COMMENT LE PEINTRE ET L*AMATEUR
Quant à son protecteur, jo vous l'ai dit, je ne le connais pas ; mais il est impossible que cet homme ne me sache pas gré de ce que j'ai fait pour cette malheureuse enfant. L'argent qu'il m'a donné ne paie pas les attentions maternelles dont j'ai entouré Tenfance de cette petite déshéritée. Aussi je me plais à croire qu'il prendrait en sérieuse considération toute démarche que je tenterais auprès de lui, et que j'appuierais de mon humble crédit.
Eh bien! j'aime Caroline comme une fille. Tout mon être se révolte à l'idée qu'elle pourrait être un jour plus malheureuse encore qu'elle ne l'a été jusqu'ici, et, si elle doit prendre un mari, je souhaite ardemment qu'elle épouse avant tout un cœur honnête et loyal, capable de tenir envers l'orpheline l'engagement qu'il aura pris à la face de Dieu. Or, j'ai foi en vous, René Dorval, voilà pourquoi je viens vous dire :
Voulez-vous être cet homme ? Voulez-vous épouser Caroline d'Érigny?
COMMENT LE PEINTRE ET l'aMATEUR FIRENT COMMERCE D*AMITIÉ
Cette proposition de mariage, nettement formulée, à laquelle René ne s'attendait en aucune façon, le surprit au-delà de toute expression.
II tressaillit, interrompit brusquement son travail, et regarda mademoiselle Lancray , comme s'il ne pouvait pas ajouter foi à ce qu'il venait d'entendre.
Celle-ci soutint ce regard avec une sorte de pitié débonnaire. On devinait à son sourire qu'elle comptait sur l'effet qu'elle venait de produire. Elle s'imaginait offrir à ce pauvre professeur de dessin un avenir tel qu'il n'en avait jamais rêvé de semblable.
^ LE ROI MISÈBE
L'étonnement qu'il laissa percer n'était pas fait pour la dissuader. Seulement, tout entière à la satisfaction d'avoir produit son coup de théâtre, elle ne remarqua pas qu'il y avait un peu de malaise au fond de cet étonnement. Et^ surle-champ, avec cette conviction qui anime ceux qui songent à réaliser les projets les plus invraisemblables , elle con* tinua.
— J'ai quelque habitude, des physionomies. 11 m'en est tant passé sous les yeux depuis trente ans que je me suis vouée à l'éducation ! Aussi je ne crois pas m'étre trompée sur votre compte. Je vous ai longtemps étudié avant d'en arriver à vous accorder ma confiance, et je suis bien certaine que, dans aucun cas, je n'aurai lieu de m'en repentir.
— Je puis vous l'assurer, répondit enfin René, mais une telle distance me sépare de mademoiselle d'Ërigny, que je suis littéralement abasourdi. . .
— Eh I mon cher monsieur, ne soyez pas surpris. La distance n'est pas si grande. Caroline est dans une position exceptionnelle. Là pauvre enfant n'a pas le choix des maris. Or, vous êtes fort bien de votre personne, vous êtes jeune, vous avez du talent, de Tordre, c'est quelque chose. Pour ma part, je ne doute pas qu'elle vous accepte de ma main. La seule difficulté que j'entrevois, c'est d'y décider son protecteur. Eh bien !... on peut essayer de le fléchir... qui ne risque rien n'a rien. Voyons, consentez-vous à m'y autoriser ?
— Mon Dieu ! mademoiselle," fit René confus^ je vous demande pardon de ne pas reconnaître par un oui instantané les bontés excessives que vous me témoignez, mais songez que l'affaire dont vous m'entretenez est une véritable révolution dans ma vie.
— Vos idées vous éloignent-elles du mariage ?
— Je n'y ai jamais songé, je vous l'avoue.
— Dans ce cas, songez-y, mais hâtez-vous. Il est de votre intérêt, autant que de celui de Caroline, que vous preniez au plus tôt une résolution.
— Je vous promets, mademoiselle, que je ne vous ferai pas attendre ma réponse au delà de vingt-quatre heures.
— J'y compte, monsieur Dorval, et, pour aujourd'hui, je vous rends, dès à présent, votre liberté.
COMMBNT LE PEINTRE ET l'aMÀTEUB... 29
L'esprit troublé, en proie à des perplexités inconnues, le jeune peintre regagna son atelier.
