LA VEILLE DU DEPART
En ouvrant sa porte, René se penchait au dehors, comme s'il se fût attendu à voir paraître quelqu'un sur les pas de la jeune fille.
Gabrieile comprit ce mouvement.
— Ne cherchez pas, dit-elle en rougissafnt de plus en plus, mon père ne viendra pas.
— Serait-il malade? demanda le peintre ^vec un intérêt marqué.
— Non. Grâce au ciel, mon père. se porte très-bien; mais il est trè&-occupé en ce moment et ne peut pas toujours m'accompagner. En outre, il ne sait pas que je suis sortie, et je désire que vous ne Ten instruisiez pas pour le moment.
— Ah! fit René avec une nuance d'étonnement. Quel pressant motif vous amène donc?
— Je me plais à croire, monsieur, dit Gabrieile en faisant un effort, que vous n'attribuez ma démarche et le secret que je vous demande à aucune cause indigne de moi. Je ne suis ici que pour obtenir de vous un renseignement dont j*ai besoin.
— 11 n'était jns nécessaire, mademoiselle, de protester contre une pen^ que je n'ai jamais eue. Si j'ai commis la maladresse de manifester un peu d'étonnement, c'est que, pour la première fois depuis près de deux ans, j'ai l'honneur de vous voir seule. Maintenant, ne doutez pas que je sois entièrement à vos ordres.
— Ne m'avez- vous pas parlé d'un jeune médecin avec qui vous.ètes lié?
— Le docteur Lasserre ? C'est, en effet, un de mes meilleurs amis. Vous l'avez vu chez moi, je crois?
— En effet, je m'en souviens. 11 s'est voué, m'avez-vous dit, à une sorte de spécialité.
— La folie, c'est vrai ; mais le hasard seul en a décidé-
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C'est sur ce sujet qu'il a soutenu, lors de son examen de docteur, une thèse fort remarquée. A la suite de ce premier succès, il a quitté Paris, a parcouru l'une après l'autre toutes les maisons de fous qui existent en Europe, et a séjourné même quelque temps dans celles qui ont le plus particulièrement attiré son attention. Ce voyage a duré sept ans.
— De sorte, fit Gabrielle qui paraissait avoir une idée fixe, que M. Lasserre a vu des fous dé toute espèce?
— Plus qu'aucun autre médecin qui soit au monde, car il est le seul qui, jusqu'ici, ait entrepris cette tournée gigan* tesque.
— Et nécessairement, il est fort expert en pareille matière?
— A ce point qu'il n'est pas un cas remarquable qu'il ne soit appelé par ses confrères à examiner. Il a trente ans à peine, mais il a dans le monde scientifique une réputation que ses études spéciales lui ont méritée, plus encore que l'intelligence dont il est doué. A un Âge où les médecins se sont fait à peine une clientèle, i^est agrégé près la Faculté de Médecine, décoré de la Légion d'honneur^ et en passe de devenir une des célébrités de son époque.
— Vous le connaissez depuis longtemps?
— Non; mais, lors de son arrivée à Paris, j'ai été à même, sans savoir qui il était, de lui rendre un léger service, et de* puis cette circonstance, nous nous sommes vus très*-régulièrement.
— Est-il ifldiscret de vous demander de quelle nature est ce service? fit la jeune fille d'une voix timide.
— Du tout, mademoiselle, quoiqu'il s'agisse d'une chose si simple qu'elle ne vaille guère ta peine d'être racontée.
M. Lasserre traversait le boulevard, au coin de la rue Montmartre, qui est un des carrefours les plus passants et les plus encombrés de Paris, quand il fut renversé par un coupé qu*il n'avait pas aperçu. Précipité dans sa chute entre les jambes du cheval, il aurait été infailliblement écrasé, si, par hasard, je ne me fusse trouvé là fort à point. Je saisis l'animal par les naseaux avec une telle énergie que je le contraignis à reculer, en dépit des coups de fouet que me cinglait l'automédon furieux.
— Comment! s'écria Gâbrieite, le cocher vous a frappé !
LA. YBXLLB DU DBPART 39
— Parbleu ! llmbécile n'avait rien vu de ce qui se passait.
