‹ Le roi misèreChapitre 9 sur 98 · UN ATELIBR DE LA RUE DE LAVAL · texte numérisé non relu

UN ATELIBR DE LA RUE DE LAVAL

ciel. Un soleil levant, qu'il venait d exposer chez Deforge, avait été acheté, payé comptant, et sans marchander.

Aussi, on le croira sans peine, ce n'était pas là ce qui assombrissait le regard de René. Pourtant, sa préoccupation devait prendre sa source dans un motif bien grave, car le temps s'écoulait, et le jeune peintre demeurait abimé dans ses réflexions.

11 y fut subitement arraché par trois coups discrets frappés à la porte de son atelier.

— Entrez! crfa-t-il, sans se déranger.

Sur cette invitation laconique, la porte s'ouvrit, et un homme de soixante ans, bien conservé» bien rasé, au visage rose encadré de longs cheveux blancs, pénétra dans l'atelier.

René avait cru d'abord qu'il ne s'agissait que d'un des familiers de la maison. Quand il vit ce petit homme sec et vert, à l'allure vive, à l'extérieur respectable, il se leva avec empressement et s'avança au-devant de lui.

Après l'avoir introduit et lui avoir indiqué du geste le divan qui composait tout son mobilier, il s'inclina gracieusement.

— A qui ai-je l'honneur de parler ? demanda-t-il avec curiosité.

— Pardon, fit le vieillard en s'asseyant, mais veuillez d*abord me dire si c'est bien chez M. René Dorval que je me trouve ?

— Oui, monsieur.

— Ainsi, c'est bien vous qui avez exposé dernièrement chez Deforge un paysage...

— C'est bien moi, l'interrompit René, que ces informations successives intriguaient fort.

— Alors, monsieur, reprit le vieillard, je vous prierai de vouloir bien m'accorder quelques minutes d'attention...

— Je vous écoute, dit le peintre.

L'étranger toussa légèrement, comme s'il ressentait un peu d'embarras à s'expliquer.

— Monsieur, poursuivit-il enfin, n'éprouveriez-vous aucune répugnance à venir vous enfermer dans un château pour y exécuter quelques travaux indispensables?

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— Pendant combien de temps ?

— Mon maître pense que votre absence pourrait se prolonger un mois environ.

— Votre maître ? se récria René, frappé du contraste qui régnait entre ce mot et la parfaite urbanité du vieillard. Vous êtes donc. . .

— Je suis rintendant d'un homme très-riche, c'est de sa part que je viens m'adresser à votre talent.

— Il en a donc entendu parler?

— Mieux que cela, monsieur. Il en a jugé par luimême.

— Comment ?

— C'est lui qui a acheté le tableau que vous ave2 vendu il y a trois jours.

— Ah ! fît le peintre. Et que désire de moi ce personnage?

— Il s'agit de quelques réparations urgentes, et surtout d'un panneau entier à peindre. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre, car je n'ai avec mon maître que de trèsrares et très-obscures relations.

■— Veuillez me dire son nom, demanda René. S'il s'occupe d'art, peut-être ne m'est-il pas inconnu...

— Oh ! fit vivement l'intendant, vous ne le connaissez certainement pas.

— Quel est son nom ?

— Il se nomme M. Arthur.

— Mais ce n'est là qu'un prénom !

• — Sans doute. Pourtant, depuis vingt-deux ans que je suis à son service, je ne lui en connais pas d'autre.

— En vérité? 11 le cache donc ?

— Je l'ignore.

— Enfin, demanda coup sur coup le jeune peintre, comment est-il ? Quel âge a-t-il? Que fait-il?

— Je ne puis pas davantage vous répondre à cet égard, dit l'intendant. Je ne l'ai jamais vu.

— C'est impossible ! se récria l'artiste.

— Vous voulez dire : C'est invraisemblable, corrigea l'étranger avec un fin sourire. Cela est pourtant. Du reste, toutes les questions que vous m'adresserez à cet égard ne feront

que retarder les explications succinctes que je suis chargé de vous fournir.

