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LE CHATEAU DE M. ARTHUR

René sauta lestement à terre.

L'intendant, après avoir salué profondément fît signe à

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Tartiste de le suivre, pénétra dans le vestibule, et franchit les premiers degrés d*un large escalier de pierre. Machinalement, le peintre se laissa conduire. Leur pas cadencé, celui du laquais qui portait les malles, résonnaient bruyamment sous la voûte sonore, dont ils semblaient réveiller Técho endormi.

Nul autre bruit ne se faisait entendre à Tintérieur du châ« teau. C'était comme un vaste mausolée que des visiteurs importuns seraient venu profaner.

Au premier étage, l'intendant ouvrit une porte percée au milieu du palier, et entra dans une sorte d'antichambre, décorée de simples boiseries grises, et meublée de quatre larges et lourdes chaises recouvertes de cuir vert.

Oe chaque côté de cette pièce se trouvaient deux portes. L'intendant tourna à droite, fit jouer la serrure, puis, s'effa» çant pour livrer passage à l'artiste :

— Voici l'appartement de monsieur^ dit-il en étendant la main.

René entra. Son premier soin fut d'ouvrir la fenêtre et d'écarter les Persiennes. 11 éprouvait le besoin de voir le grand jour, de respirer l'air du dehors.

— C'est bien, ordonna-t-il. Laissez-moi.

— Monsieur aura la complaisance d'indiquer les heures de ses repas, dit l'intendant. On le servira ici.

-- Je déjeune à onze heures et je dîne à six heures et demie.

— Monsieur voudra-t-il dire ce qu'il désire manger ?

— Non, vous me donnerez ce qu'il vous plaira, peu m'importe.

— Je n'ai plus qu'une question à adresser à monsieur : quand voudra-t-il me recevoir pour que je lui montre les appartements?

— Quand il vous plaira.

— Monsieur trouvera un cordon de sonnette dans chacune des trois pièces qui composent son logement. C'est André que voici, qui est spécialement attaché au service de monsieur.

— Il suffit, dit René avec une légère impatience, car tous ces « monsieur » commençaient à l'agacer.

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André posa les bagages dans un cabinet noir, éclairé par un œil de bœuf, qui se trouvait au fond de la première pièce, et se retira sans dire un mot.

Le jeune peintre demeura seul et se mit en devoir de visiter l'appartement qui lui était destiné.

Dès son arrivée, au simple aspect du château, il avait vu que les constructions et les sculptures qui agrémentaient la façade remontaient aux dernières années du siècle précédent. Le bâtiment datait de cette époque transitoire qui sépare le style rococo de ce qu'on nomme aujourd'hui le style Louis XVl.

La pièce où était René, garnie de boiseries blanches relevées par un mince filet d'or, était sobrement décorée, et n'offrait rien de remarquable.

La seconde pièce dans laquelle il passa, et dont il ouvrit également les fenêtres et les persiennes, était plus grande, plus belle et plus ornée. Au-dessus des portes étaient peints des médaillons. Entre les deux fenêtres était placée une console en bois doré, au milieu, une table carrée recouverte d'un velours rouge, aux pieds cannelés, droits^ reliés entre eux par des guirlandes de fleurs, dorés comme la console.

Les meubles larges, confortables, parfaitement conservés, étaient du même style. Les boiseries qui recouvraient les murs étaient couvertes de moulures et de sculptures trèsdélicates. L'or y avait été répandu à profusion, ainsi que sur la corniche du plafond, encadrant un ciel bleu taché de quelques nuages d'un gris rose, d'une légèreté et d'une transparence infinies.

Enfin, lorsqu'après avoir satisfait le même besoin d'air et de lumière qui s'était emparé de lui, René pénétra dans la troisième pièce, il s'arrêta émerveillé.

Cette chambre à coucher paraissait meublée d'hier, tant les tentures et les sièges étaient frais et pimpants. Le peintre se sentait de plus en plus dominé par le goût artistique qui avait présidé à l'arrangement de toutes choses. Il s'approcha, tourna et retourna les meubles pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une habile imitation moderne, mais non. Tout était bien du temps, depuis le damas de soie bleu broché

de jaune, jusqu'au bois laqué de^ meubles, du lit, de la commode, de la console.

Au fond de celte chambre, un vaste cabinet de toilette était garni des objets les plus utiles et les plus insignifiants, comme s'il avait servi la veille.

Qu'était-ce donc que ce château î Avait-il échappé presque seul au vandalisme de la Révolution ? Cette immense tempête l'avait^elle épargné, ou bien quelque savant et patient collectionneur s'était-il complu à en reconstruire l'édifice jusque dans ses détails les plus oiseux ? Dans tous les cas, les trois pièces que René venait de parcourir étaient des merveilles, non pas de richesse, mais de goût, de pureté, d'exactitude, de couleur locale. Volontiers on se serait cru rajeuni de cent ans et transporté dans un autre monde, au milieu d'autres habitudes.

Au sein de l'isolement qu'il sentait peser sur lui, le jeune peintre éprouva un certain bien-être, en contemplant ces épaves d'un siècle disparu. Entre lui et le propriétaire de ce château , il devina une première affinité , celle de l'art. Évidemment un épicier ou un limonadier enrichis n'auraient pas eu ce culte du souvenir, et auraient reculé devant Ténorme dépense que nécessitait l'entretien d'un mobilier de cette espèce.

La fâcheuse impression que René avait éprouvée tout d'abord, se dissipa presque aussitôt, mais sa curiosité ne fît que s'accroître.

Il s'installa sur-le-champ, faisant jouer avec une véritable émotion ces tiroirs, fermés peut-être depuis quatre-vingts ans, presque honteux de placer des chemises de grosse toile et des chaussettes de coton, là oii se prélassaient probablement jadis la soie, la batiste et la dentelle. Ses bottes vernies lui firent l'effet d'une chaussure d'égoulier ; il ne songeait plus qu'aux talons rouges.

André vint le rappeler aux exigences du présent et aux réalités de son siècle. 11 dressait le couvert dans la première pièce. Dix minutes après, le déjeuner de < monsieur ^ était servi.

Dans les dispositions d'esprit où il sç trouvait, ce mot

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