‹ Le roi misèreChapitre 20 sur 98 · COMMENT POLYTE FIT BUISSON CREUX · texte numérisé non relu

COMMENT POLYTE FIT BUISSON CREUX

' Gabrielle elle-même était un peu folle en ce moment, et ne savait plus trop ce qu'elle faisait ni ce qu'elle devait faire.

La situation était tellement nouvelle pour cette jeune fille sans expérience, sertant de guide à une femme qui n'avait plus sa raison, que son esprit, violemment tendu, était en proie à une surexcitation fébrile. Elle n'avait qu'une préoccupation : se faire suivre par Tinfortunée qu'elle avait entrepris de disputer à la misère, au néant.

Elle la tenait par la main^ et, de temps en temps, pour la distraire, elle lui parlait de cette petite voix douce, aux inflexions caressantes , qu'on emploie pour les enfants ou les malades.

• Le timbre de cette voix jeune et sympathique plaisait évidemment beaucoup à la pauvre folle. Depuis longtemps sans doute son oreille était sevrée d'expressions choisies, d'intonations mélodieuses, semblables à celles que lui prodiguait la jeune fille.

Le bruit du chemin de fer parut la surprendre beaucoup ; mais lorsque, en arrivant à Paris, Gabrielle la fit monter en voiture et la conduisit à travers les rues populeuses, la malheureuse femme sembla entrer dans un monde nouveau.

Le cou tendu, le regard dilaté, la bouche béante, elle se penchait à la portière du coupé, pour mieux voir les merveilles qui défilaient rapidement devant elle.

Une fois ou deux, elle se rejeta en arrière, interrogea du regard la jeune fille d'un air effaré, et, à plusieurs reprises, passa la main sur son front brûlant. On aurait dit qu'elle cherchait à se souvenir, que ce spectacle animé ne se présentait pas à elle pour la première fois.

Enfin on arriva chez le docteur.

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Gabrielle pria le cocher de le prévenir qu'elle l'attendait. Elle n'osait pas quitter sa compagne et craignait que celle-ci refusât de monter chez le médecin.

M. Lasserre descendit aussitôt.

— Pardonnez-moi... commença la jeune fille.

— Vous avez bien fait de ne pas monter, l'interrompit le docteur, puisque nous allons directement à Passj.

Il donna l'adresse au cocher et prit place sur la banquette de devant. Comme on le pense, son premier regard fut pour la malade.

Pendant que la voiture longeait les boulevards, Gabrielle lui fit part de la remarque qu'elle venait de faire.

— Je ne serais pas étonnée, dit-elle à voix basse, que cette femme ait déjà vu Paris.

Le docteur lui fit signe de se taire, et continua d'observer la folle. Seulement, à mesure qu'ils passaient devant un boulevard, une rue, un monument, il les nommait à haute voix.

— Boulevard des Italiens... Ghaussée-d'Ântin... boulevard des Capucines... rue de la Paix... la Madeleine... rue Royale... place de la Concorde... TObélisque...

Tout en jouant son rôle de conducteur d'omnibus, il ne quittait pas des yeux Tinfortunée.

Celle-ci se penchait curieusement à la portière du coupé, et, de môme qu'elle l'avait fait en présence de Gabrielle^ chaque fois que le médecin nommait une rue, un boulevard, elle le regardait et prenait son front dans sa main. Evidemment, dans ce qui s'agitait autour d'elle, il y avait quelque chose qui parlait à ses yeux ou à son esprit.

— Les Champs-Elysées... dit-elle tout à coup, au moment où le coupé s'engageait dans l'avenue.

L'œil du médecin brilla d'une lueur d'espoir.

La folle ne prononça plus un seul mot, mais il devint certain pour le docteur et pour Gabrielle qu'elle avait habité ou connaissait Paris.

Un quart d'heure après la voiture s'arrêta devant une maison de belle apparence, dont la blanche façade et les jardins verdoyants présentaient un aspect réjouissant.

M. Lasserre offrit la main aux deux femmes et les intro»

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duîsit datiâ la maison. La chambre de la nouvelle pensionliàifê était préparée. Le directeur Vy installa.

Gabrielle aurait bien voulu rester quelques instants, mais il se faisait tard, et elle tremblait que son père ne rentrât avant elle.

Après avoir chaudement remercié le docteur et recommandé sa protégée, elle remonta en coupé et se fit reconduire chez elle.

Elle n'avait pas remarqué, tant elle était absorbée, qu'un fiacre s'était arrêté à quelques pas derrière elle, d'abord dbez lé docteur, puis à la maison de santé, et enfin à sa porte.

Il faisait nuit quand elle regagna son petit appartement. Par bonheur, Jacques n'était pas encore arrivé.

A l'angle de la rue de Laval, le fiacre, qui n'avait pas cessé de rouler à quelques pas de son coupé, s'arrêta encore, et liti homme ëe pencha pour observer. Il vit la jeune fille payer son cocher et disparaître ; il mit pied à terre, paya également son autofiiédon et examina les alentours.