René crut un instant à quelque mystification. Il dévisagea longuement le vieillard, qui supporta son regard avec un calme flegmatique exempt de toute contrainte.

Persuadé que l'intendant était de bonne foi, mais ne comprenant rien à cette bizarre aventure, le jeune peintre fit trêve à son impatience.

— Parlez, monsieur, dit-il sans chercher plus longtemps le mot de cet énigme.

A ces mots, et comme s'il pressentait de curieuses révélationsy il prit un tabouret et se rapprocha du vieillard.

Tandis que René ne pouvait réprimer Tétonnement qui s'était emparé de lui, l'intendant conservait une imperturbable tranquillité, comme s'il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde.

— Que le nom de mon maître soit réellement le sien, ou qu'il l'ait choisi pour abriter derrière son insignifiance un nom plus sonore, cela ne doit pas être pour vous plus intéressant que ça ne l'est pour moi, reprit le vieillard avec le plus grand sang-froid. Le principal est que nous y trouvions chacun notre compte. Or, le marché que je suis chargé de vous proposer est assez avantageux pour vous décider à l'accepter.

En disant ces mots, l'intendant faisait un rapide inventaire des objets qui se trouvaient dans l'atelier. Ceci fait, il poursuivit avec assurance.

— Vous serez logé convenablement, nourri selon les ordres que vous aurez donnés ; vous aurez à votre tlisposition

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voitures, chevaux, chiens, fusils; et le droit de chasser sur les terres qui dépendent du château. Enfin, voire travail terminé, vous recevrez deux mille francs. Si ces conditions vous conviennent, c'est une affaire conclue.

— Certes, fit René, cela me conviendrait fort si je n'avais certains engagements à remplir...

— Ne pouvez-vous pas les éluder, ou, tout au moins, en retarder l'exécution ?

— Je l'essaierai, mais, dans aucun cas, je ne serai à même de vous donner avant ce soir une réponse définitive. Il est certaines démarches dont je ne puis me dispenser..,

— Qn'ï cela ne tienne, interrompit l'étranger. Je vais vous mettre bien k l'aise. Si rien ne vous en empêche, vous n'avez qu'à prendre après-demain matin le train de sept heures dix minutes au chemin de fer d'Orléans. Là vous demanderez un billet pour Monnerville. Arrivé à la station, vous trouverez une voiture qui vous attendra, vous y monterez et au bout d'une heure vous serez au château.

— Parfaitement, dit René, qui prit note aussitôt de l'heure .du départ et du nom de la station. Cependant je désirerais d'ores et déjà faire une légère restriction...

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— Monnerville est si près de Paris que je ne verrais aucun inconvénient à ce qu'il me fût permis de venir passer un jour par semaine au centre de mes affaires.

— Je ne suppose pas, répondit l'intendant , qu'une demande si raisonnable puisse être un obstacle à la conclusion de notre marché.

— Alors c'est dit, fit vivement René. Si d'ici là je parviens k me dégager, après-demain matin je pars pour Monnerville.

— Et, continua l'intendant, si je ne vous vois pas arriver avec la voiture que j'aurai envoyée à votre f encontre, je serai libre de m'adresser ailleurs.

— C'est entendu, approuva le jeune peintre.

— Monsieur, dit le vieillard, en se levant et en s'inclinant profondément devant l'artiste, mon maîlre espère que vous voudrez bien lui prêter le concours de votre talent.

Sur ces pacoles bienveillantes, il salua et sortit.

Tout en nettoyant sa palette et ses pinceaux, René son-

geafît à rétrange proposition qu'on venait de lui soumettre.

Pendant qu'il se livrait à cette occupation, on frappa légèrement en dehors, et presqu'aussitôt la porte s'ouvrit.

René se retourna à peine. Cette manière de se présenter indiquait un habitué de la maison.

En effet, d'un pas délibéré et avec une aisance du meilleur ton, entra un homme mis avec un goût parfait. A première vue, l'homme du plus grand monde perçait dans le moindre de ses mouvements.

— Ah ! monsieur de la Vigerie ! s'écria joyeusement René. Parbleu! mon cher monsieur, vous ne pouviez arriver plus à point.

