‹ Le roi misèreChapitre 12 sur 98 · COMMENT LB PEINTRE ET L AMATEUR · texte numérisé non relu

COMMENT LB PEINTRE ET L AMATEUR

paternité? que vous en soyez réduits, votre femme et vous, à vivre de cette existence égoïste qui dessèche le cœur? Soit ! que de viendrez- vous? Vous avez du talent, me direz- vous? Je le sais, mais qu'en ferez^vous? Aurez-vous la cruauté de faire subir à celle que vous aimez les horribles privations que vous avez endurées? Croyez-vous qu'il suffise de se dire : ie vais me marier 1 pour que Targent afflue dans votre caisse? Non, vous savez trop bien le contraire, vous qui combattez depuis des années et qui n'avez pas encore vaincu. 11 faudra donc vivre d'expédients, renoncer à l'art pour faire du métier, travailler bourgeoisement pour engraisser le poW-au-feu.

Tenez, moi qui vous parle, je connais votre monde mieux que vous. Depuis plus de quinze ans que je fréquente les ateliers, j'en ai vu de ces mariages qui promettaient de longs avenirs de jeunesse, de bonheur, de gloire même ! Tous ont abouti à des larmes, à des sanglots, beaucoup au déshonneur, quelques-uns au suicide.

Parbleu! Je n'ignore pas que l'exception est toujours là, mais c'est toujours l'exception. Aussi, je vous le dis, mon jeune ami : la misère tue le génie.

Au lieu de ces tableaux déchirants, voyez quel brillant ho-* rizon s'ouvre devant vous! Cent mille francs, mon cher ! Cent mille francs I De notre temps on prétend que ce n'est rien. Le dernier des épiciers dédaigne une telle médiocrité. Et pourtant, moi qui suis riche, je vous dis que c'est une fortune. Ces cent mille francs représentent pour vous le pain assuré, la liberté d'esprit, le contentement du cœur, le travail facile, la réputation, et ce bonheur tranquille qui vaut mieux que les turbulences de la passion.

Si mademoiselle d'Érigny était laide, ou même si elle n*avait rien qui pût vous plaire, je conseillerais le premier à votre honnêteté de refuser une alliance bonne tout au plus pour quelque boursier aux abois, mais elle est jolie, elle est jeune, elle est intéressante — selon vos propres expressions — voilà pourquoi je vous répète : Mariez-vous !

Vous avez désiré mon avis, je vous l'ai donné, dit M. de la Vigerie. Maintenant je vous laisse. Réfléchissez. Demain vous me direz ce que vous aurez décidé. m

Le lendemain René avait consenti. En annonçant à made-

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moîselle Lancray qu'il acceptait la proposition qu'elle lui avait faite, il avait formellement exigé d'elle la promesse que mademoiselle d'Érigny ne serait instruite de rien avant que son protecteur mystérieux eût donné son consentement à ce mariage.

La maîtresse de pension s^ était engagée, et avait écrit le jour même à ce bienfaiteur inconnu. Huit jours s'étaient écoulés sans qu'aucune réponse fCit parvenue à la vieille demoiselle.

Voilà où en était la situation de René au moment où com« mence cette histoire.

L'arrivée de l'intendant de M. Arthur vint subitement retarder ces projets d'avenir. Cette fois encore, René avait demandé conseil à M. de la Vigerie. Évidemment l'intérêt et la raison se réunissaient pour motiver l'absence momentanée du jeune artiste.

Lui-même paraissait l'avoir compris, puisqu'il s'habillait pour aller prier mademoiselle Lancray de le faire remplacer pendant un mois. Cependant il était facile de voir que ce départ ne lui souriait qu'à moitié. Il avait fait sa toilette avec une lenteur et une nonchalance qui ne témoignaien^pas d'un grand empressement.

Il se préparait à sortir, quand, de nouveau, on frappa discrètement à sa porte.

— C'est Gabrielle î fit René , dont le cœur battit avec force.

Il descendit précipitamment l'escalier, et courut ouvrir lui-même la porte de son atelier. ^ ;/"

Rougissante et les yeux baissés, la jeune fille entra timidement. Elle était seule.

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