-vous me laisser dans mon isolement, obscur et ignoré, sans me faire entrevoir ce coin du ciel que vous alliez donner à un autre? Je vous laissais passer, me rangeant humblement sur votre route, gardant mon secret comme un trésor, à la façon dont les avares gardent leur or. Pourquoi m'avez-vous arrêté? pourquoi avez- V0U8 mis votre main dans la mienne en me disant : / /oue yott/ Est-ce que j'espérais, est-ce que je vous demandais rien? Non! Vous m'avez donc trompé bien délibérément, bien gratuitement, bien froidement, et pour le seul plaisir de faire, de gaieté de cœur, une méchante action ! La perfidie, la trahison, le parjure ont donc un bien grand attrait, pour vous autres femmes, que vous leur sacrifiiez toute autre considération? Gela en valait-il la peine? A quoi bon ce mensonge m extremis? Vous a-t-il rendue plus jolie, plus séduisante ou plus heureuse? Ah! lady Janel lady Janel prenez garde I Vous êtes une enfant gâtée du sort, mais vous lasserez le ciel lui-môme, et un jour viendra oîi il vous fera payer ses faveurs I
Daniel ne savait pas que ce jour-là était déjà arrivé, et que la jeune fille payait, bien chèrement, hélas I le bonheur de l'avoir aimé. Il était bien injuste, bien dur, bien cruel dans ses reproches. Mais quel est l'homme trahi, ou croyant l'être, dont le cœur ne déborde pas
ââ4 LE ROI DU JOUR
de fiel et d'aveugle colère dans de semblables circonstances? On est trop meurtri pour faire autre chose que se plaindre, et plus on souffre, plus amèrement on se plaint I
Ne pouvant rester en place, angoissé, brisé, sentant par instant sa raison faiblir, et craignant que la douleur ne la lui fît perdre tout à fait, le docteur monta à cheval, sortit du village, son perdit dans les champs, laissa sa monture aller au hasard, sans s'apercevoir seulement qu'il l'éperonnait sans cesse et qu'elle dévorait l'espace. A la fin cependant la course et le grand air le calmèrent un peu, son front se refroidit, il passa machinalement la main sur ses yeux, comme un homme qui se réveille après un rêve affreux, et il s'aperçut que son brave Sambo, son infatigable et rapide coursier, avait pris, instinctivement sans doute, la route de Pensher, dont on distinguait alors les premières maisons.
— Bon animal, fit-il en lui passant la main sur le cou, tu as deviné que c'était Maud que j'avais besoin de voir, et tu m'as conduit vers elle. Merci, Sambo, je te reconnais bien là!
Puis, voyant à la sueur qui la couvrait, qu'il avait surmené la pauvre bête, il la mit au pas, et gagna doucement la demeure de mistress Palmer. En arrivant, un charmant tableau se présenta à ses yeux. Dans l'aile du bâtiment servant d'infirmerie, où habitait la jeune femme, il y avait une jolie terrasse, à balcon blanc, et que couvrait une tonnelle en fleurs. Sous cette tonnelle, qu'éclairait en ce moment un rayon de soleil, et où, mélangés au lierre et aux autres plantes grimpantes , pendaient lilas et campanules, on voyait l'ovale pur de Maud se détachant lumineux sur le fond du tableau formé par le feuillage. La jeune mère, son fils sur les genoux, inclinait vers lui sa jolie tête et le regardait avec amour, tout en lui indiquant du doigt le passage d'un livre où il appre-
nait à lire. L'enfant était frais et rose, le cou bien dégagé dans son vêtement de laine blanche, les cheveux bouclés, le regard limpide, et l'air si doux et si innocent, qu'il justifiait vraiment ce nom d'agneau que Maud aimait à lui donner. Quant à elle, son maintien était si chaste, son sourire si doux, et toute son apparence si angéliquement humaine (deux mots qui jurent et qui sont cependant vrais : demandez plutôt à Murillo !), que Daniel ne put se défendre de penser à cette adorable toile de la Vierge à la Serviette I que l'on voit à Séville, et qui est ainsi nommée parce que, le Raphaël espagnol n'ayant pu, un jour, payer son écot dans une posada, proposa àThôtelier de lui peindre, en échange de son déjeuner, une Vierge sur sa serviette d'auberge, laquelle Vierge est celle que l'on admire aujourd'hui et que Maud venait de rappeler au docteur. Tout à coup, l'enfant leva la tête, aperçut au bout de l'avenue ses deux amis, Sambo et Daniel (c'est lui qui parle ; car, sachant le respect que l'on doit au lecteur, j'aurais nommé l'homme avant le chevall), poussa un cri de joie, battit des mains, se laissa glisser du tablier de sa mère, et vint tout courant au devant du docteur, qui mit pied à terre, l'embrassa tendrement et le hissa sur la selle à sa place.
— Maintenant, lâche la bride, fit Charly, et tu vas voir!
Daniel obéit, sachant ce que valait le brave Sambo quand il avait l'enfant sur le dos, mais passa la main dans la ceinture de Charly pour le maintenir en équilibre, et suivit en courant le bon animal, qui ne prit d'ailleurs que son allure la plus égale, la plus modérée, et vint s'arrêter doucement en face de la terrasse, devant la jeune mère, qui était descendue, et comme pour lui rendre son fils sain et sauf. Maud reconnut ce bon procédé en tendant un morceau de sucre à la fidèle bête, qui l'enleva délicatement, en posant ses bonnes lèvres roses sur sa petite main, plus légère-
ment que ne l'aurait fait sans doute un courtisan sur celle d'une reine I
Daniel mit son cheval à l'écurie, le couvrit d'une bonne couverture, fît remplir son râtelier, referma la porte, et, donnant la main au jeune Charly qui ne l'avait pas quitté, alla retrouver mistress Palmer. Celleci remarqua bientôt son air de profonde tristesse et lui en demanda amicalement la cause. Mais il répondit d'une façon évasive et continua à jouer avec l'enfant, le dévorant de baisers, lui adressant mille questions et lui disant mille choses. Au bout d'un instant cependant Charly, entendant la voix d'un de ses petits camarades, ne fit qu'un bond des genoux de Daniel au seuil de, la porte, et disparut en courant dans l'escalier.
— Sic transit gloria mundil prononça gravement le docteur, ce qui veut dire que les destins sont chan^ géants et que les enfants sont comme eux.
— Si je n'étais pas là, répliqua la jeune mère avec un • sourire mélancolique , vous auriez dit : les femmes !
Le docteur tressaillit. Maud connaissaitrcUe donc déjà la trahison de lady Jane et son propre malheur? A tout hasard, il reprit :
— Non, chère sœur, je n'aurais pas dit autre chose que ce que je voulais dire : les enfants ! D'ailleurs, les femmes n'ont-elles pas les impressions aussi faciles, aussi légères que ces derniers? Ne sont-elles pas un peu feuilles de roses elles-mêmes î Et parler de ces êtres charmants, délicats et légers, n'est-ce pas également parler d'elles ?
Daniel souriait, mais d'un sourire fiévreux ; son œil avait repris son regard ironique, son front s'était rembruni et sa voix était mordante.
— Hélas I mon ami, commença Maud avec découragement, je désespère vraiment de vous ramener jamais à des sentiments plus équitables à notre é^ard,
car chaque pas en avant que fait votre convalescence morale semble être suivi d'une nouvelle rechute qui vous laisse plus malade que jamais.
— Vous appelez cela une maladie? demanda amèrement Daniel.
— Assurément, ce n'est pas autre chose, réponditelle avec une angélique douceur. Vous savez, cher frère, que je n'entends rien à vos grands mots de désenchantement, de scepticisme, de cœur blasé, etc., etc., et j'avoue de plus, le front courbé dans mon humilité, que je suis un bien indigne défenseur, surtout vis-à-vis d'un homme de votre valeur, de la grande cause des femmes. Mais, enûn, de bonne foi, la main sur la conscience, de ce qu'il y a quelques-unes d'entre nous qui sont légères, coquettes, sans cœur, infidèles, cela veutil dire que nous le soyons toutes? Voyons donc, messieurs, pensez à vos mères, à vos sœurs, à vos filles, et tâchez de tenir la balance d'une main plus juste I
Maud était belle de simplicité, d'inspiration et d'éloquence en disant ces mots. Daniel lui prit les deux niains affectueusement, la regardant avec une respectueuse admiration, puis murmura :
— - Pauvre et chère enfant, vous avez raison, mille fois raison, et vous êtes un ange, mais...
— Mais... mais je suis impuissante à vous convaincre, continua la jeune femme en secouant la tête; je le sais bien, allez I Aussi, désirant votre conversion, je voudrais parfois être lady Jane...
— Maud, s'écria Daniel, ne parlez plus d'elle I
11 avait tellement pâli, sa voix était si altérée, que mistress Palmer comprit immédiatement la cause du mal dont souffrait le docteur. Elle respecta d'abord sa volonté et se tut; puis, après un instant de réflexion, elle se rapprocha de lui et dit de sa voix la plus douce :
— • Daniel, si mes secrets (et j'en ai de bien douloureux, croyez-le I) n'appartenaient qu'à moi, il y a longtemps déjà que je n'en aurais plus pour vous, que
j'aime comme un frère. Pourquoi avez-vous moins de confiance dans votre sœur, dites, et ne lui confiez-vous pas les vôtres?