— Tant mieux! répondit sur le même ton ce nouveau personnage. Serais-je assez heureux pour vous être bon à quelque chose?

— Vous allez en juger, dit le peintre.

Et, sur-le-champ, il lui fit part de. la visite qu'il venait de recevoir et des offres attrayantes qu'on lui avait faites.

Monsieur de la Vigerie l'écoutait avec la plus scrupuleuse attention.

Il était de cette race exceptionnelle dont il est difficile de préciser l'âge, et sur laquelle les années ne semblent s'amonceler qu'avec respect. Des cheveux nourris et abondants, où quelques rares fils d'argent se hasardaient à regret, un œil limpide , un regard franc, pas une ride sur le visage, une barbe noire et soignée, tel était l'ensemble de cette physionomie.

Un linge éblouissant, des vêtements, non-seulement élégants, mais merveilleusement appropriés à celui qui les portait, les extrémités irréprochablement chaussées et gantées, et, par-dess.us tout , un parfum d'exquise compagnie, sans raideur, sans affectation, sans morgue, témoignaient de la naissance élevée et de la suprême distinction de ce personnage.

Sur son visage, que l'habitude et la volonté avaient depuis longtemps recouvert d'un masque d'impassibilité, on devinait pourtant que les orages de la vie avaient laissé leur empreinte.

Parfois les sourcils se fronçaient et dessinaient sur le

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front un pli profond, mais plus souvent encore un sourire amer glissait sur ces lèvres pâles et relevait le coin de cette bouche, comme pour eu laisser tomber le sarcasme.

Il n'interrrompit ni d'un mot ni d'un geste le récit que lui faisait René.

Quand celui-ci eut terminé, M. de la Vigerie se tourna vers lui.

— Eh bien? demanda-t-il. Que comptez-vous faire ?

— C'est précisément à vous que je voulais m'adresser pour me tirer d'embarras, répondit le jeune peintre, car au point où nous en sommes...

— Alors, mon ami, partez plutôt demain qu'après. Dans votre position, on n'a pas le droit de fermer sa caisse à deux mille francs qui veulent y entrer.

— Et mes leçons de dessin? fit René.

— Mademoiselle Lancray trouvera bien quelqu'un pour vous remplacer pendant un mois.

— Et mon mariage? objecta encore l'artiste.

— Bon ! Il n'est pas si avancé qu'il ne puisse attendre quatre ou cinq semaines. Avez-vous reçu une réponse du protecteur de mademoiselle d'Érigny ?

— Pas encore.

— Donc rien ne vous retient à Paris.

— C'est vrai, soupira René avec tristesse.

On aurait dit qu'il était désolé de n'avoir plus aucune objection à soulever contre cette absence momentanée. M. de la Vigerie se prit à sourire.

— Allons! reprit-il, comme s'il voulait triompher des dernières hésitations du peintre, habillez-vous, courez chez mademoiselle Lancray, priez-la de vouloir bien vous rendre votre liberté pour un mois, et que tout soit dit.

René se leva, obéissant machinalement aux instructions que lui donnait M. delà Vigerie.

— Pour ma part, reprit celui-ci, je n'ai qu'une prière à vous adresser. Ne m'avez-vous pas dit que vous viendriez à Paris une fois par semaine ?

— Oui, je l'ai stipulé spécialement dès aujourd'hui.

— J'espère alors que ce jour-là vous consentirez à venir me demander à dtner sans façon, en ami?

— Vous me comblez, mon cher monsieur, dit René, qui lui serra la main avec effusion,

— Maintenant, poursuivit M. de la Vigerie, je vous laisse. Bon voyage, et au revoir 1 N'oubliez pas que j'ai votre parole et que j'y compte.

— Je n'aurais garde d'y manquer, protesta le jeune peintre avec chaleur.

M. de la Vigerie s'était levé. René le reconduisit jusqu'au seuil de son atelier et prit congé de lui d'une façon définitive ; puis, franchissant lentement l'escalier qui de son anti-* chambre conduisait à sa chambre à coucher, il commença sa toilette avec une nonchalance frappante.

