LA REINE
Alors commença le plus pénible des interrogatoires. Chaque fois que Tofficier s'expUmait en indien, cette femme était dominée par une crainte insurmontable et ne répondait pas un mot. On aurait dit que la terreur paralysait ses facultés. /
Aux questions qu'on lui posait en français, elle ne répondait pas davantage. Ses yeux étoimés s'ouvraient démesurément. Elle ne paraissait pas comprendre ce qu'elle entendait ni ce qu'on exigeait d'elle.
Gabrielle, très-émue, s'avança et lui prit la main.
— Madame! supplia-t-elle, répondez? Je vous en conjure ! Qu'y avait-il dans cette phrase si simple qui pût arracher
momentanément la malheureuse folle à sa léthargie? Était-ce ce simple mot : < Madame 2» qui la frappait? Étail-ce la voix fratche et harmonieuse de la jeune fille qui la charmait?
Toujours est-il qu'elle se tourna vers Gabrielle en souriant. Elle la regarda longuement avec une inexplicable tendresse, et, tout à coup, repoussa brusquement sa main.
— Non, ce n'est pas lui! dit-elle d'un ton farouche.
Ce furent les seules paroles qu'on put lui arracher. En vain, animé d*une compassion commune, chacun tenta un effort pour déchiffrer cette énigme vivante, rien ne put triompher du silence obstiné que gardait la pauvre femme.
En présence de cette désespérante inertie, il n'y avait plus qu'à se retirer; mais, avec cette spontanéité cordiale de la jeunesse, M. Ernest laissa tomber un louis dans son chapeau, qu'il tendit ensuite à ses amis. Ceux-ci s'exécutèrent à leur tour sans la moindre hésitation.
L'officier se tourna alors vers Gabrielle.
— C'est à vous, mademoiselle, dit-il, qu'il appartient de faire accepter cette modeste offrande à l'infortunée, puisque vous seule avez pu triompher un instant de son mutisme obstiné.
La jeune fille prit dans sa petite main l'or- qu'avait récolté l'officier.
— Tenez, madame, fit-elle *avec un accent irrésistible, prenez cet argent...
Et, comme la folle la regardait avec défiance :
— Prenez, ajouta-t-elle, ce sera pour LUI...
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Ce mot LUI fut comme un coup de foudre. La folle saisît avidement Voir et le glissa dans son corsage.
Chacun s'éloigna, le cœur douloureusement serré.
Gabrielle suivit son père, qui Tentrainait, mais son regard ne se détachait pas de l'Indienne.
— Oh! murmura-t-eile, il faudra que je sache, moi...
L£ PREBflER MOUVEAIENT
Certes,. Gabriel le n'était pas hypocrite. Nul sentiment mau^ vais n'avait envahi cette âme candide et virginale, ouverte au contraire à tous les bons instincts. Mais elle ne dit rien à son père de ce qui se passait en elle.
La vérité est qu'elle l'ignorait elle-même. Elle sentait seu-lement que ce qu'elle voulait faire n'était pas raisonnable, car il est des mouvements généreux que la raison condamne.
Le soir, lorsqu'après cette journée fatigante» elle regagna sa modeste chambrette, au lieu de se coucher, elle s'accouda sur l'appui de sa fenêtre. Là, les yeux fixés sur le ciel étoile, comme pour demander à Dieu une inspiration, elle se prit à rêver. Tout à coup, en femme qui a pris une résolution, elle se retira brusquement, se coucha et s'endormit.
A six heures elle était debout. Dans la chambre voisine elle entendait marcher son père, en dépit des précautions qu'il prenait pour ne pas la réveiller. Elle ouvrit sa porte et donna le baiser du matin à Jacques.
— Déjà debout! fit-il avec joie. Tant mieux! je craignais ^que la journée d*hier ne t'eût trop fatiguée, et comme aujourd'hui encore je ne puis rester auprès de toi...
— Ah! l'interrompit Gabrielle, vous allez sortir?
— Dans deux heures.
LE PRBMIBR MOUVEMENT 55
— Et quand reviendrez- vous?
