‹ Le roi misèreChapitre 11 sur 98 · COMMENT LB PEINTRE ET L'AMATEUR · texte numérisé non relu

COMMENT LB PEINTRE ET L'AMATEUR

— ' Non... balbutia- t-il. Je n'aime personne.

— Diable! fit M. de la Vigerie en souriant, vous n'en avez pas l'air bien sûr... Bon I j'y suis! Quelque affection passagère...

— Vous vous trompez, répondit froidement René. Ces affections-là, il faut les payer, et je vous ai dit que j'étais pauvre.

— Alors, c'est plus grave. Il s'agit donc d'une jeune fille. Je ne vous demande pas si elle est honnête et belle» puisqu'elle vous plaît ; mais est-elle riche ?

— Elle est pauvre, comme moi.

— Tant pis I Et elle vous aime aussi ?

— Je l'ignore.

— Vous ne le lui avez donc pas demandé?

— Nous n'avons jamais échangé que des paroles insignifiantes...

— Tout ceci est bien vague. Mais vous, avez-vous interrogé votre cœur ?

— Non, mais j'éprouve pour cette jeune fille une sympathie réelle.

— Et... c'est tout?

— Absolument.

— Eh bien ! mon cher ami, dit M. de la Vigerie en prenant les mains de René, si ce que vous m'avez dit est la vérité, et je n'en doute pas, épousez, dès demain, si vous le pouvez, mademoiselle d'Érigny.

— Ah ! fit l'artiste un peu surpris. C'est votre avis?

— Pour plusieurs raisons» je vous le conseille, répondit le gentilhomme.

— Oserai-je vous prier de me les donner ?

— Pourquoi non? C'est votre droit. Surtout ne vous formalisez d'aucune des personnalités qui pourront m'échapper. Vous me supposez assez galant homme, je pense, pour que toute allusion blessante soit loin de ma pensée !

— Après ce que je vous dois, monsieur, ma susceptibilité serait de la sottise.

— Donc, mon ami, je vous disais : Mariez-vous ! Il n'est que temps, croyez-moi. La sympathie qui vous entraîne vers celle dont vous m'avez parlé ne tardera pas, sans cela, à de-

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venir de l'amour. Or, vous me l'avez dit vous-même, celte jeune fille est pauvre et vous n'avez rien. Dans ces conditions-Ià, Tamour est une calamité.

Epousez demain celle que vous aimez, si elle est assez vertueuse ou si vous la respectez assez pour n'en pas faire votre maîtresse. Oh ! la lune de miel vous sera douce et chacun vous enviera. Remarquez que, pour les premiers mois, je laisse de côté la question d'argent, qui a bien son importance, cependant; mais elle passera, cette lune de miel, ou, si elle ne passe pas, d'autres préoccupations viendront vous assaillir le jour oCi vous serez père de famille.

Il ne suffit pas, en effet, de faire des enfants, il faut les nourrir, les élever ensuite, et, plus tard, leur ouvrir les portes de la vie. Si vous n'êtes pas en état de pourvoir à tant de besoins, que deviendront ces enfants ? Relégués dans une position qui sera déjà pour eux une déchéance, relativement au milieu dans lequel ils seront nés, obligés de travailler pour vivre, en proie à toutes les privations, à toutes les amertumes, à toutes les tentations, auront-ils au même degré que vous la force de lutter héroïquement contre la misère ? Pouvez-vous en répondre? Et malgré les principes sévètes que vous leur aurez inculqués, comptez-vous pour rien les inégalités d'humeur et de caractère, la paresse, le découragement, la coquetterie, — et la santé! Savez-vous si votre fils ne mourra pas en prison ou à l'hôpital? si votre fille ne deviendra pas ûiie de ces beautés fardées, plâtrées, dont vous vous détournez avec dégoût, et dans les bras de qui se sont endormis Paris, la province et l'étranger?

Oh ! je vois bien que tout votre être se révolte à cette idée, mais d'autres que vous, aussi nobles, aussi courageux, ont été victimes de semblables désastres. Il ne faut pas avoir l'orgueil de se croire une exception a la règle générale. L'exception, vous l'avez appris, est la confirmation de la règle.

René se taisait. Il écoutait M. de la Vigerie et sentait qu'il y avait du vrai au fond de ces paroles qui vibraient à son oreille.

— Vous vous taisez, reprit le gentilhomme. Voulez-vous admettre maintenant que le ciel vous refuse les joies de la

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