— Au fait, répondit le docteur avec un abandon soudain, vous avez encore raison, Maud, raison comme toujours, et je vais vous prouver que je ne vaux pas moins que vous.
Il commença alors sa douloureuse confession et raconta à la jeune femme l'histoire que l'on connaît. Maud l'écouta avec une attention marquée, sa joue se colorant parfois ou son œil devenant humide, mais ne l'interrompant jamais.
— Voilà, ajoutait-il lorsqu'il eut fini, la triste odyssée de mon dernier, de mon seul amour vrai ; vous savez tout !
Maud resta un instant silencieuse et pensive. Ce fut presque machinalement même, et comme se parlant tout bas, qu'elle murmura :
— Ainsi, elle vous aimait, elle vous l'a dit?
— Elle ne m'aimait pas, mais elle l'a dit !
— Si ! reprit la jeune femme, elle était sincère ; je l'ai mal jugée et elle est digne de vous. Pourquoi a-t-elle accepté cette malheureuse promenade en mer, que s'est-il passé ensuite, je l'ignore, mais lady Jane ne vous a pas trahi, Daniel. Le seul être indigne en tout ceci, c'est sir Fitz-Morice, et vous l'aviez bien deviné ! Mais tranquillisez-vous, d'ailleurs ; tout s'expliquera, l'orage passera et le soleil luira encore pour vous deux, car le jeune baronnet ne peut pas épouser la fille de sir John !
— Ah ! vous le croyez ! fit le docteur avec une ironie amère que ne remarqua pas la jeune femme.
— J'en suis sûre, répondit-elle tranquillement.
- Eh bien ! lisez ! reprit Daniel en tendant à mistress Palmer le numéro du Sunderland Times, dans lequel était l'annonce, trop vraie, du reste, du mariage de lady Jane avec le très honorable Fitz-Morice.
La scène changea comme par enchantement. Ce fut la jeune femme cette fois qui devint pâle, froide, inanimée. Elle laissa glisser par terre le journal.
— Maud, qu'y a-t-il? demanda le docteur en se précipitant vers elle.
Mais elle se raidit contre la douleur qui venait de lui broyer le cœur, fit un violent effort pour ne pas se laisser choir sur le parquet, et répondit d'une voix strangulée, en essayant de sourire :
— Ce n'est rien, mon ami. Seulement, l'annonce que veus m'avez donnée à lire en précédait une autre, pour moi aussi terrible que celle-ci l'a été pour vous.
Et de fait, par une étrange coïncidence, par un de ces hasards qui feraient croire à la fatalité, si l'on ne croyait pas à Dieu, au-dessous de la liste des mariages (dont celui de lady Jane se trouvait être le dernier, par ordre chronologique sans doute) venait immédiatement celle des décès, et entête de cette dernière, juste deux lignes au-dessous de l'autre, figurait un nom que Maud connaissait trop bien. Est-il cependant bien sûr que l'annonce du mariage de lady Jane avec le très honorable Fitz-Morice ne fût pour rien dans la crise violente que traversait évidemment la jeune femme? C'est ce que l'avenir apprendra.
Daniel ramassa le journal et lut :
« Mort à Hobart-Town , Australie, le 21 janvier » 185..., sir Fitzgeralt, baronnet, dans sa trente-et- » unième année. »
' Mais n'ayant jamais entendu mistress Palmer prononcer ce nom, il pensa simplement : « Un mystère de plus dans son existence ! Oh! femmes! oh! femmes! »
Cependant, le sceptique fit bientôt place au docteur, puis à l'ami. Il aida Maud, qui ne pouvait réellement plus se soutenir, à gagner le seuil de sa chambre à coucher ; puis quand elle fut là, il lui dit :
— Je m'en vais vous envoyer une des nurses de l'infirmerie; elle vous aidera à vous déshabiller; vous
VOUS coucherez, car vous avez une fièvre violente, et lorsque vous serez au lit, je viendrai voir comment vous allez. En tous cas, je ne vous quitterai pas avant que cet accès ne soit passé. Tâchez de vous calmer un peu; j'espère que ce ne sera qu'une crise nerveuse fortuite dont vous ne vous ressentirez plus demain matin.
En effet, Maud avait une vigoureuse nature sous une apparence un peu frêle, et sa jeunesse prit bien vite le dessus. A la tombée de la nuit, elle était presque remise, et lorsque Daniel la quitta, il n'y avait même plus l'apparence, non pas d'un danger, mais de la moindre gravité dans son état. Néanmoins, il annonça qu'il reviendrait le lendemain.
— C'est inutile, lui dit la jeune femme en lui serrant la main avec une expression singulière ; demain je serai debout.
— J'en suis parfaitement convaincu, reprit le docteur; aussi n'est-ce pas pour vous que je reviendrai, chère sœur, c'est pour moi. Allons, un peu de patience, de calme, de sommeil, s'il se peut, et tout ira bien !
— Oui, tout ira bien, répétait-elle en regardant Daniel d'un air doux et confiant ; courage et bon espoir seulement !
Le docteur embrassa tendrement Charly, qui vint lui faire la conduite jusqu'au bout de l'avenue, à cheval devant lui sur le pommeau de la selle, puis regagna rapidement Ryhope, en prenant cette fois par les chemins oh il pouvait avoir occasion de s'arrêter en passant pour voir quelques-uns de ses malades.
— Courage et bon espoir ! se répétait-il ; qu'est-ce que Maud a voulu dire par là ?
Il en est des secrets d'amour comme des secrets d'Etat : ce sont ceux que tout le monde sait le plus tôt. Gomment cela se fait-il? je l'ignore; mais on dirait qu'il y a une sorte d'électricité communicative, de franc^maçonnerie du bavardage qui conspirent contre eux, et les jettent aux quatre vents de la publicité.
Peut^tre cela tient-il à cette tournure de notre esprit de faire toujours le contraire de ce qu'il faudrait, de s'occuper des choses qui ne le regardent pas et de propager bien vite celles qu'on lui confie avec la recommandation de les taire? Je ne saurais le dire. Ce que je constate seulement, c'est que les secrets d'amour et les secrets d'Etat font la tache d'huile et se rtpandent de proche en proche avec une rapidité effrayante. Si bien qu'essayer de les garder devient presque inutile, et que les seuls dont on doute sont ceux qui payent d'audace et s'affichent. C'est ajouter (pie rWstoire des courtes et malheureuses amours de lady Jane et du docteur Daniel fut bientôt connue de tout le comté. Qui fut le premier à la savoir et à la raconter? c'est ce que je ne chercherai pas à éclaircir, ot ce qui est d'ailleurs assez peu important.
L'essentiel est que quelqu'un la devina ou l'apprit, et que le secret devint en vingt-quatre heures, à partir de ce moment, celui de la comédie. Au surplus, l'impression générale fut favorable,aux deux amoureux. Gela tenait : 1° à ce qu'ils étaient adorés l'un et l'autre; 2* à ce qu'on ne pouvait pas jalouser leur bonheur, ce qui alors n'arrêtait plus les sympathies ; 8* à ce que le très honorable Pitz-Morice était aussi cordialement détesté que possible.
Lady Jane et le docteur Daniel s'aperçurent donc à peine que leur secret n'en était plus un, car une fois que la population en eut repu sa curiosité, elle mit une grande convenance dans ses observations, une excessive réserve dans l'expression de son sentiment, et Fitz-Morice fut le seul à supporter, sans allégement, tout le poids de l'indignation publique. La voix du peuple, voxpopuli, voxDeil le condamna net, sans arrêt et sans retour, et celle des clubs le tourna en ridicule. N'y avait-il pas, en effet, quelque chose d'aussi risible que d'odieux dans sa situation? Il avait su forcer une jeune, riche et belle héritière à l'épouser. Mais elle avait su, de son côté, le forcer à la respecter et à n'être px)ur elle qu'un mari de paille ! Gela n'était-il pas suffisant pour perdre à tout jamais un tel homme dans l'opinion de ses contemporains du turf, de l'Opéra ou de Hyde-Park? Le très honorable Pitz-Morice le sentit bien, et cette dernière blessure, infligée à son amourpropre, lui fut plus sensible que celle qu'avait reçue son honneur, car ainsi sont faites ces sortes de natures bâtardes qui n'appartiennent plus ni à la vraie noblesse d'autrefois, ni au peuple d'aujourd'hui, et qui ont pris tous les travers, tous les vices de chacun, sans prendre en même temps les brillantes qualités qui relevaient la première et les mâles vertus qui grandissent le second. Au fond, le jeune baronnet n'avait gagné à son coup de maître que le payement de ses dettes, ce qui était un mince avantage, pensait-il, acquis au passé, et dont il ne lui restait rien.
Si lady Jane s'était montrée bien cruelle pour lui, sir John avait été plus dur encore. Il lui avait fait des conditions vraiment inacceptables, mais qu'il avait acceptées, et il se sentait pris au trébuchet comme un renard maladroit. Devaitril se tenir pour battu définitivement? C'était aussi humiliant que possible, et il était trop acculé au fond d'un fossé fangeux, pour ne pas essayer d'en sortir par un effort désespéré. Mal-
heureusement, pour cela il fallait autre chose que des jarrets d'acier, qu'il ne possédait d'ailleurs pas : il fallait des idées, et sa petite cervelle lui en fournissait moins encore.
