‹ Le roi misèreChapitre 26 sur 98 · LE CHATEAU DE M. ARTHUR · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE M. ARTHUR

Les restaurations dont on Tavait chargé étaient à peu près terminées. Avant d'entreprendre l'œuvre principale, il résolut d'aller à Paris. Il donna l'ordre à André de faire atteler la voiture pour le lendemain matin.

Tous les soirs, après une courte promenade, il avait pris l'habitude de rentrer dans son appartement et de lire pendant une heure ou deux.

Toutefois, il se l'avouait à lui-même, ces lectures ne profitaient guère à son esprit distrait. A chaque instant, entraîné par le flot tumultueux des pensées qui l'assiégeaient, il abandonnait son livre et se laissait aller à sa rêverie.

Ce n'était pas son mariage qui l'occupait. A peine même songeait-il à Gabrielle, ce dont il se réjouissait presque. Ce qui l'intriguait, ce qui absorbait pour ainsi dire tout son être, c'était le mystère qui l'entourait.

Ce qui l'avait le plus frappé dans les relations plus que sommaires qu'il avait eues avec les gens du château, c'était l'extrême politesse de tous, la discrétion qu'ils gardaient sur les habitudes de leur maître. L'intendant surtout, M. Breton, était certainement un homme que son intelligence et son éducation plaçaient fort au-dessus de la position qu'il occupait. Son langage, son ton, ses manières, sa tenue, révélaient, sinon un personnage d'élite, du moins un homme de bonne compagnie, connaissant le monde jusque dans les nuances imperceptibles qui creusent des abîmes entre les différentes classes de la société*

Les domestiques ne prononçaient presque pas le nom de M. Arthur, qu'ils n'avaient jamais vu, et parlaient toujours de M. Breton, qui était partout, qui s'occupait de tout.

Quel était donc ce M. Breton? Ne pouvait-il pas se faire que, pour mieux se dérober aux indiscrétions, il eût inventé cet individu fantastique, ce M. Arthur, qui se cachait si bien que nul ne pouvait dire l'avoir aperçu? Le maître n'aurait-il pas revêtu la peau de l'intendant, afin d'éviter plus sûrement les regards qui auraient tenté de percer son incognito ?

C'est ce que René se promit d'éclaircir a tout prix , dès qu'il reviendrait au château, qu'il allait quitter pour vingtquatre heures.

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Pondant ces huit jourft, Gabriellê n'avait pas perdu son temps. Tout d'abord elle voulait donner à sa protégée des vêtements plus convenables.

Aussi, après Tavoir conduite à la maison de Passy, elle se mit à Tœuvre en rentrant chez elle, et travailla toute la nuit. Elle avait remarqué que la folle était à peu près dé sa taillé. Elle prit donc une de ses robes, la meilleure qu'elte possédâtj d'un mérinos noir, chaud et laineux, la retoucha légèrement; puis, de ses doigts de fée, elle confectionna un bonnet de tulle, qu'elle garnit de blonde, et sur lequel elle posa trois ou quatre fleurs, souriant d'avance à l'idée des étonnements qu'elle allait causer.

Le lendemain, à l'heure que lui avait indiquée lé docteur, elle se rendit à Passy. Son paquet contenait six chemises, autant de bas, de cols, de mouchoirs, et une paire de souliers découverts. Comme saint Martin, la chère enjfant avait Qoupé en deux son petit trousseau.

Ce fut avec une joie enfantine que , dès son arrivée , elle revêtit sa protégée des habits qu'elle apportait. Celle-ci se laissait faire avec une docilité complaisante. Qnand la toilette fut terminée, Gabriellê prit par la main la pauvre folle, et la conduisit devant l'armoire à glace qui se trouvait dans la chambre.

La transformation était si complète, que le docteur et le directeur de la maison, appelés à en juger, ne reconnaissaient plus leur malade.

Quant à elle, elle se regardait, immobile et stupéfaite. Elle ne se reconnaissait pas elle-même. Peu à peu, elle osa remuer, s'approcher de la glace, tourner, se retourner, corriger les plis de sa robe, le nœud des brides qui retenaient son bonnet.

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