LA REINE
Il faisait un temps admirable, le jour de la fête de Saint- Cloud par lequel a débuté ce récit.
Sur les arbres centenaires du parc, le soleil versait àes torrents de lumière; le ciel bleu, limpide, miroitant, se détachait vigoureusement au-dessus des masses verdoyantes, dont l'ombre opaque, nettement accentuée, se dessinait sur le chemin poudreux.
Une fois sortie de la cohue bruyante, Gabrielle avait quitté le bras de son père pour cueillir çà et là les fleurs éparses que le passant distrait avait dédaignées. C'était un maigre et pâle bouquet que celui qu'elle serrait dans sa main mignonne, mais les fleurs, si humbles qu'elles soient, ont un prix inestimable pour ceux qui ne jouissent pas quand ils le voudraient d'air et de liberté.
Son père la regardait courir. Son œil, imprégné de tendresse, suivait avec une sorte de ravissement les moindres mouvements de la blonde enfant. Maintenant son visage était calme, loin des clameurs et du bruit, seul avec sa fille, il ne ne tremblait plus pour elle, et s'abandonnait tout entier aux ivresses paternelles qui faisaient battre son cœur.
Pourtant, au milieu des joies enfantines qu'elle savourait à pleins poumons, Gabrielle s'arrêtait parfois, comme si un souvenir pénible l'avait poursuivie.
C'était la première fois qu'elle assistait à une fête de ce genre. De tout ce qu'elle avait vu, elle ne connaissait rien. Cependant, au milieu de ce tobu-bohu assourdissant, ce qui l'avait le plus frappée, c'étaient les paroles prononcées par Polyte le saltimbanque. Il avait parlé d'une reine, il l'avait menacée de la battre. Ëulalie avait dit que cette femme était
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follé^ et Tavait défendue contre la colère brutale de son mari.
Gabrielle ne comprenait rien à ces paroles contradictoires. Comment une reine pouvait-elle se trouver en compagnie de ces malheureux? Pourquoi voulait-on lui faire manger de la viande crue?
Ce comment et ce pourquoi lui trottaient en tète, pendant qu'elle suivait l'avenue rigide aboutissant à la grille de Villed'Avray. Elle s'efforçait de n'y plus songer, et, malgré elle, cette particularité lui revenait en mémoire.
Le déjeuner qu'elle fit en arrivant, et auquel son appétit fit bravement honneur, ne laissa pas davantage trêve à cette préoccupation. Dès qu'elle eut achevé le repas, elle voulut se remettre en route. A l'entendre, elle n'était nullement fatiguée, et avait au contraire besoin de mouvement et d'activité.
La vérité est qu'elle s'était dit depuis quelques instants :
— Je veux voir cette reine.
Seulement, comme toute jeune fille est instinctivement femme, elle se garda bien d'exprimer le désir qu'elle éprouvait. Lorsqu'elle rentra, trois heures après l'avoir quitté, sur le champ de foire, elle s'arrêta indifférente devant toutes les tentations grossières qui se pressaient sur ses pas.
— Veux-tu entrer là? lui demandait son père à chaque station.
— Non, répondait-elle, en le tirant par ie bras pour le faire avancer.
Mais on ne marchait qu'avec une extrême lenteur. Il était trois heures, et le public envahissait l'allée principale. Néanmoins, après avoir longtemps piétiné, Gabrielle se trouva devant la baraque qui, le matin, avait attiré son attention.
— Veux-tu entrer là? répéta son père.
— Allons! fit-elle. Puisqu'il faut absolument que j'entre quelque part, autant vaut-il que ce soit là qu'ailleurs.
Jacques fendit la foule et se présenta au bureau. On lui demanda vingt centimes pour les premières. Il entra et voulut se placer sur le cinquième ou sixième banc, mais sa fille ne l'entendait pas ainsi.
— - Non, disait-elle^ je veux bien voir.
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Je t'assure, mon enfant, qu'on voit bien mieux d'un peu loin au théâtre ; de près, tu n'auras aucune illusion*..
-^ Je n'y tiens pas, répliquait la jeune fille en se rapprochant toujours de la scène. Nous serons infiniment mieux ici. En disant ces mots, elle prit place sur le premier rang. De la main, elle pouvait toucher la rampe de fer«blanc préparée pour les représentations du soir.