Pendant qu'il réfléchit à* son triste sort et aux moyens d'en sortir, je ne dis pas honorablement, mais d'une façon quelconque, nous le laisserons seul à Londres, tuant le temps à ne rien faire en attendant que le temps le tue à son tour, et nous reviendrons au petit village de Ryhope, où tout le monde entourait le docteur Daniel de sympathies et d'estime, sans qu'il parvînt à se consoler de son bonheur perdu. Dix années plus tôt il l'aurait peut-être tenté, car la jeunesse est un grand ressort qui fait bien rebondir un homme avant de se briser. Mais à l'âge qu'il avait, après les différentes épreuves qu'il avait déjà traversées, Daniel comprit que son amour serait le dernier et que le mal était incurable. Il regarda bien en face, et en brave qu'il était, la vie qu'il lui restait à passer, il ne se fit aucune illusion sur toutes les douleurs qu'elle renfermait pour lui. Avant d'avoir vu, d'avoir aimé lady Jane, il avait déjà cessé d'être heureux. Mais il aurait pu l'être encore ; rien n'était brisé en lui ; il ne souffrait pas d'une manière aiguë et permanente, il prenait un intérêt de spectateur à la grande comédie humaine, et il aurait pu attendre tranquillement sa couronne de cheveux blancs I Maintenant cela serait-il possible? Ce n'étaient ni le courage ni la volonté qui lui faisaient défaut, c'étaient ses forces qui le trahissaient. Elles se dérobaient sous lui, et il avait beau se raidir, se cramponner à toutes les branches, il n'en allait pas moins à la dérive !
J'ai déjà dit qu'il était devenu le médecin à la mode du comté, et qu'en dehors dès deux ou trois milliers de familles ouvrières confiées à ses soins, sa clientèle s'était beaucoup accrue. Il avait non-seulement de nombreux malades à la campagne, mais encore dans toutes
les villes des environs, et à chaque instant on venait le chercher de Newcastle, de Sunderland, de Durham ou de Darlington pour des consultations. Il était donc excessivement occupé, tout son temps était pris, et, selon l'expression de dame Jessamine, il se tuait littéralement à la besogne. Cela constituait pour lui une circonstance favorable, la seule 1 De plus, pour une nature comme la sienne, cela établissait un lien entre lui et la population au milieu de laquelle il était ; il se sentait vivre en elle, il savait qu'il lui était utile, nécessaire, qu'il pouvait lui rendre la santé, le bonheur, et que lorsqu'il restituait un pauvre enfant malade à sa mère, il faisait presque autant, à ses yeux, que Dieu lui-môme avait fait en le lui donnant d'abord.
Et puis les ouvriers de Ryhope l'avaient pris en profonde affection. Il était devenu leur providence; il comprit qu'il leur était nécessaire, indispensable, et il se promit de leur consacrer le reste de sa vie.
— Je tâcherai, pensa-t-il, de me montrer digne de ces braves gens, de me dévouer à eux cœur et âme, et peut-être Dieu me donnera-t-il la force d'accomplir la tâche qu'il m'a imposée. Je le sens, c'est ici que je dois vivre et mourir !
On sait qu'en Angleterre les médecins sont leurs propres pharmaciens. Ce système présente de nombreux avantages. D'abord, il est économique; ensuite, il ne pousse pas à la consommation des drogues, l'intérêt du docteur étant de ne pas s'en montrer prodigue, et, enfin, il assure la bonne exécution des ordonnances. L'espace consacré à ce petit laboratoire chimique s'appelle surgery, et c'est dans la surgery que le
sHitgem reçoit ses malades. Généralement il forme une partie séparée de la maison, et a son entrée particulière ; il est très propre, mais très simple, et se divise en deux pièées distinctes dont la première sert de salle d'attente et la seconde de cabinet de consultation pro* prement dit. C'est dans cette dernière que se trouvent les armoires vitrées renfermant tout l'arsenal pharmaceutique, et le médecin est au centre de ses engins de mort comme un général au milieu de ses munitions. 11 n'en abuse pas trop, et a recours aux robinets d'eau fraîche le plus souvent possible pour le plus grand bien de l'humanité souiFrante. C'est sans doute ce qui ex* plique la grande amélioration constatée par la statistique depuis quelques aimées dans la santé publique.
Rendez à la pharmacie ses beaux jours, et vous transformerez immédiatement en fluxions de poitrine, en pleurésies et en bronchites dangereuses les rhumes les plus anodins. Quoi qu'il en soit, le docteur Daniel avait dû adopter l'usage anglais, et il l'avait fait d'autant plus volontiers qu'il appartenait à cette école nouvelle qui ne traite plus les hommes comme des chevaux, et a mis la moitié de sa science dans le grand art de prévenir la maladie ou de l'arrêter à ses débuts. Se levant de très bonne heure, il recevait ses malades à la pointe du jour, et le soir, à la tombée de la nuit, ce qu'exigeait d'ailleurs la nature de sa clientèle laborieuse. Il faisait ses visites dans l'intervalle ou après les heures de son dernier cabinet. Lorsqu'il était retenu au dehors, l'un de ses auxiliaires (il avait deux élèves qui lui en tenaient lieu) le remplaçait dans sa mpgery, tandis que l'autre allait voir ceux de ses malades qui gardaient la chambre.
Le jour dont il s'agit, le docteur Daniel était occupé à donner sa dernière consultation, lorsque dame Jessamine vint l'informer qu'on l'attendait au salon, et lui apporta les cartes de sir John et du révérend Mel* win.
— C'est bien, fit-il, en maîtrisant la vive émotion qu'il ressentit ; veuillez prier ces messieurs de s'asseoir et leur dire que je suis à eux à l'instant.
Puis il se pencha de nouveau vers son malade et continua à l'interroger comme si de rien n'était. Au bout de quelques minutes cependant il avait fini ; il ferma son cabinet et se dirigea rapidement du côté du salon, où il trouva le baronnet et le pasteur causant debout devant la cheminée, le dos tourné au feu. Dire que son cœur ne battait pas un peu et que ses souvenirs les plus poignants ne se réveillèrent pas, ce serait exagérer la vérité, car il n'y a que les natures de marbre (heureusement rares) qui puissent ne jamais trahir aucune impression, n'en ressentant pas. Mais il se dominait suffisamment pour rester calme et digne. Sir John et le révérend Melwin ne l'étaient pas moins, bien qu'ils ne fissent nul effort pour dissimuler leur tristesse. Lorsque le docteur entra, ils allèrent à sa rencontre et lui serrèrent affectueusement la main en silence. Tous trois prirent des sièges, et ce fut sir John qui commença le premier la conversation.
— Docteur, fit-il d'une voix lente, depuis notre dernière entrevue, de graves événements se sont passés. Ils ont été pour moi aussi imprévus que douloureux, et comme vous y êtes mêlé, je crois devoir venir m'en expliquer avec vous loyalement, franchement, vous donnant ainsi la preuve de l'estime et de la sympathie que vous m'avez inspirées. J'ai prié le révérend Melwin de m'accompagner, parce qu'il est notre ami commun et que sa voix a sur les cœurs une autorité et une éloquence auxquelles la mienne ne saurait prétendre. Lady Jane m'a tout dit, et elle est plus à plaindre que vous.
Daniel ne put réprimer un mouvement de vive douleur et pâlit. Mais il n'interrompit pas le baronnet, qui continua :
— Oui, elle est plus à plaindre, car elle est plus jeune,
LE ROI DU iOUR 237
plus inexpérimentée des choses de la vie, plus faible, et, enfin, parce qu'elle est femme ! Je lui dois à ellemême, et je vous tiois à vous aussi, docteur, de déclarer ici, devant le ministre de Dieu qui nous écoute, qu'elle a été loyale dans son amour pour vous, comme, j'en suis convaincu, vous avez été sincère dans vos sentiments pour elle, car deux natures semblables aux vôtres ne peuvent jamais mentir. C'est la seule consolation que je puisse vous donner. Lady Jane est aujourd'hui aussi pure, elle vous aime aiitant que le jour où elle vous a dit: Iloveyou/ Mais elle ne s'appartient plus, elle ne peut plus disposer d'elle-même, et bien qu'elle ne soit mariée que de nom, ce lien met désormais entre vous deux une barrière infranchissablei Plaignez-la, mon ami, ne la blâmez pas, et soyez digne d'elle , en montrant autant de courage ! Ah ! Bieu m'est témoin que si je pouvais effacer de notre vie, à tous trois, cette semaine fatale, je n'aurais pas d'autre fils que vous I Mais ses vues sont impénétrables. Pourquoi a-t-il permis à ma pauvre Jane de tomber victime d'un piège odieux? je l'ignore. Peutrêtre pour nous punir, elle, d'avoir manqué de courage, vous, de confiance, et moi, de clairvoyance. Peut-être estrce une de ces épreuves solennelles avec lesquelles le Ciel essaye les natures qu'il aime, comme on essaye le bon acier ! Quoi qu'il en soit, nous devons nous incliner chrétiennement devant sa volonté, et supporter en hommes le coup dont il nous frappe. Ou je vous connais mal, mon ami, ou cette pensée que lady Jane n'a trahi aucun de ses sentiments, que vous resterez toujours l'époux idéal de son choix, et que, dans mon cœur, je n'aurai jamais d'autre fils que vous, cette triple pensée, dis-je, doit vous relever, vous fortifier et vous guider dans la vie, comme le phare lumineux appelé à éclairer votre route ! Qu'elle devienne votre égide et que toutes vos actions soient dans l'avenir inspirées par elle. Si ce n'est plus le
bonheur que je puis vous donner, c'est du moins la consolation que je viens vous apporter !