Il songeait aux événements qui, depuis quelques jours, semblaient se concerter pour le tirer de la position fâcheuse dans laquelle il se trouvait.

De ces événements, il est indispensable de dire quelques mots.

René ne possédait aucune fortune, aucune famille, aucun patrimoine. Ses^ débuts dans la carrière difficile et encombrée vers laquelle l'avait poussé sa vocation, furent donc excessivement pénibles. Suivre son goût , faire de l'art, quand on possède un petit avoir, si mince qu'il soit, pourvu qu'il suffise à vous mettre à l'abri des premiers besoins, est le métier le plus agréable et le plus doux qui soit au monde. Mais embrasser cette profession ingrate quand on n'a rien, quand on est forcé de songer au pain de chaque jour , sentir les angoisses de la faim et leur imposer silence, ne pouvoir quelquefois pas s'acheter les objets nécessaires à l'exercice même de cette profession, c'est un labeur où tant de victimes ont succombé, tant de génies se sont éteints, que c'est près* que un miracle de voir les courageux et les forts sortir vainqueurs de cette lutte opiniâtre.

René se débattait encore. Pour suppléer aux ressources que son pinceau ne suffisait pas à lui fournir, il donnait des leçons de dessin dans un pensionnat de demoiselles , sis à Grenelle, et dirigé par mademoiselle Lancray.

Depuis un an et demi, avec une patience et une exactitude qui ne s'étaient jamais démenties, il s'était astreint à cette dure servitude, quand» touchée de tant de noble infortune,

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et, pour ainsi dire, afin de remercier l'artiste qui se sacrifiait ainsi, mademoiselle Lancray le pria de vouloir bien faire son portrait.

René essaya de s'en défendre, prétextant que ce n'était pas son genre, qu'il craignait de ne pas réussir ; mais la noble et (Sgne femme, désirant colorer son bienfait d'une apparence d'obligation, insista si bien que le peintre dut s'exécuter.

Le ciel se plut à la récompenser de sa délicatesse. En échange des cinq cents francs qu'elle avait déclaré vouloir payer, son portrait, peint à miracle, était d'une ressemblance frappante. René lui-même n'espérait pas un si heureux résultat.

Les longues séances que nécessitait ce minutieux travail avaient rompu la glace entre la maîtresse de pension et le jeune professeur.

Mademoiselle Lancray était une femme de soixante ans, digne, respectable, honnête à tous égards, et qui, si elle n'était pas bayarde, n'était pas fâchée de sortir une fois, par hasard, du cercle étroit dans lequel ses occupations la retenaient enfermée.

Aussi, chaque jour, entre le peintre et le modèle, la conversation changeait, effleurant tous les sujets intéressants du moment. Tout naturellement, l'entretien vint à tomber sur le pensionnat que dirigeait la brave dame.

Parmi les jeunes filles qui le composaient, René avait remarqué une demoiselle dont la tristesse l'avait frappé. Caroline d'Érigny paraissait avoir vingt ans. C'est un âge auquel, d'ordinaire, les oiseaux se sont depuis longtemps envolés de leur cage. Quels motifs y retenaient cette belle captive, dont les yeux noirs, alanguis, et voilés, se fixaient parfois sur les murailles du jardin, comme si elle avait aspiré à les franchir?

Maintes fois, le jeune peintre avait eu ce pourquoi sur les lèvres, mais sa discrétion avait toujours hésité. Aujourd'hui, presque sans qu'il y songeât, cette question tomba de sa bouche.

— Quelle est donc, demanda-t-il, cette grande et jolie personne que j'ai souvent aperçue dans votre maison?

— Caroline d'Érigny ?

— Précisément. J'ai cru remarquer qu'elle ne suivait plus

aucun cours, qu'elle habitait une chambre séparée , et que vous la traitiez avec infiniment d'égards.

