‹ Le roi misèreChapitre 14 sur 98 · LA VBILLB DU DÉPART · texte numérisé non relu

LA VBILLB DU DÉPART

ture dont la beauté rayonnait encore sur les murs nus de son atelier solitaire.

— Non, fit-il tout à coup, il n'y faut plus penser! M. de la Vigerie a raison... D'ailleurs, il est trop lard... Aussi bien, celte absence que je déplorais tout à l'heure est un coup du sort... De cette façon tout se terminera pour le mieux.

A ces mots, il prit brusquement son chapeau et sortit.

Une heure après, il était chez mademoiselle Lancray. Par UD hasard que René regretta fort, la vieille demoiselle était sortie. Il fut donc obligé de l'informer par line lettre des motifs qui le forçaient de s'éloigner, mais comme, à moins de s'expliquer trop longuement, il ne pouvait pas la mettre au courant de toutes les particularités de cette aventure, il ne nomma point M. Arthur et ne donna sur ce personnage aucuns des détails qu'il tenait de son intendant. Il se contenta d'annoncer sa visite lors du premier voyage qu'il ferait à Paris.

Le lendemain, dans la journée^ il s'occupa de ses préparatifs de départ, acheta les objets indispensables à l'exécution des travaux qui lui étaient confiés, et les fit porter chez lui.

Le soir, en compagnie de quelques amis, il alla faire une longue promenade aux Champs-Elysées. Vers onze heures et demie, au moment où il regagnait son logis et longeait sa rue déserte, il heurta du pied un homme étendu pour ainsi dire en travers de sa porte.

S'il avait été certain que ce fût un ivrogne, il ne se serait assurément pas dérangé de son chemin, mais il pensa que cet homme pouvait être la victime d'un accident. En conséquence, il se baissa et palpa le corps de cet inconnu.

Celui-ci poussa un grognement significatif.

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda -t-il d'une voix rauque, en se soulevant à moitié. Est-ce que nous sonrmes à Saiilr Cloud?

René vit qu'il n'avait décidément devant lui qu'un ivrogne.

— Allons! cria-t-il en le secouant énergiquement, levezvous! que faites-vous là?

— Tiens 1 C'te bêtise! je la suis, répondit le dormeur en se frottant les yeux.

— Qui suivez-vous ?

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— La jeune demoiselle.

— Quelle demoiselle?

— Je n' sais pas, parbleu ! Si je le savais, je n' serais pas là.

— Alors, pourquoi y êtes-vous?

— J' vas vous dire, mon bonhomme. Quand la p'tite est venue me trouver aujourd'hui, j'en ai passé par où elle a voulu. J' Tai laissée partir. C* n'est qu'ensuite que j*ai réfléchi. Je m' suis dit : Polyte, tu n*es qu'un s*rin. Si tu la perds de vue, tu n' pourras pas la faire chanter. Alors je m' suis mis à sa poursuite et je Tai r'pincée. Elle m*a fait faire une rud' trotte, la mâtine! Elle a pris le ch'min de fer, je l'ai pris, elle a monté dans une voiture, j'ai monté dans une autre, et enfin elle est entrée ici. Vous comprenez?

— Parfaitement, répondit René, pressentant instinctivement qu'il était question de Gabrielle.

— Mais c' n'était pas tout, reprit l'ivrogne qui était à moitié dégrisé, bien qu'il demeurât assis sur le pavé. 11 s'agissait d' savoir si la p'tite perchait dans la cambuse. Alors j' suis entré chez 1' marchand d' yin du coin et j'ai observé. Pour passer l' temps, j'ai bu deux ou trois litres, je n' sais pas combien. A ma place, vous en auriez fait autant, n'est-ce pas?

— Certainement, affirma René.

— Pour lors, continua l'inconnu, j'ai senti que j' pinçais mon jeune homme^ et qu' j'allais être raide. Mais je n' perdais pas la carte, et comme la p'tite n'était pas sortie d* la tôle^ j'ai pensé qu'elle y d'meurait. Je m' suis levé pour aller r'garder 1' nom d* la rue, mais j'ai jamais pu le lire. C diable d'écriteau tournait... tournait... Quandj'ai vu qu'Un' voulait pas s'arrêter, j'y ai dit : c Toi, tu t' fatigueras plus tôt^que moi, » et je m' suis couché. Ah beni au fait, il est p't-être arrêté, à c't'heure...