En prononçant cette dernière phrase d'une voix émue, sir John tendit son honnête main à Daniel, qui la saisit avec chaleur, mais ne prononça pas une seule parole, tellement l'impression de joie désolée qu'il éprouvait était poignante. Le révérend Melwin se joignit à eux en silence, imposant Tune de ses mains sur les leurs, tandis que de l'autre il leur montrait le Giel par un geste à la fois plein d'éloquence, de simplicité et de touchante résignation.
Ce fut encore le baronnet qui reprit le premier :
— Daniel, je vois que je ne m'étais pas trompé et que je vous avais bien jugé.
Puis, tirant de sa poche une lettre qu'il tendit au docteur :
— Voilà, dit-il, la démission que vous m'aviez envoyée hier de votre charge de médecin de ce district. Elle m'a attristé, et elle a fait pleurer lady Jane. Je vous la rends, car vous regrettez, je le vois, d'avoir pu un seul instant en concevoir la pensée, et je veux l'oublier.
— Lady Jane l'oubliera-t-elle aussi ? demanda le docteur en prenant la lettre, en la déchirant et en jetant les morceaux dans le feu.
— Lady Jane a trop souffert elle-même pour ne pas comprendre le mouvement de douleur, de désespoir et de découragement auquel vous avez obéi. Elle oubliera et vous a déjà pardonné.
Puis, regardant les fragments de papier brftlés qui s'envolaient en tourbillonnant dans la cheminée sous la forme insaisissable de légers papillons noirs, sir John ajouta :
— D'ailleurs, voyez ce qui reste de cette lettre? Elle n'a jamais été écrite !
— Vous êtes l'homme de toutes les générosités, fit Daniel d'un accent parti du cCBur, eomme lady Jane
i^ BOX DU lojjh 339
est l'ange de toutes les vertus. J'avais déjà compris moi-même, en effet, que j'appartenais désormais à la petite colonie ouvrière dont vous m'avez confié la santé, et je m'étais promis, ce matin, de me dévouer désormais à elle. Je suis donc plus que jamais, sir Jolm, le médecin des travailleurs, et dans la limite de mes forces je m'associe tout entier à votre œuvre.
<-* Je savais bien, reprit le baronnet, avec un sourire triste, que vous ne nous abandonneriez pas dans le malheur qui nous est commun^ et j'en avais assuré lady Jane. C'est, par conséquent, une affaire entendue ; vous nous restez, et je compte désormais sur vous, comme sur mon vieU ami Melwin, comme sur Jane elle-même, pour m'aider dans la tâche que je me suis imposée de contribuer par tous les moyens qui sont en mon pouvoir au bien-être et à l'amélioration morale et matérielle des classes ouvrières. Nous en causerons souvent ensemble, nous unirons nos efforts, nous serons quatre apôtres de plus de cette petite église des amis de l'humanité et du progrès, dont les rangs augmentent chaque jour, et qui a pour but d'élever le niveau du peuple, de l'affranchir du joug sous lequel le tient l'ignorance, de le rendre digne de ses destinées, bref, de lui permettre d'arriver à tout , en déblayant pour lui la route des obstacles qui en faisaient autrefois une impasse, mais sans le tromper par ces mirages décevants ou ces sophismes dangereux qui sont l'arme des ambitieux et qui peuvent servir à renverser un ministère ou un gouvernement, jamais à créer rien de stable, d'équitable ou de grand. Je ne pense pas, docteur, qu'il soit de longtemps prudent pour lady Jane, ou pour vous, de tâcher de remplacer par cette préoccupation celle qui est actuellement dans votre cœur, et de vous exposer au danger d'entrevues fréquentes. Non, je crois que pour votre repos commun il est indispensable que ces entrevues soient, au contraire, aussi rares que possible, en atten^
dant le jour où, devenus tous les deux plus calmes, vous pourrez marcher la main dans la main comme deux frères, et ne plus craindre aucun danger. Ce jourlà viendra, je l'espère, et jusque-là, le bien auquel vous saurez que vous vous consacrez entièrement Tun et l'autre, aura un charme, un attrait de plus, et adoucira votre double blessure. Pour commencer, et la santé publique étant assez bonne ici pour que vos deux assistants puissent vous remplacer pendant quelques semaines^ je vous emmène avec moi dans le pays de Galles, oh j'ai aussi, vous le savez, de nombreuses houillères et où de grandes améliorations morales et sanitaires ont besoin d'être introduites. Votre concours me sera utile, et j'avais déjà songé à vous le demander. Au surplus, docteur, vous n'êtes plus médecin de Ryhope-GoUiery à partir de ce jour, puisque vous m'avez envoyé votre démission...
— Ah! sir John, interrompit Daniel, vous oubliez déjà qu'elle est brûlée, et que ses cendres elles-mêmes ne laissent plus de traces!
— C'est la dernière fois que je m'en souviens, et simplement pour vous apprendre que vous êtes médecin en chef de mon armée de travailleurs et inspecteur général de tous les corps qui la forment.
— Permettez-moi, cher baron, de décliner cette nouvelle faveur, ou du moins de n'en accepter que les charges.
— Impossible, docteur ; mon secrétaire d'Etat aux travaux publics m'a proposé votre nomination, et c'est une affaire arrêtée. Vous n'avez plus qu'à vous incliner devant le vœu de lady Jane.
— Je suis heureux de lui devoir cet emploi, qui va me devenir plus cher, mais je vous supplie de ne rien changer à ma position financière, qui est plus que suffisante pour mes besoins. Je deviendrai riche, car ma clientèle particulière me rapporte déjà beaucoup, et je n'ai plus de raison maintenant pour être ambitieux.
— Ceci regarde mon trésorier de Téchiquier, reprit sir John avec un sourire, et tous n'avez pas le droit, docteur, de vous montrer plus difficile que moi !
Daniel ne répondit pas, mais serra en silence la main du baronnet. La moitié de ce serrement de mains au moins était pour lady Jane.
Sir John se leva et le révérend Melwin en fit autant.
— Docteur, dit ce dernier de son accent austère et doux, Dieu emploie parfois pour arriver à ses fins des voies détournées et des moyens qui peuvent nous paraître cruels, à nous qui ne connaissons pas l'avenir, mais qui sont simplement nécessaires et providentiels. S'il vous a frappés aujourd'hui vous et lady Jane, qui êtes certainement deux de ses enfants de prédilection, c'est qu'il devait faire servir votre souffrance à quelque cause sainte, c'est qu'il compte apporter lui-même quelque jour un remède à cette souffrance. Ayez donc foi en sa bonté, qui est immense comme le monde sur lequel elle s'étend, et que cette foi soutienne votre courage et augmente vos forces I
— A propos, ajouta le baronnet d'un ton plus léger, et pour laisser sans doute Daniel sous une impression moins mélancolique, j'ai une bonne nouvelle à vous laisser avant de vous quitter : Sévastopol est pris, on vient de me le télégraphier, et il est probable que la paix sera signée.Les flottes reviendront donc bientôt, et si M. votre frère a l'intention de prendre un congé à sa rentrée en France, comme vous l'espérez, il pourra peut-être venir vous voir d'ici à quelques semaines.
— C'estlà, en effet, une heureuse nouvelle, sir John, et je vous remercie d'avoir bien voulu me la donner. Jamais mon frère n'aura été davantage le bienvenu !