Parmi ceux qui le fréquentaient }e plus assidûment, se trouvait M. de la Vigerie. C'était un désœuvré du grand monde, que ses goûts et ses fréquentations rapprochaient de Tart et des artistes. Pourtant, ce n'était point un désœuvré vulgaire, appartenant à la catégorie .des inutiles ou des gêneurs. Possesseur d'une assez jolie fortune, très-friand de belle peinture, déjà riche de dix ou douze tableaux irréprochables des écoles flamande, italienne et espagnole, il avait résolu de compléter désormais sa galerie par les produits de l'école moderne.
N'acceptant ni les impressions ni les préférences injustes de la foule, n'obéissant qu'à ses instincts personnels, guidé par un goût et une habileté qui ne se fourvoyaient jamais, il se tenait à l'affût des jeunes talents, et les encourageait volontiers de ses deniers et de ses conseils.
Aussi M. de la Vigerie possédait dans le monde artistique une notoriété empreinte d'un profond respect et d'une sympathie amicale. Sa galerie moderne était la plus riche et la plus variée que l'on connût. En art, il faisait autorité.
Le hasard lui avait fait rencontrer un tableau de René Dorval. Il avait demandé le nom et l'adresse du peintre, et, dès la première visite, comprenant qu'il était tombé sur une misère dignement supportée, il avait ouvert sa bourse au jeune peintre.
— Le tableau que j'ai vu de vous n'est pas irréprochable, dit-il à René, mais il vit ; l'air circule à travers vos arbres, votre ciel est lumineux et profond. Vite, il faut m'en faire un autre, sur lequel vous me permettrez de vous donner ces dix louis à-compte. Maintenant, vous ne me connaissez pas ; il faut que je vous mette au courant de mes défauts, disons de mes aianies, si vous le voulez.. C'est un besoin pour moi de voir grandir l'œuvre que je désire posséder. J'espère donc que vous voudrez bien tolérer que je vienne de temps en temps encombrer votre atelier. Quant .aux observations que je risquerai, vous n'en prendrez que ce qu'il vous plaira, et vous excuserez mon radotage.
Mais René savait fort bien quel personnage se trouvait dé-
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vant lui, et combien était flatteuse la visite qu'il recevait. Il se mit à Tœuvre aussitôt avec un soin, une patience, une ac« tivité qu'il n'avait pas encore déployés.
M. de la Vigerie venait presque chaque jour. Avec une modestie bien rare et une délicatesse infinie, il hasardait parfois une critique légère, mais cette critique était toujours si juste, les rares conseils qu'il donnait prouvaient un goût si sûr, une supériorité si réelle, que René ne pouvait pas les méconnaître.
Ce qui résulta de cette combinaison fut magique. L'inspiration de l'artiste, aidée de l'expérience du vieil amateur, produisit un véritable chef-d'œuvre.
Le jour où M. de la Vigerie l'emporta et voulut savoir de René quel prix il exigeait de cette merveille, celui-ci en demanda timidement cinq cents francs. Il en aurait même rabattu quelque chose.
— Vous plaisantez? fit le gentilhomme. Je ne suis point un marchand. Votre tableau vaut les mille francs que voici, et encore je ne vous le céderais pas au même prix dans cinq ou six ans.
René ne trouva pas une parole pour remercier ce généreux client.
Pendant quelque temps, il. n'aperçut M. de la Vigerie qu'à de rares intervalles, mais un jour l'amateur revint. Cette fois, il n'était pas seul ; un gcave personnage l'accompagnait.
C'était un nouveau client. Il avait vu le tableau de René et .avait manifesté le désir d'en avoir un du même peintre. M. de la Vigerie le présenta.
Quatre fois, en deux ans, les mêmes circonstances amenèrent les mêmes résultats.
M. de la Vigerie devenait peu à peu le commensal de l'atelier. Le caractère de René, sa conduite, sa physionomie, lui plaisaient et Tintéressaient en sa faveur.
Quant au jeune artiste, les services qu'il avait reçus, la distinction dont il était l'objet, le tact exquis qui avait présidé à toutes les libertés que prenait avec lui le gentilhomme, l'avaient sincèrement touché.
Leur liaison sortit promptement des ornières de la bana-
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litéy et, sans atteindre encore aux intimités de l'amitié, se resserra des charmes d*une mutuelle estime.