— C'est vrai , répondit mademoiselle Lancray. En deux mots je vais vous dire son histoire. Caroline appartient à une excellente famille du Loiret. Depuis douze ans elle est orpheline. Elle ne possédait aucune fortune et était menacée de végéter dans l'ignorance et la pauvreté, quand un protecteur inconnu, que je n'ai jamais vu plus qu'elle, me l'adressa en m'assurant qu'il pourvoirait à tous ses besoins, jusqu'à ce qu'elle fût en âge de se marier.

— Eh bieni fit René, l'âge est venu, ce me semble? Ce protecteur ne songe-t-il pas à l'appeler auprès de lui, à lui faire connaître le monde ?

— Je ne le crois pas, répondit mademoiselle Lancray. Non-seulement cet inconnu n'a jamais fait sortir sa protégée, mais il n'est jamais vçnu la voir.

— Alors , comment espère-t-il marier cette pauvre enfant?

— Je l'ignore. Pour ma part, je suis bien décidée, quand Caroline sera majeure à lui rendre sa liberté. J'en ai déjà prévenu ce mystérieux personnage.

— Vous le connaissez donc?

-f- Pas le moins du monde.

— Mais vous avez son nom, vous savez où il demeure?

— Nécessairement. Seulement, en m'envoyant la pauvre jeune fille, cet homme a formellement exigé que je m'engage à ne révéler à qui x]ue ce soit, pas même à Caroline, le nom et l'adresse qu'il m'indiquait.

— De sorte que mademoiselle d'Érigny est vouée au célibat, à la solitude et à la pauvreté... .

— Oui, à moins que...

Mademoiselle Lancray s'arrêta brusquement.

René releva la tête, et s'aperçut que la bonne demoiselle le considérait d'une façon toute particulière.

— Pourquoi pas? murmura-t-elle assez haut pour que. le peintre l'entendît. Voyons, reprit-elle sur un ton maternel , répondez-moi franchement, M. Dorval.

René ouvrit de grands yeux. 11 ne comprenait pas encore.

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— Je VOUS le promets, balbutia-t-il sans cacher sa surprise.

— Gomment trouvez-vous mademoiselle d'Érigny ?

— Fort bien.

— N'avez-vous pour elle aucun — elle chercha le mot pendant quelques secondes — aucun goût? dit-elle enfin.

— Ma foi! répondit René avec bonhomie, je ne me le suis jamais demandé. Je trouve que mademoiselle d'Érigny est une personne belle, à laquelle je m*intéresse un peu plus depuis que je connais sa triste position, mais je ne crois pas avoir d'amour pour elle.

— Je n'ai prononcé aucune parole de ce genre, se récria mademoiselle Lancray. Mais enfin, reprit^elle, celte jeune fille ne vous inspire aucune répugnance.

— Bien loin de là, se défendit René.

— Alors, laissez-^moi continuer, poursuivit la bonne demoiselle, car je ne vous ai pas tout dit. Le jour où mademoiselle d'Érigny se mariera, ce protecteur inconnu se charge de lui constituer une dot de cent mille francs.

— Dans ce cas elle a plus de chances, fit observer froidement Tartiste, tout en continuant son travail.

— Eh bien ! il ne tient qu'à vous que ces chances augmentent, dit brusquement mademoiselle Lancray.

— A moi ? répéta René qui commençait à comprendre.

— Oui, monsieur, insista la digne femme. Jft vous ai bien jugé, j'en réponds. Je vous crois rangé, écononie, laborieux, vous avez du talent : tout cela constitue un capital qui n'est pas à dédaigner.

— Je ne protesterai pas contre une appréciation si flatteuse, dit le peintre, mais, de grâce, achevez, mademoiselle. Où voulez- vous en venir?

— Caroline d'Érigny n'a pas vingt ans, elle est donc jeune; elle est jolie, ce qui ne gâte rien, et elle a cent mille francs de dot. Voilà douze ans qu'elle n'a jamais franchi qu'à mon bras les murs de cette prison, dont je cherche à lui dorer les barreaux. J'ai eu pour elle des soins et des prévenances que je n'ai eus pour aucune autre, parce que je les devais à son malheur. J'ai su lui inspirer une confiance aveugle. Ce que je lui conseillerai 9 elle sera toute disposée à le faire<

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