Resté seul, après le départ du baronnet et du pasteur, Daniel éprouva un soulagement dont il avait besoin, mais qui lui aurait paru impossible une heure auparavant. Un grand changement s'était opéré, pres-
iJki LE ROI ÙU lOUH
que à son insu, dans son cœur si cruellement frappé. L'idole s'était relevée et restait debout sur le piédestal que lui avait fait son amour! C'était là un point important, et tous ceux qui ont aimé le comprendront. Le coup le plus fatal pour Daniel avait été la trahison, car elle faisait tomber la madone au rang des femmes qui n'en ont que le nom, et peuvent se parjurer ou se vendre. Mais dès l'instant où lady Jane ne l'avait pas trompé, où elle était autant victime que lui et où, par conséquent, elle reprenait tous ses droits à son respect et à son amour, son désespoir perdait sa cause la plus poignante; et puis, la jeune femme n'était-elle pas restée jeune fille, à ce qu'avait dit sir John? N'étaitelle pas déjà séparée de son mari nominal? Elle ne pouvait pas, il est vrai, être à lui, mais du moins elle n'était et ne serait à personne I N'était-ce pas là une grande consolation, une consolation égoïste sans doute (est-ce que l'amour lui-môme n'est pas le plus absolu des égoïsmes?), et par cela seul la meilleure de toutes les consolations? En y réfléchissant bien, d'ailleurs, y avait-il réellement rien de changé à la situation telle qu'elle était le jour où lady Jane lui avait dit : / love you? Aurait-il pu jamais l^épouser, si elle était restée libre ? Ne considérait-il pas que son honneur exigeait qu'il n'en fît rien? Ce mariage, qui n'en était pas un, n'était-il donc pas venu trancher cette difficulté-là, et le sauver des tourments qu'il aurait sûrement éprouvés si la jeune fille avait fini par épouser quelqu'un qui fût un mari réel, et qu'elle eût pu aimer quelque jour? Seulement, la tranquillité relative dont Daniel pouvait jouir désormais était achetée au prix du bonheur de Jane. Mais est-ce que l'amour pense jamais à ces choses-là dans sa sublime absorption ? Au contraire, c'était un aliment, un charme et un lien de plus, car elle et lui avaient maintenant au cœur le môme amour, les mômes regrets, la môme souffrance. Ils étaient unis, quoique séparés par la fatalité qui leur
avait fait nn sort égal, absolument comme ces amants qui meurent pour s'endormir dans la couche étroite du tombeau, et dont la nuit de noces ne finit jamais I Elle était bien à lui, à présent, et lui était bien à elle. Rien ne pouvait les arracher l'un à l'autre, leurs âmes et leurs cœurs s'étaient fondus en une seule âme et un seul cœur I Ce mariage, d'abord maudit, avec Fitz- Morice, c'était en somme leur propre mariage, la véritable consécration de leur amour I Daniel se sentit donc plus calme, presque heureux, et il put jouir du plaisir que lui causait l'espoir d'embrasser bientôt son f^ère, ce cher Hippolyte, qui était déjà à moitié son confident, qui le deviendrait tout à fait, et avec lequel il pourrait parler à'elle I
Gette-nuit-là, le docteur dormit et le dernier mot qu'il prononça en fermant les yeux fut : Janel De son côté, la jeune femme se sentit soulagée d'un poids immense, d'une douleur profonde, quand elle sut que Daniel connaissait la vérité, qu'il pouvait encore l'estimer et Taimer 1
^- Ohl I love you, dearl s'écria-t-elle avec une sorte de ferveur enthousiaste, / do love y oui
Et elle peupla les ténèbres et l'espace de cette phrase enchantée qui résumait sa vie et qui, sur l'aile de son amour, alla peupler de rôves dorés le sommeil de Da^ niel!
Tandis qu'il était dans le pays de Galles, où il resta près d'un mois avec sir John, Daniel reçut de son fk*ère une longue lettre qui le rendit à la fois très heureux et le préoccupa beaucoup. Le jeune officier lui annonçait que le navire sur lequel il était embarqué était l'un des
premiers désignés par le ministre pour rentrer en France, qu'il serait envoyé «n congé, et que, lui, Hippolyte Herblay , en profiterait pour faire le voyage d'Angleterre, afin de l'embrasser. Jusque-là, tout allait bien, et le docteur se réjouissait, cœur et âme, de revoir ce cher frère qu'il aimait tant et qu'il avait un instant désespéré de jamais serrer de nouveau dans ses bras. Mais ici se plaçait le paragraphe qui avait rendu Daniel sérieux. Il le communiqua à sir John, qui se contenta de dire flegmatiquement :
— AH righti
— Je ne sais pas si c'est aussi ail right que cela, fit le docteur, et je crains que le pauvre garçon n'ait terminé une campagne que pour en commencer une autre dont le résultat ne sera peut-être pas aussi heureux.
— Pourquoi cela ?
— D'abord, sir John, parce que je doute toujours ; je suis le scepticisme en chair et en os...
. — Vous vous vantez, mon cher docteur ; vous ne doutez pas autant que cela, et vous avez bien raison.
— Ai-je des motifs pour être bien optimiste? demanda Daniel avec une amertume involontaire.
— Non, mon pauvre ami, mais cela veut-il dire que M. votre frère doive avoir le même sort que vous? je ne le crois pas, et à votre place, je ferais simplement ce qu'il demande.
— Ainsi, c'est votre avis?
— Tout à fait.
— En ce cas, je le suivrai, dès mon retour à Ryhope. Quand puis- je repartir ?
— Demain, si vous le désirez; nous avons à peu près terminé notre inspection, et nous pouvons faire notre travail de reconstruction et de réorganisation en rentrant. Je dois aller à Londres, pour ma grande opération du câble transatlantique, et rien ne nous empêche de nous mettre ensemble en route, vous pour le Nord et moi pour le Sud.
— C'est donc une affaire entendue ?
— Oui, par le premier train, demain matin.
Ce qui fut dit fut fait, et dès le soir suivant le docteur avait repris, à Ryhope, le cours de ses occupations quotidiennes. Après avoir revu ses malades, fait quelques visites médicales dans les environs, et répondu à quelques lettres, arrivées pendant son absence, toutes choses qui lui demandèrent environ quarante-huit heures, il se rendit à Pensher, oh il trouva mistress Palmer toute joyeuse de le revoir, et encore sous l'impression d'un petit bonheur qui lui était survenu la veille.
— De quoi s'agit-il donc? lui dit Daniel.
— D'un incident bien peu important sans doute, fit-elle, mais qui a cependant pour moi sa valeur. Ma position vient d'être améliorée, à la fois comme étendue d'attributions et comme chiffres d'honoraires.
— Vraiment ?
— Oui, et si pour moi j'ai le droit de n'être pas difficile, j'ai aussi le devoir de penser à mon fils, qui grandit, et de l'avenir duquel je dois m'occuper.
— Certainement, mais comment vous est arrivée cette bonne aubaine?
— De la façon la plus inespérée, au coup magique de la baguette d'une fée...
— Qu'on appelle?
— Lady Jane I
— Elle est venue ici? demanda vivement Daniel.
— Hier, dans l'après-midi, répondit la jeune femme; elle s'est assise oh vous êtes, et a serré dans ses deux mains la main que vous tenez en ce moment dans la vôtre.
— Chère Maud ! fit Daniel en portant à ses lèvres les doigts de mistress Palmer.
— pouvoir de l'amour ! s'écria celle-ci en riant. Gageons que vous trouvez ma main jolie depuis que lady Jane l'a touchée !
216 lE ROI Dtr lOtTR
— Vous êtes injuste, Maud ; je n'avais pas attendu . pour cela le récit que vous venez de me faire.
— Aussi, n'est-ce qu'une mauvaise querelle que je vous cherche. Laissons là ma main et parlons sérieusement. Lady Jane m'a avoué, avec une franchise et une bonté qui m'ont profondément touchée, qu'elle avait eu d'abord d'injustes préventions contre moi, mais qu'elle me priait de l'aider à les réparer, en acceptant une position supérieure à celle que j'occupais ici. (( Mon ami, le docteur Daniel, a-t-elle ajouté d'une » voix qui faisait beaucoup d'efforts pour ne pas trem- » bler, et le vôtre, vient de consentir à diriger les » soins médicaux de toutes les colonies houillères du » baron. Il nous faut également une inspectrice des » infirmeries de ce district, et j'espère bien que vous » ne me refuserez pas de le devenir. » Puis, avec une délicatesse infinie, elle a touché la question d'argent, qu'elle a tenu à régler elle-même à cause de Charly, dont le révérend Melwin commencera l'éducation aussitôt que je le jugerai convenable. Bref, Daniel, elle a été adorable de bonté, et si j'étais homme, c'est à deux genoux que je voudrais aimer une femme comme celle-là, car elle est la perfection la plus idéale unie à toutes les grâces, l'esprit le plus distingué, la plus belle âme et le cœur le plus dévoué.
— Je le sais, Maud, c'est bien ce qui rend mon malheur aussi profond, aussi irréparable que mon bonheur a été immense un instant, c'est d'aimer sans espoir. Mais tenez, chère sœur, ne parlons plus de moi, dont la vie est bien brisée sans retour; parlons de vous.
— De moi, hélas 1 fit la jeune femme avec un sourire amer; savez-vous si ma vie n'est pas mille fois plus brisée que la vôtre, et surtout plus définitivement?
-7 Je sais, Maud, que vous avez souffert, mais vous êtes libre et vous êtes si jeune encore I C'est là un re-
IR ROI DU JOUR i47
mode souverain aux plus grands maux. Voulez-vous lire Ja lettre que voici?...
— Volontiers; de qui est-elle?
— De mon frère I
Maud pâlit un peu, et sa main tremblait légèrement lorsqu'elle prit le papier que lui tendait Daniel.
— Vous avez donc des nouvelles de M. Hyppolyte? ajouta-t-elle pour dire quelque chose et cacher Témotion involontaire qu'elle éprouvait.
— Oui, dame Jessamine me les a envoyées à Cardiff, où je me trouvais et d'où elles ont hâté mon départ.
— S'agit-il de quelque chose de grave !
— Vous verrez ; vous me donnerez votre avis, et nous déciderons quelle est la réponse que je dois faire.
— Ne puis-je pas lire de suite et vous exprimer dès à présent l'opinion que vous semblez me demander?
— Non, la question est sérieuse, et elle mérite que vous y réfléchissiez mûrement, que vous la pesiez bien, avant de me dire ce que vous en pensez.
— Voilà une véritable énigme qui se complique encore de votre air mystérieux, de votre voix austère, et qui m'intrigue réellement.