II semblait qu'entre ces deux hommes il n'y eût qu'un pas k faire, pour qu'ils en arrivassent à sortir de la réserve polie dont ils ne s'étaient pas encore départis. L'occasion seule pouvait faire naître ce rapprochement, en provoquant les premières confidences de René.
Cette occasion se présenta tout naturellement, le jour où l'artiste rentra chez lui fort perplexe, à la suite de sa coh« versation avec mademoiselle Lancray.
A peine avait-il ôté son chapeau que M. de la Vigerie arriva.
On le croira sans peine, le jeune peintre était encore tout ébahi de la merveilleuse proposition qui lui avait été faite. Aussi le vieil amateur ne put-il s'empêcher de le remarquer.
— Ah ça 1 fit-il, qu'avez-vous, mon cher monsieur ? Vous serait-il survenu quelque contrariété ? En quoi pourrais-je vous être utile?...
René l'arrêta d'un geste.
— Je vous demande pardon, reprit M. de la Vigerie, j'ai commis une indiscrétion dont il ne faut accuser que l'amitié que j'ai pour vous. Si cette sollicitude vous pèse, admettons que je n'ai rien dit, et pprdonnez à ma maladresse.
— Laissez-moi vous en remercier, au contraire, répondit René avec vivacité. Vous m'avez prodigué de trop utiles conseils pour que j'oublie jamais l'autorité qu'ils vous ont donnée sur mon inexpérience. Si l'un de nous deux doit s'excuser auprès de l'autre, c'est assurément moi, car je suis tenté de recjpurir encore à votre sagesse.
— Oh! ma sagessel sourit M. de la Vigerie... Enfin, parlez et ne doutez pas que je sois tout à votre disposition.
— Cette fois, il ne s'agit plus d'art, soupira René. C'est aux réalités de la vie qu'il faut descendre. En deux mots, voici ce dont il est question :
Je n'ai aucune répugnance et ne mets aucun amour-propre à vous déclarer que je suis pauvre.
Vous l'avez deviné, sans doute, vous qui m'avez si généreusement aidé à lutter contre cette pauvreté. L'année dernière je l'étais encore plus, quand un brave homme, avec
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qui j'avais eu jadis des relations de voisinage, de mansarde à mansarde, vint me trouver et m'offrir ce qu'il appelait une position. Ce brave homme était professeur de dessin dans un pensionnat de demoiselles. Sa vue s'affaiblissait ; il avait pris le parti d'aller vivre dans son pays de ses petites rentes, et me proposait de le remplacer.
C'était pour moi une précieuse ressource, j'acceptai. Mes vingt-quatre ans faillirent être un obstacle à la réalisation de nos désirs communs, mais le digne homme se porta ga* rant de ma conduite, et plaida si chaleureusement ma cause, que je fus admis par mademoiselle Lancray, malgré l'énorme défaut de jeunesse dont j'étais affligé.
Depuis, cette honnête personne est revenue de ses préventions à mon égard ; elle me témoigne une grande affabilité, et, tout à l'heure même, elle vient de me donner une preuve de l'estime qu'elle a pour moi, en me proposant la main d'une de ses pensionnaires,
— Je vous en fais mon compliment, fît M. de la Vigerie; mais quel conseil voulez-vous que je vous donne? Cette jeune fille est-elle laide, disgracieuse, difforme?
— Elle est jolie, fort intéressante, et n'a pas vingt ans.
— Alors elle est pauvre?
— Elle a cent mille francs de dot.
— Elle vous aime donc ?
— Elle me connaît à peine de vue et je ne lui ai jamais parlé.
— De grâce expliquez-vous, car il y a certainement làdessous une énigme incompréhensible...
— Dont voici l'explication, poursuivit René. Mademoiselle Caroline d'Érigny est orpheline et sans fortune. C'est à un protecteur inconnu qu'elle doit son éducation, c'est lui qui la dotera le jour où elle aura choisi un mari.
— Bien ! fit M. de la Vigerie ; cette jeune fille est-elle de votre goût ?
— Elle n'a rien de déplaisant.
— Et vous, vous n'aimez personne? demanda le gentilhomme en dardant sur l'artiste son regard interrogateur.
Celui-ci se troubla légèrement.