Sans répliquer, Jacques s'assit à côté d'elle*
Gabrielle jeta les yeux sur le curieux spectacle dont elle était témoin.
Devant elle était baissé un rideau jadis rouge, figurant une draperie, dont les plis plus accusés commençaient à se confondre dans une teinte uniforme. La peinture était usée aux trois quarts, et la toile commençait à montrer le lin grisâtre et grossier dont elle était tiBsée.
Ca rideau tombait sur une scène large de trois mètres environ, élevée d'un mètre au-dessus de terre, à gauche de laquelle une entrée, masquée par un coutil éraiilé, avait été réservée pour les artistes.
Quant à la salle de spectacle, elle était large de cinq mètres, profonde de six, et garnie de bancs étroits dont au-^ dune serge prétentieuse n'essayait de dissimuler la nudité.
L'ensemble était sombre^ triste, et suait la rote^e.
Gabrielle sentit un frisson de malaise paroo^rif tout son corps. Son premier mouvement avait été de quitter la place.
Pendant qu'elle examinait cet intérieur désolé, Polyte, au dehors, faisait son boniment de toutes les forces de sa voix éteinte ; sa femme battait la grosse caisse d'une main et recevait l'argent de l'autre; leurs enfants esquissaient un pas sur Testrade, et souriaient aux badauds de ce sourire horrible qui semble demander du pain.
— Entrez, messieurs, mesdames! criait le saltimbanque. Tout ce que j' vous ai dit n'est rien à côté de ce que j' vous promets. Entrez! vous verrez la reine des Indiens qu'on mange. (Voulait-il dire Comanches ou faire un jeu de mots spirituel?) G'te reine a été prise par les Anglais dans une razzia oùsqu'ils ont nettoyé tout un village. Elle appartientz-à une tribu qu'est essentiellement Carnivore, ce qui veut dire qu'elle ne s' nourrit que de viand' crue. Si quéqu' per-
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sonne de la société avait sur elle un beefste^ck, elle pourrait en faire l'essai. Et pareillement, messieurs, mesdames, si Tun de vous désirait l'entretenir dans sa langue maternelle, elle pourrait s'assurer que j' suis pas un monteur de coups, comme il y en a tant parmi mes honorablei confrères. Allez ! la grosse caisse...
Et la foule entrait, incrédule, bruyante, mais elle entrait. Et Polyte se frottait les mains, car la recette allait toujours.
Soudain une société tapageuse fit irruption dans la salle. C'était les mêmes jeunes gens et les mêmes femmes qui, le matin, avaient hélé le roi Misère. Cette fois, ils saluèrent avec respect, et vinrent s'asseoir sur le môme banc que Gabrielle. René seul manquait à la réunion. 11 ayait horreur de ces haillons et de ces oripeaux.
Au même instant, Polyte, Eulalie et leurs enfants disparurent derrière le rideau qui donnait accès dans les coulisses. Bientôt la toile se leva, et le spectacle commença.
Le saltimbanque ouvrit la représentation par quelques tours d'escamotage qui n'émerveillèrent que fort peu les spectateurs. Puis vint Eulalie, qui jongla, sans beaucoup plus de succès, avec des poids de vingt kilogrammes, et ensuite les jeunes danseurs, qui exécutèrent au plus mal les pas que personne ne leur avait enseignés. Enfin la toile tomba.
Le public était froid et mécontent.
Polyte ne se déconcerta pas. Il reparut, salua profondément, et, du ton d'un huissier de cour qui annonce une majesté, il dit simplement :
— La reine, messieurs !
Alors, de la baguette quil tenait à la main, il frappa un léger coup sur la toile, et le rideau se releva.
Accroupie sur un mauvais tapis, parut une femme vêtue d'un costume de sauvage apocryphe, agrémenté de plumes de toutes les couleurs, — le chef-d'œuvre d'Eulalie.
Chacun se préparait à rire aux éclats du spécimen indien qu'on allait lui montrer, et pourtant nul ne protesta, même par un geste, du sein de ce public gouailleur et mal disposé. La vue de cette femme produisit sur tous la même impression d'étonnement.
