‹ Le roi misèreChapitre 3 sur 98 · LA FÊTB DB SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

LA FÊTB DB SAINT-CLOUD

avidement du regard la foule bruyante qui défilait bous ses yeux éraillés. -

Auprès de lui, se tenait une femme vêtue d'un maillot blanc et d'une jupe pailletée, grosse, grasse , bien portante, à l'apparence honnête, et qui paraissait bien mieux faite pour soigner un pot-au-feu que pour exécuter un pas de zéphyr.

Sur un autre tableau, cette femme était représentée renversée, cambrée, appuyée seulement survies pieds et sur les mains, et portant sur le ventre huit poids de vingt kilogrammes.

A côté d'elle, on apercevait deux enfants de dix à douze ans, un garçon et une fille/ habillés en danseurs espagnols, dont la physionomie pâle et fatiguée était déjà empreinte de découragement et de tristesse.

La jeune fille que nous avons signalée s'arrêta un instant pour les regarder, ou plutôt pour les plaindre ; mais, à ce moment même, la grosse femme les embrassa bruyamment et leur fit signe de rentrer dans la baraque.

La jeune fille respira plus librement. Elle était sûre que ces enfants étaient aimés. Aussi elle avait fait un pas pour s'éloigner, quand elle entendit le marquis adresser à sa femme cette question singulière :

— Dis donc, Lalie? la reine est-elle prête?

— Pas encore, mon vieux.

^ — Cré nom ! jura le marquis d'une voix enrouée, est-c' qu'eir va encore nous fair' des mistouflesî Attends, j' vais t'ia secouer...

A ces mots, il disparut rapidement derrière le tableau qui faisait le plus bel ornement de sa façade.

Sa femme haussa les épaules et le laissa aller, mais, presque aussitôt, elle parut se raviser et suivit précipitamment le marquis.

Instinctivement, la jeune fille se rapprocha de la baraque et attira doucement le vieillard.

— Où vas-tu, Gabrielle? demanda-t-il

Sans lui répondre, sur la pointe du pied, l'oreille tendue, la jeune fille se dirigea vers la toile qui servait de clôture aux saltimbanques.

9 LE BOT MISÈRB

Elle entendit distinctement la même voix de rogomme, qui jurait si violemment avec le costume d'où elle s'échappait. Cette voix était courroucée et prenait des intonations menaçantes.

— Faignante! cria-t-elle, crois-tu que j'te nourrirai toujours à ne rien faire?

La femme à qui s'adressait le marquis ne répondait rien. Sans doute son silence ne Qt qu'irriter davantage l'irascible ' gentilhomme de tréteaux.

— Oh! mais non, reprit-il. Voilà sept ans qu'ça dure, j'en ai assez. Habille-toi ou va-t'en, n'y a pas de milieu. Les reines comme toi, j'ies connais; ça se mène à coups d'trique...

— Je voudrais bien voir ça, fit tout à coup une autre voix que Gabrielle jugea être celle de la femme colosse.

— Ahl tu étais là, toi, Lalie? dit l'homme d'un ton plus doux.

— Oui, Polyte, j'étais là.. Je voulais voir si t'aurais le cœur de battre cette pauvre folle. Tu ne te rappelles donc plus ce que je t'ai dit?

-^ Oh ! ce que tu as dit.. .

— Je le ferai, répliqua Eulalie avec fermeté. Si tu as le malheur de la toucher, tu auras affaire à moi...

— Eh ben ! alors, qu'elle s'habille.

— Elle s'habillera.

— Mangera- l-elle d'ia viande crue?

— Elle en mangera.

— A la bonne heure ! sans cela...

Polyte, le marquis, n'acheva pas sa phrase. Il s'éloigna, prit un litre de vin qu'il déboucha et but une large rasade.

A force de chercher, Gabrielle avait fini par trouver dans la toile une déchirure qui lui permettait de voir ce qui se passait dans l'intérieur.

Polyte bourrait une pipe. Ses enfants essayaient un pas nouveau qu'ils devaient danser le jour même.

Dans un coin, une femme d'un certain âge était, non pas assise, mais accroupie. Elle avait un visage régulier, austère, impassible. Pendant la scène qui venait de se passer, elle ^l'avait pas sourcillé. On aurait pu croire que cela ne la con-

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