— A la nuit tombante. ' .
— Pas avant?
— Je ne le pense pas.
— Vous avez donc beaucoup d'occupation?
— Énormément pour l'instant. Les rois et les mages sont très- demandés, répondit Jacques en souriant.
— Ainsi, reprit la jeune fille, vous ne rentrerez pas pour déjeuner?
— Non. lu le sais, ces messieurs sont très-bons pour moi. Il est bien raret^pit^Xun d'eux ne me fasse pas partager son repas. Ma foi ! autant vaut que j*en profite, n'est-ce pas? Cest toujours ça de gagné...
Gabrielle parut- visiblement soulagée en apprenant qu'elle serait seule pendant tout le jour.
Jacques n'y prit pas garde. Deux heures après il s'éloigna.
La jeune fille le reconduisit jusque sur le palier» se pencha sur la rampe,* écouta attentivement le bruit de ses pas qui se perdait dans l'escalier, puis dans la cour. Alors, elle rentra précipitamment dans sa chambre, mit son chapeau et s'élança au dehors.
Elle marchait d'un pas rapide, craintive, sans se retourner. Elle descendit la rue Pigalle jusqu'à la rue Saint-Lazare et se dirigea vers la droite. Quelques minutes après, elle franchissait les marches de la gare du chemin de fer de l'Ouest et demandait un billet pour Saint-Cloud.
A neuf heures un quart, elle longeait cette même avenue qu'elle avait parcourue la veille.
Aujourd'hui tout était calme autour d'elle. Les notes discordantes du trombone, les sons aigus de la clarinette, les ronflements de la grosse caisse s'étaient éteints comme par enchantement. Le public lui-même semblait se reposer. L'avenue était presque déserte.
Gabrielle s'avançait d'un pas ferme. Arrivée devant la baraque où elle était entrée hier, elle s'arrêta. Avant de gravir les degrés qui conduisaient à la plate-forme extérieure, elle i^couta. Un cliquetis de fourchettes et de vaisselle parvint à soa oreille. Les saltimbanques étaient à table.
Résolument, la jeune fille monta l'espèce d'échelle qui «^^
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dressait devant elle. Une fois sur la plate-forme, elle frappa du pied.
— Qui qu'est là? demanda la voix enrouée de Polyte. Personne ne répondit.
— Eh ! vas-y voir, fainéant! gronda Eulalie.
En maugréant, Polyte se leva, et tira le rideau qui lui servait de porte.
Quand il aperçut Gabrielle, il se calma et se découvrit poliment.
— Pardon, excuse» mamzelle... balbulia-t-il. Mais vous d'vez vous tromper d' porte. Quoi qu'y a pour votre service?
— Je voudrais vous parler, monsieur.
— A moi où à mon épouse?
— Cela m'est indifférent.
— Ah ! j' vas vous dire : c'est que nous sommes en train de bien faire...
— Peu m'importe ! ne vous dérangez pas pour moi.
— Pour lors, du moment qu' ça n' vous effraie pas trop... donnez-vous la peine d'entrer.
A ces mots, en maintenant le rideau avec la main, il s'effaça pour donner passage à la jeune fille. Son visage exprimait un étonnement profond. Certainement, il n'était pas habitué à recevoir de semblables visites. En outre, il n'avait pas reconnu Gabrielle.
Eulalie eut plus de mémoire. Dès qu'elle aperçut la jeune fille, elle se rappela la scène de la veille, se leva avec empressement, et offrit une chaise de paille à la gracieuse enfant.
— Est-ce que vous avez perdu quelque chose? demandât-elle aussitôt.
— Non, madame, ce n'est pas cela qui m'amène...
— Qu'est-ce donc? fit Eulalie non moins étonnée que son mari.
— Je vais vous le dire, répondit Gabrielle.
A peine avait-elle pénétré dans la baraque, que son regard était allé chercher la folle dans le coin obscur où elle se tenait accroupie. On aurait juré que, depuis la veille, l'infortunée n'avait pas changé de position. C'était la même immobilité du corps, la même fixité du regard.