LB CHATEAU DE M. ARTHUB 'Î
qu'il avait vu, il avait le plus vif désir de connaître ce qui lui restait à voir.
Ils descendirent au, rez-^e- chaussée. L'intendant commença par ouvrir la porte qui se trouvait à droite de l'entrée, dans l'aile gauche du bâtiment.
— Voici la bibliothèque, dit-il. Elle vous sera ouverte jusqu'à la nuit. Vous pourrez du re.ste emporter dans votre appartement les livres que vous aurez choisis.
René entra* Jamais spectacle plus' majestueux, plus harmonieux et en même temps plus sévère, ne s'était offert à ses regards.
Cinq grands corps de bibliothèques en ébène se dressaient devant lui, séparés l'un de l'autre par deux armures de chevaliers armés de pied en cap , surmontées chacune d'une panoplie, composée des armes dont on se servait à l'époque que ces armures représentaient.
Ces dix trophées étaient autant de chefs-d'œuvre. Les / armes suspendues à la muraille étaient des merveilles de ciselure et de bijouterie.
Derrière les vitrines des bibliothèques, les livres les plus raresL^ reliés par les meilleurs faiseurs du temps qui les avait vu naître, étalaient en files processionnelles leurs titres alléchants. Ils occupaient les trois corps principaux, faisant face aux , six fenêtres qui éclairaient celte longue, large et haute salle.
Des deux autres corps de bibliothèque, l'un était garni, sur trois étages superposés, des plus remarquables échantillons d'armes à feu, depuis les plus primitives jusqu'aux plus perfectionnées ; le second contenait toutes les formes connues d'armes blanches : épées à poignée en croix, à garde compliquée, à coquilles tourmentées,.- miséricordes, poignards, sabres, tout cela cliquetait, rangé par ordre de date, sans une faute, sans une erreur.
Ces reflets d'or et d'acier, tranchant vivement sur Tébènô qui semblait les encadrer, formaient des gerbes de lumière et miroitaient devant les yeux fascinés de l'artiste.
L'intendant jouissait de sa surprise, comme s'il eût été le propriétaire de ces trésors accumulés.
Au milieu de' la salle s'étendait une longue et large table
18 LE ROI MISÂRE
d'ébène, aux pieds en torsade, sur laquelle un tapis de velours vert avait été appliqué.
René ne pouvait s'arracher à cette féerie. Ce fut le vieillard qui le tira de cette contemplation.
— Si monsieur désire voir la salle à manger.... proposat-il.
L'artiste tressauta, comme si Ton venait de le réveiller.
— Je vous suis, répondit-il, en jetant un dernier coup d'oeil sur ces magnificences.
L'intendant sortit de la bibliothèque, traversa le vestibule et ouvrit la porte directement opposée à celle qu'il venait de fermer.
Le jeune peintre fut introduit.
Sans énumérer les splendides et innombrables faïences, verreries, cristaux, aiguières de toutes formes et de tous métaux, qui garnissaient les grands bahuts de chêne, il remarqua sur-le-champ deux toiles enchâssées dans la boiserie, entourées d'un cadre de poirier relevé de dorures, et qu*il reconnut aussitôt pour appartenir à l'école de Boucher. Ces peintures, dues au pinceau de Natoire, étaient admirables partout où elles avaient été respectées par le temps, ou plutôt par des soins maladroits.
— Ces restaurations sont heureusement insignifiantes, dit René. J*en suis d'autant plus aise que je suis certain d'avance de ne commettre, en retouchant ce qui doit l'être, aucun crime de lèse-talent.
A ces mots, il s'arrêta et hoCha gravement la tête. Entre ces deux chefs-d'œuvre, il venait d'apercevoir une toile, vierge de tout contact avec le pinceau; et tendue d'avance à la place qu'elle devait occuper.
-— Voilà, je suppose, le panneau qui m'est réservé? demanda-t-il.
— Vous ne vous trompez pas, monsieur, répondit le vieil* lard.
René devint soucieux et pensif.
— Moi, humble, entre ces deux chefs-d'œuvre, murmurat-il, c'est écrasant !
Alors, se tournant vers l'intendant :
— Dès demain je me mettrai au travail, dit-il.