. Nul n'aurait pu dire son âge. Ses cheveux noirs, soyeux,
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longs, abondaDtSy peignés avec soin, retombaient sur ses épaules en boucles ondulées. Son regard fixe, morne, atone, semblait contempler sans les voir les spectateurs groupés devant elle.
Cet oeil noir, immobile, tranchait vigoureusement sur la prunelle blanche qu'encadrait une double rangée de cils épais. Le nez correct s'abaissait sur une bouche petite, bien dessinée; mais aucun chagrin comme aucune joie ne semblait jamais crisper ni dérider la lèvre inerte. L'ovale de la figure était pur, mais le visage et les bras avaient une teinte bistrée qui paraissait donner raison à TafGrmation du saltimbanque.
En effet, nul maillot, nulle teinture, ne recouvraient les épaules ni. les bras. Sous cette peau fine on voyait le sang courir.
Cette femme, dont les mains s'appuyaient négligemment sur les genoux, ressemblait à une statue. Sa pose était digne et commandait le respect. Réellement, il y avait dans son attitude un cachet de grandeur et d'autorité. On sentait qu'elle n'était pointa sa place sur le théâtre ridicule qui servait de trône abject à sa majesté déchue.
Eulalie se tenait â côté d'elle et la regardait avec bonté.
Il y eut dans la foule comme un frémissement.
Pplyte comprit qu'il tenait son public. Il était trop adroit pour ne pas en profiter.
— Mesdames et messieurs, dit-il, en attendant le repas de la reine, ma fille va s' permettre de faire le tour de la société. Elle n'a pas d'autr' moyen d' se faire une dot, la pauvr* petite. Veuillez n' pas l'oublier, s'il vous plaît.
La jeune danseuse prit par la poignée un tronc de fer blanc peint en vert, et commença sa promenade à travers les bancs.
Gabrielle ne se lassait pas de considérer le type étrange qu'elle avait sous les yeux.
Dans la salle, les conversations se croisaient et formaient un bourdonnement confus.
— Dis donc, Ernest, fit tout à coup une voix inconnue, toi qui sais quelques mots d'indien, parle-lui donc, pour voir si elle répondra?
Gabrielle entendit ces paroles. Elle se pencha vivement et
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reconnut que cette voix partait du groupe de jeunes gens qui étaient assis à côté d*eUe.
C'était M. Anatole Delaunay qui s'adressait à un de ses amis.
— Bah I fit M. Ernest. A quoi bonT Je suis bien sûr que la reine des Indiens ne sait pas un trattre mot de sa langue.
— Qu'est-ce que cela te fait? Toi! un officier de marine, qui as flâné cinq ans dans ces parages à bord de la Tùnnante, tu pourrais bien essayer...
Ernest haussait les épaules d'un air dédaigneux. Pendant ce temps, la fille du saltimbanque avait fini sa tournée.
— Le déjeuner de la reine ! cria aussitôt Polyte.
Eulalie prit dans la coulisse une assiette, sur laquelle se trouvaient trois ou quatre morceaux de viande crue. Elle tendit l'assiette à la reine.
— Mange ! lui dit^Ue avec douceur, je t'en prie. .
Mais la reine demeurait immobile et comme pétrifiée. Elle n'avait pas même entendu ce qu'on lui demandait.
Les amis d'Ernest le pressaient de s'adresser è l'Indienne. Les femmes qui se trouvaient avec lui insistaient de toute leur grâce.
— Vous le voulez? fit-il. Soit l
Alors, au milieu du silence de la foule, il prononça un mot guttural, bref, impérieux.
La reine tressaillit. Son regard étincela.
— Mange I répéta Ernest dans le même idiome, dont il expliqua le sens à ses amis.
Les lèvres de Tlndienne se contractèrent. Elle se redressa avec fierté et prit une attitude pleine de noblesse et de dignité. On aurait juré qu'elle se révoltait contre l'ordre qui lui était dicté.
— Je le veux! reprit l'officier de marine.
Brusquement, sans transition, la physionomie de la pauvre
femme changea d'expression. Elle devint douce, humble, craintive, son corps s'affaissa, elle courba la tète comme si elle eût tremblé devant une menace réelle, et porta la main vers l'assiette qu'Eulalie lui tendait.