— En tous cas, vous ne serez pas intriguée longtemps, car je vous quitte. Mais je reviendrai un de ces jours vous demander ce qu'il me faut écrire à Hippolyte.
Restée seule dans sa petite chambre, Maud, dont le cœur battait violemment, hésita un moment avant d'ouvrir la lettre que lui avait laissée le docteur. Une sorte-de pressentiment vague lui disait qu'elle contenait pour elle une douleur. A la fin, cependant, elle s'arma de courage et lut.
Voici ce que le lieutenant de vaisseau écrivait à son frère le médecin :
« Cher ami, mon bon Daniel, » Tous les bonheurs à la fois ; la prise de Sévasto-
» poly ton affectueuse lettre et notre ordre de départ! » Je t'écris donc simplement un mot à la hâte pour » t'annoncer que dans quinze jours probablement je » serai à Toulon, et dans trois semaines, par consé- » quent, à Sunderland, oîi j'aurai le temps de t'en dire » plus long, de réparer le temps perdu, et de te racon- » ter la campagne de Grimée d'une façon plus anecdo- » tique et plus saisissante, je l'espère, que ce brave » Moniteur^ que tu as d'ailleurs l'heureuse chance de ne » pas lire en Angleterre. En t'envoyant cependant ces » quelques lignes, dans lesquelles je mets tout mon » cœur, qui bat de joie à la seule pensée de te revoir, » je dois te faire un aveu. Tu m'as convaincu : je suis » décidé à me marier, et pour jouir immédiatement de » ce bonheur de la famille que tu dépeins si bien, j'ai » résolu d'épouser une jeune veuve, dont le fils animera » ma lune de miel. Cette jeune veuve, qui est char- B mante, que j'aimais, sans la connsdtre, par tout ce » que tu m'en disais, mais dont je suis amoureux de- » puis que je l'ai vue, tu l'as déjà reconnue : c'est Maud, » dans laquelle tout me plaît, jusqu'à ce doux et poé- » tique nom ! Dis-le lui bien, Daniel, toi qui as fait une » étude de ces choses- là et sais mieux comment on » parle aux femmes que ton rustre de frère. Mais » ajoute que sous ma rude écorce de marin, il y a un » cœur aimant et dévoué qui ne se donnera qu'une » fois, et qui dès à présent lui appartient tout entier ! » Oui, Maud, I love y ou, et j'aimerai aussi votre fils, » comme s'il était le mien, car je sens que l'aimer ce » sera vous aimer deux fois ! Sois éloquent, Daniel ; » plaide ma cause comme si c'était la tienne, et comme » si Maud était lady Jane. Demande lui de consentir » à devenir ma femme, et je les ramènerai tous les » deux d'Angleterre, elle et son fils, aussi fier que si » j'en rapportais le Pérou! Qu'est-ce que je dis donc » là ? Bien plus fier, ma foi, car le Pérou ne peut offrir )) que ses mines d'or, et quelle mine d'or vaudra jamais
» le cœur d'une femme yéritablement digne de ce nom? » Mais je m'arrête, vu que je pourrais t'écrire desvolu- » mes de ce style-là en pensant à Maud, et il ne me » reste plus que cinq minutes pour t' embrasser, cache- » ter ma lettre, et l'envoyer par le canot major à bord » du bateau-poste, qui ne connaît pas la future » M™ Hippolyte Herblay (car elle le sera, n'est-ce pas?), » et qui partirait parfaitement sans attendre ma décla- » ration d'amour, le sans-cœur qu'il est I » A bientôt^ ton frère et ami.
» Hippolyte Hebblay. »
Maud, dont les joues empourprées étaient brûlantes, et dans les yeux de laquelle roulaient de grosses larmes, laissa glisser la lettre du jeune marin sur le tapis, et resta longtemps pensive et comme accablée, après en avoir achevé la lecture.
Elle aussi, la pauvre créature, elle éprouva au cœur une de ces douleurs poignantes, comme celle que Daniel et lady Jane y portaient. Elle aussi elle eut un beau rêve et entrevit son coin de paradis. Mais ce fut rapide comme l'éclair, et elle retomba sur terre plus brisée que jamais.
— Pourquoi, dit-elle en se tordant les mains avec désespoir, ce rayon de soleil dans mon existence sans horizon? Ne suis-je donc pas assez malheureuse, et ai-je besoin de me rappeler que je suis jeune encore, et ^ue j'ai un cœur qui souffre de ne pouvoir pas aimer? Ou'ai-je donc fait, Seigneur, pour que vous me frappiez aussi cruellement? N*ai-je pas été une bonne épouse, ne suis-je pas une mère dévouée? Ne me suis-je pas inclinée avec respect devant vos décrets? N'ai-je pas fait preuve de courage et de résignation? Ahl ne m'accablez pas davantage, car, malgré moi, je sens <iue je suis femme, c'est-à-dire faible, et que mes forces menacent parfois de trahir pia volonté I
Mais en cet instent son fils entra, lui sauta sur les genoux, et, la voyant triste, lui fit de ses deux petits bras une chaîne par laquelle il se suspendit à son cou. Elle le serra ayec. frénésie sur son cœur, le couvrit de baisers et se sentit, sition consolée, du moins plus forte et plus résolue. C'était la réponse que lui faisait le Ciel I
Aussi, lorsque Daniel vint la revoir, quelques jours après, la trouva-t-il plus calme et plus sereine que jamais.
— Eh bien ! chère sœur, lui demanda-t-il, que doisje répondre à notre ambitieux marin? Est-il le plus heureux des hommes, et Dieu lui a-t-il permis de toucher au port, ou bien, nouveau Juif-Errant des mers, faut-il qu'il passe sa vie à courir après l'ombre du bonheur ?
— Mon humble avis, dit-elle avec le doux sourire qui lui était habituel, est que vous n'avez pas du tout à écrire à M. Hippolyte, puisqu'il ne vous en prie pas, et que vous seriez très embarrassé, d'ailleurs, pour lui faire parvenir votre lettre, ignorant au juste oîi il se trouve.
— Pardon, je sais qu'il doit débarquer à Toulon.
— La destination de son navire peut changer, et il sera ici avant que vous ayez eu le temps de lui faire parvenir vos pattes de mouches. Laissez-le donc arriver tranquillement ; vous me le présenterez ; nous causerons un instant, comme si nous étions déjà de vieux amis (et de fait, ne le sommes-nous pas?); je le raisonnerai un peu, et vous verrez que nous nous entendrons à merveille.
— Ce qui signifie, Maud, que vous le refuserez î La jeune femme tressaillit.
— Qu'en savez-vous? fit-elle,
— Je le devine à votre air, et je vois déjà que mon pauvre frère ne sera pas plus heureux que moi dans ses amours.
LE BOI DU JOUB 2ft|
— En admettant que vous deviniez juste, en efifet, Daniel^ rien ne vous dit que le mal serait aussi grand que vous paraissez le penser. Il ne faut pas comparer l'amour que lady Jane est capable d'inspirer à un homme tel que vous au caprice passager qu'a pu éprouver pour votre pauvre sœur Maud un marin désœuvré, qui ne la connaît que par le bien exagéré que vous lui en avez dit et un portrait-carte flatté l
— Le bien que je pense de vous, chère sœur^ et que j'ai pu en dire, n*a rien d'exagéré, et votre portraitcarte n'est pas flatté. La réalité sera donc plus dangereuse que le rêve, je vous en préviens, et l'amour de mon bouillant officier naval se changera en adoration, en culte, en extase, que sais-je I Ces marins sont capa» blés de tout, une fois qu'ils s'y mettent I
— Non, Daniel, mais en simple et bonne amitié, je vous le promets.
— C'est absolument, mon enfant, comme si vous me disiez qu'un jour je deviendrai moi-même l'ami cle lady Jane ? Pourquoi, d'ailleurs, ne l'aimerh^x-vous pas, ce digne et brave garçon? Il ferait de voub la plus heureuse des femmes.
-— J'en suis sûre I dit la jeune femme avec un cri parti du cœur.
•— Eh bien alors? reprit Daniel.
— Eh bien 1 répéta péniblement mistrcss Palmer» ne m'en demandez pas davantage à présent. Un jour vous saurez tout, et vous me plaindrez autant peutêtre que je vous plains, avec cette diff'érence, mon ami, que vous pouvez encore être heureux, et que je suis condamnée à souffrir toujours!
— Pauvre Maud I dit le docteur avec une compas« sion profonde, jugeant, en effet, par l'expression de ses traits, qu'il devait y avoir dans l'existence de la jeune femme quelque douloureux secret.
— Ahl oui, pauvre Maud, reprit-elle d'une voix brisée, car c'est une bien triste histoire que la sienne !
Mais qu'importe 1 C'est de votre frère qu'il s'agit aujourd'hui, ce n'est pas de moi! Eh bien, Daniel, soyez sans crainte à son égard, j'ai un remède infaillible à son amour, un remède qui le guérira sûrement, et si vous pouviez voir ce qui se passe dans mon cœur, vous trouveriez qu'il y a peut-être quelque courage de ma part à détruire une affection que j'aurais voulu pouvoir partager.
