‹ Le roi misèreChapitre 18 sur 98 · LB ROI MI8BUK · texte numérisé non relu

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Gabrielle rougit jusqu'aux oreilles.

— Et si ça ne plaisait pas à votre mari que vous gardiez près de vous la chère innocente, qu'estr*ce qu'elle deviendrait?

— A cet égard je puis vous rassurer, madame. Je n'aime et ne veux épouser personne.

— Enfin, tant pis ! conclut la saltimbanque. Le ciel m'aenvoyé la pauvre folle, je Tai, je la garde.

— Je comprends votre affection, dit Gabrielle. Je ne regrette qu'une chose : c'est de n'avoir pu parvenir à l'éclairer, car elle vous rend égoïste et aveugle.

A ces mots, elle se leva, salua légèrement de la tête et se retira. Eulalie était mécontente. Elle sentait que la jeune fille avait raison.

— Polyte ! dit-elle, accompagne donc la demoiselle. Celui-ci ne se fit pas prier. Il s'élança plus lestement

qu'on ne l'aurait attendu de son humeur hargneuse, et recon*duisit la jeune fille avec le même cérémonial qu'il avait employé pour l'introduire.

Arrivée sur la plate-forme, au moment de descendre dans la grande allée, Gabrielle se retournait pour le remercier, quand elle sentit la main du bateleur se poser sur son bras.

— Revenez demain à quatre heures, lui dit Polyte à voix basse.

-*- Mais votre femme?

— Je l'éloignerai. Surtout n'oubliez pas les cent francs. Sans autre explication, il disparut dans l'intérieur de la baraque.

Gabrielle revint à Paris en toute hâte. Il était midi quand elle rentra.

Après avoir déjeuné sommairement, elle se mit à l'ouvrage; mais la peinture sur porcelaine, à laquelle elle s'adonnait ordinairement avec tant de goût, ne réussit pas à la distraire^. Elle se repentait presque maintenant de ce qu'elle avait fait. Sans réflexion, elle avait cédé à son premier mouvement ; mais à présent qu'elle avait à moitié réussi, puisque Polyte lui avait dit de revenir, elle se demandait où cette démarche la conduirait.

Pourrait-elle prodiguer à celle qu'elle voulait recueillir les

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soins dont elle avait besoin? Sçs économies se montaient à deux cents francs. Tout d'abord, emportée par son enthousiasme, elle avait fait le calcul suivant : cent francs pour dédommager les saltimbanques, cent francs pour installer la reine et payer le premier mois de sa chambre — total deux cents francs. Et elle était partie.

A présent, seulement, elle sentait que la pitié l'avait entraînée trop loin. Comment pourvoirait-elle en effet aux nécessités de chaque jour? N'aurait-elle arraché l'infortunée à la misère que pour la faire vivre dans une misère plus grande encore?

Quant à lui donner asile chez elle, il n'y fallait pas songer. L*appartement ne se composait absolument que des deux pièces occupées par son père et par elle, pièces fort étroites et peu propres à être converties en hôpital. L'antichambre et la cuisine ne pouvaient pas compter.

De toute nécessité il fallait donc louer dans les environs une chambre meublée. Or, ne coùtàt-elle que vingt francs par mois, c'était une dépense. En outre, la pauvre folle y serait seule^ mal soignée, tant que Gabrielle n'aurait pas annoncé à son père Tinconséquence qu'elle avait commise, mais elle n'oserait pas le faire immédiatement, il fallait le temps de préparer Jacques à celte folie du cœur.

Enfin, à quel médecin s'adresserait-elle? Comment le déciderait-elle à se déranger, si elle ne lui payait pas ses honoraires?

Ce fut alors qu'elle songea à René. Vingt fois, en prenant chez lui ses leçons de peinture, en compagnie de son père, elle avait entendu l'artiste parler de M. Lasserre. Une fois même le docteur était venu faire, en présence de la jeune fille^ une visite au jeune peintre.

Aussitôt Gabrielle descendit chez M. Dorval. On a vu de quelle façon elle fut accueillie, et avec quelle spontanéité René lui donna la lettre qu'elle était venu solliciter.

Forte de ce premier succès, la jeune fille se rendit chez le médecin et lui remit sa lettre.

M. Lasserre en prit connaissance. Dès qu'il l'eût parcourue, son visage se dérida.

— Mademoiselle, dit-il, avec une semblable recomman-

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dation, vous avez le droit d'exiger de moi tout ce qu'il vous plaira.

Une telle réception était si encourageante que Gabrielle s'enhardit. Elle raconta au docteur tout ce qu'elle savait sur sa protégée, depuis la scène qu'elle avait surprise à travers la toile, jusqu'à celle qui avait suivi la représentation, et dont elle avait été l'un des principaux acteurs.

M. Lasserre l'écouta avec la grande plus attention.

— En effet, dit-il, voilà qui est singulier! Vous dites qu'elle comprend l'Indien et le Français.

— J'en suis sûre, monsieur.

— Et ce lui dont elle a parlé, vous ne savez pas qui cela peut-être?

— Non, monsieur.

— Voilà pourtant ce qu'il faudrajt savoir. C'est par ce lui surtout qu'il serait possible de^la guérir. Mais d'abord causons un peu de ce que vous comptez faire pour elle...