— Pas encore, dit l'artiste; mais quelle affaire avez-vous faite avec cette demoiselle?

L'ivrogne se redressa. Son œil atone s'éclaira d'une lueur d'intelligence.

— Pas si bétel fit-il en souriant. Vous n'auriez qu'à casser du sucre à Lalie.

— Qu'est-ce que cela, Eulalie? interrogea René.

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- Ça! c'est mon épouse, répondit Tinconnu, dont la physionomie reprit aussitôt son masque stupide.

Le peintre vit bien qu*il ne tirerait pas autre chose de ce sac à vin. Il Tabandonna. Mais, au moment où il allait ébran*ler la sonnette, il réfléchit que si la jeune fille dont il s'agissait était réellement Gabrielle, et si ce misérable Tavait suivie, cela ne pouvait pas être dans des intentions très-honorables.

— Où demeurez- vous? demanda-t-il h l'ivrogne.

— A Saint-Cloud, pour le moment. Que qu* ça vous fait? Est-ce que vous y allez?

— Non ; mais je vais au chemin de fer et je puis vous y accompagner.

— Ah ! nom d'un nom ! vous et' un bon jeune homme, vous! Ça, on peut 1' dire. Ma foi! ça n'est pas de refus; mais à une condition...

— Laquelle? dit René en surmontant son dégoût et son impatience.

— C'est que vous m' direz l' nom d* cette satanée rue que j* n'ai pas pu déchiffrer.

— Volontiers. C'est la rue de Charonne.

— Si loin que ça! s'écria l'ivrogne. Tiens, je ne l'aurais pas cru. Et le numéro?

— Soixante-sept.

— Décidément, vous et' un chérubin. Mais c'est pas fini. J' suis dans les brindezingues^ j'oublierais ça, faut m' l'é* crire.

René s'exécuta, et, consciencieusement, il écrivit sur une feui)ie de son carnet : rue de Charonne, 67. Puis il tendit le papier à son singulier interlocuteur.

— Maint'nant, dit Polyte, donnez-moi la patte pour que j' me r'metta d'aplomb.

Le peintre en avait pris son parti. Il releva Tivrogne, qui chancelait et qui murmurait :

— Tonnerre! il fait du vent ce soir! Je n' peux pas m' tenir debout. C*est égal, on peut dire que vous êtes pas fier, et qu' vous êtes un brave cœur. N' croyez pas que j' vas vous

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pleurer dans 1* gilet, mais vous m*allez. Vrai ! Allons boire un' cbopinel...

En ce moment, un coupé remontait la rue Pigalle, et passait au coin de la rue de Laval, où demeurait René. Il hèla le cocher, poussa Tinconnu dans la voiture, et se fit conduire au chemin de fer.

— En carrosse! disait Tivrogne. Pus qu' ça d' monnaie! Excusez du peu. Vous et' donc un prince déguisé?

Arrivé à la gare de la rue Saint-Lazare, René prit un billet pour Saint-CIoud» fit monter Polyte dans la salle d'attente et voulut se retirer.

Mais il n'avait pas prévu que son ami ne voudrait plus se séparer de lui. Il fut contraint de l'assurer qu'il allait chercher un litre afin de le boire en route, et qu'il reviendrait aussitôt. Il remonta en voiture et rentra chez lui. 11 était environ minuit et demi.

Sur-le-champ, il fit ses préparatifs de départ.

Tout en empilant ses chemises sur ses chaussettes et ses mouchoirs sur ses chemises, il réfléchissait à la rencontre inexplicable qu'il venait de faire, et plus il y songeait, plus il était convaincu qu'il s'agissait de Gabrielle. C'était la seule jeune fille qui demeurât dans la maison.

Comment cette créature fine et délicate était-elle en rapport avec le misérable que le hasard avait jeté sur le chemin de l'artiste? Que parlait-il de chantage? Quel secret pouvait exister entre cette brute et cette frêle enfant?

René se souvint alors de la visite non moins surprenante que lui avait faite la jeune fille dans le courant de la journée. Pourquoi l'avait-elle si longuement entretenu du docteur? Pourquoi cette lettre de recommandation?

Il aurait bien voulu pouvoir éclaircir cette affaire avant son départ; mais il n'en avait pas le temps. Le lendemain matin, au petit jour, il était sur pied. Une heure après, il partait pour Monnerville.

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