— Ensuite? fit la jeune ISUe, dont le visage exprimait une émotion profonde.
— C'est tout, dit René ; M. Lasserre se releva sans aucun mal, et moi j*en fus quitte pour un poignet foulé.
— Mais vous lui avez sauvé la vie ! fit observer Gabrielle avec une admiration naïve.
— C'est bien possible. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment où je me retirais, M. Lasserre courut après moi et exigea que je lui donnasse mon adresse. Puis, s'apercevant du léger accident qui m'était survenu, il m'entratna chez un pharmacien, me pansa, et, dans la suite, vint chaque jour me soigner jusqu'à ce que je fusse entièrement guéri.
— Je vois, reprit Gabrielle, que vous êtes au mieux avec le docteur et qu'il n'a rien à vous refuser. Je ne connaissais pas les liens d'amitié qui vous unissaient l'un à l'autre, mais je pensais qu'entre deux hommes de votre valeur, il y avait quelque chose dé plus que des relations ordinaires. Cela m'enhardit à vous demander un service. Vous avez toujours été si bon pour mon père et pour moi que je ne crains pas de faire un nouvel appel à votre bienveillance.
— Parlez, mademoiselle. Que désirez-vous de moi?
-- Je voudrais une lettre de recommandation pour le docteur Lasserre, mais une lettre...
— Je comprends, fit René. Une lettre qui vous le livrât pieds et poings liés.
— C'est cela. Je désirerais aussi que vous ne me deman*^ dassiez pas pourquoi .
-^ Il suffit, mademoiselle, dit le peintre en a'asseyant devant sa table.
II griffonna quelques lignes à la hâte, écrivit sur une enveloppe l'adresse du médecin, et remit à la jeune fille la lettre qu'il venait de tracer. Elle était ainsi conçue :
« Mon cher docteur,
c Je vous adresse une de mes élèves, mademoiselle Lacour. Vous m'obligeriez plus que je ne saurais dire en faisant pour elle ce que vous feriez pour moi.
« Merci d'avance et bien à vous. René Dorval. »
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Pour toute réponse, Gabrielle lui tendit la main.
— Plus tard, dit-elle à demi-voix, si je réussis, je vous dirai tout.
Elle allait s'éloigner, quand Tartiste Tarréta.
— Ah! fit-il. J'oubliais! Nous allons être forcés d'interrompre nos leçons. Demain seulement, il me serait possible de vous recevoir.
— C'est que... précisément... je ne le puis pas.,, bégaya la jeune fille. Vous allez donc vous absenter?
— Je quitte Paris après-demain matin.
— Pour combien de temps?
— Un mois environ.
— Et vous allez?
— A Monnerville, à quelques kilomètres d'ici.
— Pour travailler ou pour. . .
Gabrielle s'arrêta brusquement. Elle sentait qu'elle devenait indiscrète.
— Pour travailler, répondit René.
— Chez qui? demanda-t-elle encore involontairement.
— Chez un certain monsieur Arthur...
— Le connaissez-vous ?
— Pas le moins du monde. Il parait que c'est un homme bizarre, qui vit seul, enfermé dans une sorte de chapelle ardente, dont ses domestiques eux-mêmes n'ont jamais entrevu le visage.
— Ainsi, demanda Gabrielle visiblement soulagée, il n'a pas de famille, pas de femme, pas d'enfants?
— Je ne le crois pas. Tout ce que j'ai appris sur son compte m*annonce seulement que c'est un type curieux et que je me propose d'étudier.
— Alors, bon courage et au revoir ! dit joyeusement la jeune fille, qui disparut en courant.
La porte s'était depuis longtemps refermée sur cette grar cieuse apparition, sans que René pût détacher ses regards des panneaux inertes que sa robe avait frôlés.
Si novice qu'il fût en l'art d'aimer, le trouble (^ Gabrielle, les impressions qui s'étaient reflétées sur ses traits, n'avaient pas échappé à l'œil clairvoyant du peintre. Et il demeurait Moue au sol, hochant la tête, songeant à cette adorable créa-