Il s'apprôdha du coin de rue, afin de lire le nom qui se trouvait sur l'écriteau, mais l'obscurité était presque complète, lé gaz n'était pas encore allumé, l'homme ne put pas satisfaire sa curiosité.

En àttendâtit, il entra chez le marchand de vin le plus proche, se posta dans un cabinet vitré, et, d'abord, ne perdit pas dé vue la maison dans laquelle était entrée Gabrielle.

Cet homtîie, on Ta deviné, c'était Pojyte.

Trouvant, comme Ëulalie, que les cent francs qu'il avait reçus n'étaient qu'un dédommagement insuffisant, et dési-« rèux, plus tard, s'il y avait moyen, de tirer de la jeune fille une somme plus rondelette, il s'était élancé sur ses. traces, ne s'attachant exclusivement qli'à savoir où elle demeurait. Il n'avait donc pas cru devoir prendre l'adresse du docteur, non plus que celle de la maison où la folle avait été conduite.

Il avait peu de mémoire, une intelligence bornée, savait à peiné lire, et seulement signer son nom. Il ne voulait pas compliquer sa campagne et s'embarrasser de tant de détails. D'ailleurs, il comptait les apprendre dans la suite, quand le noint priticipal serait éclairci.

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Safis cesse vagabondant dans la province avec sa carriole et son cheval étique, il n'avait jamais séjourné à Paris, et ne le connaissait que pour y être venu trois ou quatre fois. Le dédale des rues qu'il avait parcourues était pour lui lettre close. Aussi, dans le principe, il ne détourna les yeux que pour avaler lentement le vin qu'il s'était fait servir.

Malheureusement l'attente se prolongeait. Le premier litre avait disparu. Il en fit venir un second, puis un troisième. A dix heures, jugeant que décidément la jeune fille habitait bien réellement la maison qu'il avait remarquée, il se leva pour aller s'assurer du nom de la rue, et du numéro de la maison.

Alors seulement il s'aperçut qu'il avait la tête lourde et les jambes faibles. Il voulut se raidir avec la ténacité de l'ivrogne, mais la rue et les maisons se mirent aussitôt à exécuter une danse macabre qui contraria fort le saltimbanque. Pensant qu'elles de fatigueraient avant lui, il s'assit assez lourdement pour qu'on puisse affirmer qu'il tomba^ et s'endormit.

On sait de quelle façon René, en rentrant chez lui, le heurta du pied, le releva et le reconduisit à la gare de la rue Saint-Lazare.

Pûlyte, en prenant le chemin de fer, où le peintre l'avait amené, s'était placé au coin de la portière dont le carreau était ouvert. Le somme qu'il avait fait, le mouvement, l'air frais de la nuit^ lui rendirent peu à peu ses facultés. Il se rappela ce qui s'était passé, car son ivresse n'était pas assez profonde pour le lui faire oublier, et s'aperçut qu'il serrait énergiquement dans la main le papier que lui avait remis l'artiste.

.11 le déplia, et, à la pâle lueur de la lampe qui éclairait le compartiment, il lut ces mots tracés par René: Rue de Charonne, n* 67.

— Bon ! fit-il en clignant finement de l'œil, quand j'voudrai, j 'saurai le nom d'ia péronnelle...

Arrivé à Saint-Cioud, il descendit d'un pas mesuré l'interminable escalier qui conduit au parc.

Chemin faisant, il se grattait l'oreille.

Et Lalie? murfflurait-t*il, comment va-trelle me recevoir? Gare là-dessous !

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Il avait raison de trembler, le pauvre diable ( Quand il pénétra dans sa baraque, il vit sa femme debout, les bras croisés, le visage coloré, arpentant à grands pas la petite scène de son théâtre, et dévorant sa colère.

D'un bond elle le prit au collet et 1q secoua avec une éner* gie plus que virile.

— Où est-elle? demanda-t-elle. Qu'en as-tu fait?

Et, du collet de l'habit, secouant toujours et serrant plus fort, elle passa à la cravate., Polyte suffoquait.

— Si tu veux que je m'explique, fit-il observer, ne m'étrangle pas.

Eulalie lâcha prise; mais, en même temps, elle le repoussa avec une telle violence, que son mari tomba sur un des portants de la coulisse, et entraîna dans sa chute les deux quinquets qui y étaient accrochés.

— Tout ça, c'est des bêtises! grogna-t-il en se relevant. T'abuses de ma bonté, mais nom d'un nom ! n'y reviens pas, ou j' cogne! Quéqu'tas, après tout? A quoi qu'elle nous servait c'te mendiante ? Elle nous a valu pus d' camouflets que d'gros sous. Pourquoi qu'ell' refusait toujours d'manger d'ia viande crue? C'est pourtant pas niauvais. Mais non. La faignante aimait mieux becqueter not'pain et s'croiser les bras. Parbleu ! ça lui était égal à elle que le public nous attrape, puisqu'elle n'y comprenait rien. Et ell' nous fsait manquer la représentation du lend'main, et nous crevions d' faim pour la nourrir. Eh ben 1 j'veux pas, moi. J'suis l'mattre après tout. La donzelle m'a donné cent francs, je les ai pris. Pourquoi pas ? C'est pus qu'elle n'valait, la propr' à rien 1 T'as fait ta tét' toi, tu voulais pas... Âh 1 malheur ! Heureusement qu' j'étais là ! J'ies ai les jaunets ! Les v'ia !