— En vérité, chère sœur, tout ceci est de plus en plus étrange; je m'y perds, moi qui ne suis plus habitué à marcher dans les labyrinthes, et vous devenez pour moi un véritable sphinx, une énigme vivante.
— Vous ne doutez pourtant pas de ma confiance en vous, j'espère?
— Non, elle reste entière, bien qu'il n'y ait pas de votre faute, si elle n'a pas été ébranlée.
— C'est qull y a un secret dans ma vie, Daniel, un secret douloureux, que je ne puis pas encore vous révéler, et mon silence obstiné vous prouve du moins qu'une femme peut garder un secret.
— Je ne vous le demande pas, Maud, mais je vous demande de faire le bonheur de mon frère.
La jeune femme ne répondit rien ; seulement, à la façon mélancolique et résignée dont elle le regarda, il vit bien que cela n'était pas en son pouvoir. Aussi pensa-t-il que la fatalité s'acharnait après lui, et que non contente de l'avoir frappé, elle atteignait tous ceux qui lui étaient chers, lady Jane, Maud, Hippolyte Herblay.
Il résulta de cette impression que lorsque l'amoureux marin arriva, ce qui eut lieu la semaine suivante, Daniel ne se sentit pas entièrement heureux de le revoir, comme il aurait voulu l'être. Au fond de sa joie, il y avait involontairement la tristesse de ne pouvoir lui donner une bonne nouvelle au sujet de mistress Palmer, et il craignait que ce qui, à distance, aurait pu n'être qu'un chagrin passager, ne devînt un danger
réel dans le voisinage de la jeune femme. Mais à son grand étonnement, Hippolyte Herblay ne partagea pas ses impressions. Il avait la confiance de son âge, la hardiesse de son état, et trouva au contraire un charme, une attraction de plus dans les difficultés d'attaque que Daniel semblait craindre pour lui.
—Le beau mérite, dit-il gaiement, de s'emparer d'une place forte qui ne se défend pas I N'oublie pas, cher ami, que nous venons de prendre Sévastopol, et que nous sommes habitués aux sièges longs et difficiles! Je triompherai, va, c'est mon affaire. Ne t'occupe pas des détails de l'assaut. Tout ce que j'attends de toi, c'est que tu m'aides à reconnaître l'ennemi. Une fois cela fait, j'établirai mes batteries, et le reste me regarde. Mais laisse- moi encore te presser sur mon cœur! Cher Daniel, c'est que tu es toujours le même, toujours le beau et élégant cavalier d'autrefois, toujours le héros des romans d'amour en action, et je comprends que cette enchanteresse de lady Jane soit folle de toi.
— C'est que tu me vois à travers le prisme de ton amitié, mon bon Hippolyte.
— Du tout, je te vois tel que tu es. Tu n'as pas changé, l'exil ne t'a pas donné un seul cheveu blanc, et il t'a prêté quelque chose de grave, d'austère et de profond, qui ajoute, au contraire, au caractère de ta physionomie.
— Ah çà, vil flatteur, vas-tu bien finir de me casser ainsi l'encensoir sur le nez ! Me prends-tu donc pour un homme en place?
— Ne plaisantons pas, cher ami, dit le jeune marin avec un sérieux comique; un individu dans ta position, ^n France, et avec le chiffre de ta solde, ferait rude- Qient ses embarras! Mais ce n'est pas de cela qu'il est question, c'est de toi, et j'ai d'autant plus le droit de t'admirer et de t'aimer, monsieur mon aîné, que tu es tout le portrait de ce pauvre capitaine.
On se rappelle que les deux fils désignaient ainsi
â54 LB ROI DU lOUR
leur dignô père, pour lequel ils avaient ce culte pieux qu'inspire le respect d'une grande et pure mémoire. Aussi, à ce nom Vénéré du capitaine^ se regardèrentils en silence, se serrèrent-ils la main avec émotion, et sentirent^ils leurs yeux se mouiller. Mais ce ne fut qu'un nuage dans le ciel radieux du jeune marin, qui se sentait trop heureux pour vouloir s'arrêter longtemps sur un souvenir doux et triste, et qui, avec la mobilité de son âge, passa bien vite à un autre sujet de conversation.
Le lendemain, Daniel le présenta à Maud, dont la toilette trahissait, par extraordinaire» un brin de coquetterie. C'était le bout d'oreille de la nature de la femme, qui ne peut jamais se résigner à abdiquer tous ses droits. Maud, son fils à la main et comme s'appuyant sur lui, reçut le jeune marin avec son plus charmant sourire. Mais ils tressaillirent tellement tous les deux en s'apercevant, que Daniel, qui les observait, vit bien qu'ils s'aimaient déjà, Ou s'aimeraient, et que leur sort avait été décidé par ce premier regard, dans lequel l'échange de leurs deux cœurs avait été ratifié.
— Du moins, pensa-t-il, Maud n'aura plus maintenant de bonnes raisons pour décliner de devenir M**® flippolyte Herblay, et si sa délicatesse essayait encore une dernière résistance, elle serait bien vite vaincue par son propre entraînement.
Maud et le jeune marin finirent par se remettre, Daniel était heureux de la découverte qu'il croyait avoir faite, l'enfant jeta son joyeux bavardage pardessus le tout, et cette première entrevue fut, en somme, très animée, très cordiale et très gaie» L'a mour comprit naturellement qu*il devait rester à lacantonade et dissimuler sa présence sous le masque de l'amitié, ce qui mit les deux jeunes gens à leur aise, et leur permit de se montrer l'un à l'autre tels qu'ils étaient véritablement. Il en résulta, par exemple, qu'Hîppolyte Herblay sortit de chez mistresià Palmer
LK ttOI DÛ Jôim 25S
vingt fois pln^ épris qu'il ne Tétait en entrant, et que Maud comprit qu'elle aimait trop profondément le jeune marin, pour chercher à se faire aucune illusion à ce sujet.
— Voyons, mon cher Daniel, dit celui-ci en sortant, désespères-tu toujours de mon succès?
— Plus autant, et Maud me paraît fortement ébranlée.
— N'est-ce pas qu'elle est charmante?
— Mieux que cela, elle est bonne, et son cœur est digne du tien.
— Lady Jane est-elle plus jolie?
Daniel tressaillit comme s*il eût reçu à l'improviste un coup d*épée dans le cœur, puis répondit au bout d'un instant :
— Lady Jane n*est pas jolie, elle est belle ; elle n'est pas bonne, elle est angélique ; ce n'est pas de l'intelligence qu'il y a dans son regard, c'est du génie !
■*- Et tout cela, reprit le jeune officier, au lieu d'être à toi, qui le mérites si bien, serait le partage légal de cet odieux baronnet dont tu m'as parlé ? Allons donc I c'est insensé, et s'il y a une justice quelque part, ce mariage au coup de vent doit être cassé en mille pièces, et tu en ramasseras les morceaux! Que diable 1 cher ami, ces choses-là ne se voient qu'à l'Ambigu-Comîque, entre onze heures et minuit, mais elles n'ont pas de lendemaink Tu as oublié dans ton exil ton répertoire du boulevard du Crime.
— C'est toi qui te trompes de scènes. Le mariage de lady Jane n'avait pas besoin, pour être légal, des garanties dont le code civil entoure chez nous l'acte le plus important de la vie. Les dispenses obtenues à Londres et la bénédiction du pasteur anglais de Boulogne étaient parfaitement suffisantes. D'ailleurs, cette union qui te semble boiteuse a été librement consentie par lady Jane, qui l'a considérée comme une réparation nécessaire à son honneur entaché.
— Ahl c'est différent, dit Hippolyte Herblay, d'un air désappointé, mais si la loi de ce pays-ci s'oppose à la nullité de ce mariage à surprise ou à tabatière, rien ne m'empêche, j'espère, de larder très honorablement quelque part, sur un mur, ce désagréable et grotesque Fitz-Morice. Je veux bien respecter le mariage, si cela peut faire plaisir à TÉglise et aux bonnes mœurs anglaises, mais, pour l'amour de la vraie morale et du droit humain, laisse-moi supprimer le mari,
Daniel ne put s'empêcher de sourire à Tétrange proposition de son frère, et surtout à la pantomime comique autant qu'expressive dont il l'accompagna.
— Vois-tu, reprit le jeune marin, je ferai à la fois une bonne action et un exercice salutaire. D'ailleurs, le duel a du bon, quoi qu'on en dise. Il est le suprême redresseur de torts. Où la justice humaine s'arrête, il commence.
— Prends garde, cher ami, tu vas presque le transformer en institution divine, oubliant que Dieu n'a donné mission à personne de se substituer à lui, et qu'il a défendu l'homicide.
— Je le sais bien, mon grave docteur, mais il n'en serait pas moins excessivement agréable de tenir ton baronnet de pain d'épice au bout d'un pistolet ou à la pointe d'une épée.
— Et s'il tirait mieux que toi, cet automate titré, ton mariage avec Maud en serait fort compromis, ce me semble?
— Oui, mais le tien le remplacerait, ce qui serait une compensation et une consolation.
— Tu te trompes encore, mon bon. Lady Jane n'épouserait jamais le frère du meurtrier de son mari.
— Ceci est une considération plus sérieuse.
— Enfin, n'oublie pas que nous sommes en Angleterre, pays oii le duel n'est pas toléré, et où la loi est la seule sauvegarde vraie de l'honneur de tous.