— C'est précisément là ce qui m'embarrasse, répondit naïvement Gabrielle confuse. Je n'avais pas réfléchi aux conséquences qu'entraînerait le sentiment de compassion auquel j'ai obéi. Ah ! si j'étais riche... mais je ne le suis pas.

— Je le sais, mademoiselle.

-— Comment cela ? fit Gabrielle étonnée.

— Vous souvient-il que j'ai eu l'honneur de me rencontrer avec vous chez M. Dorval, votre professeur et mon ami ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! mademoiselle, votre beauté et votre distinction m'avaient frappé. Je me suis informé de vous auprès de René, et les termes dont il s'est servi pour me vanter vos vertus et vos qualités vous ont acquis les droits les plus sacrés à mon estime. Or, quand je vois tant de hauts personnages s'incliner servilement devant des coquines qu'ils méprisent, je trouve qu'on doit bien quelque encouragement et quelque respect à celles qui luttent héroïquement contre la pauvreté et les tentations d'une attrayante oisiveté.

Donc, je continue. Si vous ne pouvez pas donner à cette femme l'hospitalité, le bien-être dont elle a besoin, le mieux ^e la faire entrer dans une maison de santé.

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— C'est trop cherl fit observer Gabrielle. Je ne peux même pas cela!

— Je me charge de Ty faire recevoir.

— Gratuitement?

— Oui, répondit le docteur qui, subitement, fut pris d*un accès de toux et se détourna.

— Oh! mais alors nous sommes sauvées! s'écria la jeune fille en battant des mains. C'est que... reprit-elle sur un ton craintif, je ne voudrais pas qu'elle y restât... trop longtemps.

— Voulez-vous me laisser juge à cet égard?

— Je ne demande pas mieux, mais cela vous donnera bien du tracas. Où pensez-vous la faire admettre ?

— A Passy.

— C'est loin, docteur. Vous ne pourrez jamais y allez tous les jours.

— Je vous promets de n'y pas manquer une seule fois. De plus, le médecin qui dirige cette maison est de mes amis, je lui recommanderai spécialement notre malade.

— Ah I que vous êtes bon, monsieur ! s'écria la jeune fille. Quant aux honoraires. . . .

— Chut! fit M. Lasserre en souriant. Si vous ne voulez pas que nous nous fâchions, n*abordez jamais cette questionlà.

— Pourtant, docteu^r...

— René ne me le pardonnerait pas. Je vous en supplie, n'insistez pas.

— C'est que, docteur... ce n'est pas tout, hasarda timidement Gabrielle.

— Quoi encore ? Achevez, n'ayez pas peur.

— Je voudrais que vous me gardassiez le secret, nonseuleofient envers M. René, mais surtout envers mon père. Il me gronderait, le pauvre homme.

— Comment! votre père même ne le saura pas?

— Pas avant que j'aie regagné les cent francs que je vais donner à ceux qui ont recueilli la pauvre folie.

— Quoi! vous donnez cent francs à ces gens-là?

— Oui, vraiment. Encore la femme ne les voulait pas; c'est le mari qui m'a dit de revenir demain.

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— Tenez, éclata le 'docteur, vous êtes un ange! Allez. Amenez-moi votre protégée dès que vous le pourrez. Je vous attendrai. •

— Merci! dit la jeune fille avec émotion, Vous êtes aussi bon que Dieu, docteur.

Elle sortit d*un pas rapide, le cœur allégé, le sourire aux lèvres. Jamais elle n'avait éprouvé de plus grand bonheur. La fièvre de la joie la dévorait. Elle rentra. La soirée lui parut longue. Elle embrassa son pères^vec moins d'abandon qu'à l'ordinaire, il lui tardait d'être au lendemain. Elle tremblait que Jacques ne fût pas occupé et n'osait pas le lui demander. Elle se coucha, mais ne dormit pas.

Le lendemain, comme la veille, Jacques s'éloigna.

Gabrielle respira plus librement. L'œil fixé sur la pendule, elle attendit. A deux heures, elle partit enfin. À trois heures et demie, elle était devant la baraque du saltimbanque.

Polyte épiait son arrivée. Dès qu'il l'aperçut, il lui fit signe d'approcher.

— Venez, dit-il, nous sommes seuls. J'ai envoyé ma femme à Paris. Avez- vous les cent francs?

— Les voici, répondit Gabrielle en les lui mettant dans la main, '

Polyte fît sauter les jaunets, qu'il couva du regard avec tendresse, et les glissa dans sa poche.

— Le tout est d' savoir si elle voudra vous suivre, fit-il en se grattant l'oreille,

— J'essayerai, dit sans se déconcerter la jeune fille. Gomment se nomme-t-elle?

— Ah ! pour ça , nous n'en savons pas plus qu'vous. Moi j' l'appelais la Reine, ma femme lui donnait des noms d'amitié. Quant à elle, nous lui avons demandé le sien bien souvent ; elle n'a jamais voulu nous l' dire.

— Quelle n'a pas pu.

— C'est possible. Après tout, que qu'ça méfait! V'nezvous?

Polyte introduisit Gabrielle. La folle était toujours accroupie, mais elle ne portait plus son costume de sauvage. Elle avait une mauvaise robe d'indienne, des bas blancs et des souliers.

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