A ces mots, il prit les louis dans sa poche et les fit sauter en l'air.

Eulalie haussa les épaules.

— Tu es saoul! fit-elle, mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit où elle est.

— J'n'en sais rien, répondit le saltimbanque, mais que qu'ça nous fait, pourvu que nous sachions ousque demeure la p'tite pimbêche.

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— Tu le sais donc ? dit vivement Eulalie.

— Tu m'croi3 donc bien bête ? répliqua Polyte d'un air fier et satisfait. On n'peut répondre de rien.... Si c*te femme revient à elle... si c'est un' grand* dame, est-ce qu'il n'faut pas la faire chanter, elle ou la donzelle, j' m'en fiche !

— Et où demeure- t-elle , la demoiselle? interrogea sa femme, en s'efforçant de matiriser sa colère.

— J' te r dirai pas, tirais faire une esclandre.

— Non, je te le promets, protesta Eulalie.

— Ben sûr ? Tu seras raisonnable ?

— Je te le jure !

— Tu trouves donc qu' j'ai bien fait à c*te heure ?

— Oui, mais cette adresse, donne-la moi. Je dois la connaître aussi, car enfin s'il t'ariivait malheur...

— Tiens I dit Polyte qui tendit à sa femme le papier que lui avait donné René.

— Merci, fit Eulalie qui lui tourna le dos. Bonne nuit !

— Viens que j' te bise pour la peine que t'es si sage, dit le saltimbanque enchanté de la tournure qu'avait prise la conversation.

— Va donc cuver ton vin, répliqua sa femme en se dégageant brusquement.

Polyte se jeta sur un matelas, oii il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil de plomb.

Le lendemain matin, au petit jour, il dormait encore. Eulalie s'approcha sans bruit afin de s*en assurer.

— Heureusement que je suis là pour réparer ses bêtises, Inurmura-t-elle en s'éloignant.

Elle arriva à Paris par le premier train, prit l'omnibus de la Madeleine à la Bastille, et se dirigea vers le numéro 07 de la rue de Charonne.

La concierge qu'elle interrogea la considéra d'un air liébété. Elle eut beau esquisser les traits de Jacques et do colle qui l'accompagnait, multiplier les détails, préciser la couleur de la robe, du chapeau, des cheveux, aucune jeune fille ni aucun homme ressemblant aux portraits qu'elle traça n'ha-^ bitaient dans la maison et ne portaient de toilette semblable.

Eulalie s'en alla, le cœur frémissant de rage. Elle comprit que, dans son ivresse, son mari avait fait école. Elle revint

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comme un ouragan et fit sabir à Polyte un examen minutieux. Celui«*ci n*âvait jamais vu sa femme en pareil état. Il en eut réellement peur. Aussi confessa-t-il franchement la vérité.

— Imbécile ! rugissait Eulalie. Judas ! pour cent francs, avoir vendu la pauvre folle !

Le saltimbanque confus courba la tête et se garda bien de répliquer. Il aima mieux laisser passer Torage.

Eulalie s*était assise et frappait du pied. Peu à peu sa fureur se calma. Elle redevint femme, deux grosses larmes coulèrent sur sa joue hâlée.

— Pauvre âme ! gémit-elle. Ne pas savoir même ce qu'elle est devenue !

Puis, brusquement, elle s'essuya les yeux.

— Mais ce monsieur qui t*a reconduit au chemin de fer, qui t*a donné cet écrit menteur, tu as vu son visage au moins?

— A peu près...

— Faisait-il partie de ceux qui ont questionné la malheureuse dimanche dernier ?

— Non, j'en suis certain.

— £t le reconnaîtrais-tu?

— Je ne crois pas...

— Que Dieu te pardonne ! soupira Eulalie, tu m'as brisé le cœur. Je crois que je ne souffrirais pas davantage si j'avais perdu l'un de mes enfants. Hélas ! la reverrai-je jamais maintenant !

-^ Oh ! j'ia r' trouverai ! fit Polyte en étendant son poing fermée Et quant à c'iui qui m'a fourré dedans, si jamais j '1er 'pince!...

Gabrielle ne se doutait pas des tempêtes q^e sa charité avait soulevées dans le ménage des saltimbanques.

Quant à René, il ignorait comment la jeune fille pouvait être en relations avec l'ivrogne qu'il avait ramassé dans le ruisseau. A tout hasard, et croyant agir dans l'intérêt de Gabrielle « il avait éloigné Polyte en lui donnant une fausse adresse. On voit que ses pressentiments ne l'avaient pas

"^mpé.

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