L'officier était pour son compte beaucoup plus étonné que
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les autres. A Saint-Cloud ! Dans une foire ! Il avait trouvé une véritable femme sauvage !
Il résolut de pousser plus avant cette épreuve.
— Tu mens, dit-il, tu n'es pas une reine, tu es une esclave; tu ne commandes pas, tu obéis.
A mesure qu'il parlait, il traduisait en français à ses amis la phrase qu'il venait de prononcer. Gabrielle n'en perdait paa une syllabe.
En entendant ces mots, l'Indienne se redressa de nouveau. Elle repoussa violemment la main d'Eulalie. Son œil s'alluma d'un éclair de haine.
— Lâches ! répondit-elle dans la même langue qu'avait employée l'officier de marine, pourquoi ne m'avez-vous pas tuée comme les autres?...
— Quels autres ? fit vivement Ernest.
— Tuez-moi I mais tuez-moi donc, misérables ! criait la malheureuse avec exaltation.
Ni Polyte, ni Eulalie, ni le public, ne comprenaient rien à cette scène émouvante.
— Renvoyez tout ce monde, ordonna l'officier au saltimbanqne en lui glissant une pièce de cinq francs dans la main.
Celui-ci s'exécuta avec une merveilleuse docilité.
— Mesdames et messieurs, dit-il, la reine vient de déclarer en indien — vous en êtes témoins — qu'elle n'avait pas faim. Le fait est que nous la nourrissons avec tant de soin que cela ne doit pas vous surprendre. En conséquence, le spectacle est terminé. Si vous êtes contents et satisfaits, faites-en part à vos amis et connaissances...
Il y eut un léger murmure, mais la foule s'écoula sans trop de mécontentement.
L'officier et ses amis restèrent à leur place. Jacques allait se retirer, mais Gabrielle le retint.
— Vous plaisantez, père ! fit-elle à voix basse. C'est le plus intéressant qui nous reste à voir.
Le bonhomme se rassit aussitôt. Il n'avait pas d'autre volonté que celle de sa fille.
Quand la salle fut vide, l'officier s'adressa directement à Polyte.
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— Voyons, dit-il, avouez-nous franchement quelle est cette femme ?
— J* n'en sais pas plus que vous, lOon cher monsieur. Nous Tavons trouvée à quatre ou cinq lieues du Havre, étendue dans un fossé, à peu près mourante de faim. Nous nous proposions d* la conduire à l'hôpital; mais ma femme, qu'est une bonne béte, l'a prise en amitié pendant la route et n*a plus voulu s'en séparer. Vous sentez ben qu' ça n' m'allait que tout juste; mais Lalie a t'nu bon, et v'ià quéqu'chose comme sept ans qu' ça dure.
— Et qui est-elle? D'où vient-elle? Le savez-vous?
— Ahl j' t'en fiche 1 Elle est foU', la malheureuse! Pas moyen d'y arracher un mot. C'pendant, comme je n' pouvais pas la nourrir à rien faire, j' l'ai habillée en sauvage. Du reste, Lalie 'vous dira ça mieux qu' moi. Y a qu'elle qui peut en tirer quéqu'chose.
Alors, se faisant de ses deux mains un porte-voix :
— Ehl Lalie I cria-t-il. Viens donc causer à ces messieurs, qu' j'aille à ma parade.
La brave femme accourut et répéta mot pour mot ce que son mari venait de raconter.
— Voulez-vous que je l'interroge ? demanda l'officier.
— Parbleu ! Je ne demande pas mieux. Je ne serais pas ^ fâchée non plus de savoic qui elle est. Mais ce n'est pas la \ peine de vous décarcasser à lui parler charabia, elle comprend très-bien le français.
— Alors, elle n'est point Indienne?
— C'est bien possible. Pourtant, vous êtes Français et vous parlez indien ; elle peut bien être Indienne et parler français.
— C'est.juste, dit l'officier, confondu par cette logique ^ renversante. Ëh bien! faites-la venir, je vais l'interroger.
Eulalie disparut un instant, et revint donnant la main à la pauvre femme.
— Viens, lui disait-elle d'une voix caressante, on ne veut pas te faire de mal, ne crains rien.
La folle la suivait, en se faisant tratner comme un enfant qui n'obéit qu'à regret.