— Je m'incline alors, tout en regrettant en cette ci^
constance la sagesse des institutions anglaises, mais je te promets que si je peux jamais amener ton polichinelle de Fitz-Morice à faire avec moi une promenade sur le continent, je me rattraperai.
— Ce serait une folie, et, qui plus est, une folie inutile. Laisse donc ce triste personnage à son sort, qui n'a du reste rien de bien attrayant.
La conversation en resta là, et les deux frères s'occupèrent d'autre chose, mais particulièrement de celle qui les intéressait le plus, de leur double amour, avec cette différence, toutefois, que l'un était aussi plein de confiance que l'autre avait de raisons pour être désespéré. Les jours suivants, Daniel présenta Hippolyte aux quelques amis vrais qu'il avait à Ryhope et dans les environs, à commencer par l'excellent pasteur Melwin, qui se chargea de l'accompagner au château, oh sir John et lady Jane seraient heureux de le voir, mais où Daniel ne se sentait pas le courage de retourner. Il va sans dire aussi que les deux frères retournèrent plusieurs fois chez Maud, qui se montrait toujours joyeuse de leur arrivée, et dont le cœur semblait de mieux en mieux disposé pour Hippolyte, mais qui évitait soigneusement de faire allusion su sujpt indiqué dans la lettre de ce dernier au docteur. Quant à la visite du jeune officier à Seaham, si elle fut un plaisir réel pour sir John, elle fut aussi l'objet d'une profonde émotion pour Daniel et lady Jane, qu'elle remettait pour ainsi dire en contact indirect et qui éprouvèrent tous les deiix que la blessure faite à leur amour était de celles dont on ne guérit pas. Hippolyte devait plaire au baronnet, d'abord par tous les côtés qui lui rappelaient le docteur, mais ensuite par sa rondeur, sa joviale franchise, sa bonne humeur et son entrain. C'était Daniel, avec quelques années Ce moins et la peau d'un marin. Mais pour lady Jane, c étaient les deux frères à la fois, et elle aima l'un à cause de l'autre. Aussi, combien elle se montra attentive^ affectueuse et empressée pour lui I
avec quelle joie elle le regardait et Técoutait causer I Et comme sou cœur battait, comme sa voix tremblait, lorsqu'elle lui demanda des uouveUes du docteur !
w Daniel I s'écria le pétulant marin, en partant tout h coup comme un jeune cheval sur le cou duquel on a lâché la bride, ou comme un artificier auquel oa a donné carte blanche pour tirer un bouquet de fusées.
Et pendant cinq minutes, il ne tarit pas d'éloges sur le compte de ce frère adoré, qui aurait dû être le plus heureux des hommes et qui en était maintenant le plus infortuné 1
Lady Jane ne l'interrompit pas et ne répondit rien, mais son silence était plus éloquent que tout ce qu'elle aurait pu dire, car elle resta suspendue aux lèvres du brave lieutenant de vaisseau, recueillant chacune de ses paroles dans son propre cœur, et l'écoutant dans un ravissement que trahissaient la fixité de son regapd, l'ardeur brûlante de sa joue et l'expression suave de son sourire.
Lorsqu'il se retira, après toutefois avoir promis de revenir, il pensa plus que jamais que ce serait faire une action agréable aux dieux que de purger la terre de cet affreux Fitz-Morice, qu'il ne connaissait pas, mais dont le portrait, peu flatteur, devait pourtant avoir été encore trop flatté .
-^ Eh bien? lui demanda Daniel, qui l'attendait avec une anxiété facile à comprendre.
^ Eh bien I cher ami, répliqua-t-il gaiement, tu me diras ce que tu voudras, mais il n'y a pas de bon sens à laisser ainsi mourir lentement une adorable créature comme elle et un digne garçon comme toi, alors qu'avec quelques grains de plomb ou quelques pouces d'acier on pourrait si facilement se délivrer du yilain monsieur qui vous sépare.
— - N'est-ce pas, Hippolyte, ajouta Daniel pour toute réponse, que Jane est un ange?
LB ROI D0 joim 959
^- Les femmes que nous aimons sont toujours des anges, mais si jamais l'expression a été juste et bien appliquée, e*est à propos de lady Jane, et encore je ne la trouve pas assez forte. Un ange n'est qu'une femme qui a des ailes ; mais lady Jane est plus qu'une femme : c'est une déesse, une fée, une péri, un idéal en chair et en os, tout ce que tu voudras, enfin, d'accompli, de céleste, de suave et de merveilleux I
— Sais-tu que tu vas me rendre jaloux! fit Daniel en souriant.
— Très bien ! Si tu peux inoculer ce mal-là à Maud, je n'y vois pas d'objection, riposta plaisamment le jeune marin.
Sur ces entrefaites, il arriva un grand événement à Ryhope. Les mineurs se mirent subitement en grève, et oela au moment où la houillère avait à remplir les contrats les plus importants, et oh il était essentiel que le travail ne s'arrêtât ni jour ni nuit. On télé • graphia de suite la nouvelle à sir John, qui se trouvait encore à Londres et qui ne put pas revenir de sa surprise,
— • Il faut qu'il y ait quelque malentendu au fond de l'affaire, pensa-t-il.
Mais comme ce n'est jamais par correspondance que l'on met les choses en ordre, surtout dans les cas urgents, il répondit à tout hasard, par télégramme, qu'il prendrait l'express et qu'il serait de retour le lendemain matin. Il arriva comme il l'avait annoncé^ et se rendit de suite chez le régisseur de la mine, qu'il trouva en aotifls pourparlers, malgré l'heure matinale,
260 tB ROI DU JOUR
avec quelques-uns des principaux ouvriers et presque tous les contre-maîtres.
— Eh bien ! mon cher Graven, demanda-t-il en entrant, qu'y a-t-il donc ?
Les mineurs, reconnaissant le baronnet, se découvrirent tous avec respect, et firent signe au régisseur d'expliquer de quoi il s'agissait.
— Le motif de la grève, commença M. Graven, n'est pas une demande d'augmentation de salaires ou de réduction d'heures de travail.
— Non 1 non I firent tous les hommes chaleureusement.
— A la bonne heure, dit sir John en respirant plus librement, car nous nous connaissons trop bien, les uns et les autres, pour devoir jamais employer de semblables moyens, surtout avant d'avoir cherché à nous entendre amicalement. Les ouvriers savent tous que je me rappelle avec orgueil avoir été un des leurs, que je n'ai que^leur bien en vue, et que tout ce qui peut être fait en leur faveur, sans nuire aux intérêts de l'exploitation elle-même, je le fais.
— Oui I oui I cria-t-on de tous côtés.
— Pourquoi donc alors, mes amis, vous être mis en grève?
— Parlez, monsieur Graven, parlez I firent les ouvriers avec vivacité ; expliquez nos raisons I
— Voici ce que c'est, reprit le régisseur en s'adressant au baronnet ; il n'y a pas de grève proprement dite, et les hommes ne refusent pas de travailler, mais ils sont sous l'impression qu'il y a un accident à redouter dans la mine.
— Un accident ? répéta sir John, et de quelle nature ?
— Un éboulement, reprit le régisseur, dans la nouvelle galerie qui a été ouverte.
— Gelle du charbon à gaz !
— Précisément.
— Et qu'est-ce qui a donné lieu à cette crainte ?
LB ROT DU lOtTR 981
— Une simple rumeur d'abord, accompagnée ensuite d'un affaissement partiel du plafond.
— Est-ce par William Hardy que les travaux ont été exécutés? demanda le baronnet.
Ici, il y eut un moment de silence pendant lequel tous les mineurs se regardèrent entre eux d'un air d'intelligence, et au bout duquel le régisseur répondit avec un certain embarras :
— Voilà bien la cause de tout le mal sir, c'est que notre ingénieur est toujours retenu sur la côte d'Irlande, par les études dont vous l'y avez chargé pour la pose de votre câble transatlantique projeté, et qu'en son absence, c'est M. Huby qui a dirigé les excavations et la pose des poteaux.
Le baronnet fit un signe de mécontentement dont je dois expliquer ici la cause. M. Huby avait été nommé $ous-ingénieur de la mine à une autre époque, à la recommandation toute particulière du très honorable Fitz-Morice, et indépendamment de ce qu'il avait, depuis, reconnu son incapacité, sir John se rappelait avec un déplaisir véritable à quelles instances il avait cédé en acceptant les services de ce jeune cockney, beaucoup plus occupé du soin de sa petite personne que de ceux de sa charge. Les ouvriers, cela va sans dire, partageaient d'autant plus ce sentiment, qu'ils étaient les premières victimes de l'insuffisance de ce suffisant gentleman.
— Mais, enfin, reprit le baronnet avec une certaine impatience, l'inspecteur du gouvernement a été ici la semaine dernière; qu'a-t-ildit?
L'inspecteur du gouvernement, M. Wilkinson, était comme les inspecteurs de tous les gouvernements passés, présents et futurs. Il trouvait qu'il avait trop à faire et qu'il n'était pas assez payé. Aussi, s'arrangeaitil de façon à rétabUr une plus juste proportion entre ses émoluments et ses travaux, en ne faisant rien du tout et en dépensant l'argent du gouvernement à mau-