UN PEINTRE EN TABLEAUX ANCIENS
Le miracle était complet. Ce n'était plus une folle, c'était une femme. Elle n'avait pas l'air emprunté dans ses nouveaux* habits, mais, au contraire, elle se révélait élégante, et paraissait reprendre •possession d'objets qu'elle aurait quittés la veille. L'éclair de vie qui scintillait dans ses yeux avait aussi électrisé son corps. Elle frissonnait de bien-être, comme une personne engourdie par le froid, que l'on met en présence d'un feu clair. L'âme se réchauffait. •
Le docteur Lasserre épiait avec soin ses moindres mouvements. Il s'approcha de la jeune fille.
— Courage ! lui giissa-t-ii à l'oreille. Je voud laisse avec elle. Tâchez de savoir son nom.
Il s'éloigna et entraîna le directeur de la maison, non moins stupéfait que lui d'une si rapide transformation.
Gabrielle resta seule avec sa protégée. Elle la fit asseoir dans un fauteuil, lui prit les mains, se plaça devant elle, et la regarda dans les yeux, ainsi qu'un magnétiseur en face de son sujet. Un sourire de tendre commisération effleurait ses lèvres.
— Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle. Ne voulez-vous pas me le dire?
L'effort que tenta la malheureuse pour répondre à cette question, détruisit les résultats qu'on avait obtenus sans les chercher. Elle retomba aussitôt dans sa désolante inertie.
Gabrielle s'en aperçut. Elle sentit qu'elle n'obtiendrait ce nom que par hasard et, pour ainsi dire, si elle le découvrait elle-même.
Sans se décourager, elle se leva et se dirigea vers la chC'minée. Un calendrier y était accroché, elle s'en empara et revint prendre sa place auprès de la malade. Ce fut ime véritable inspiration.
Le premier nom de femme qu'elle trouva sur l'almanach, à la date du 3 janvier, elle le lut et le prononça à haute voix.
— Geneviève ! dit-elle d'un ton bref.
L'effet fut magique. La folle se redressa.
— Qui m'appelle? demanda-t-elle vivement. Mon nom!... c'est mon noml... ajouta-t-elle avec une joie émue. Oh! qu'il y avait longtemps...
Elle s'arrêta brusquement.
84 LE BOI MISÈBB
— Combien donc y a-t-il de temps? murmura-t-elle.
Alors elle parut chercher dans ses souvenirs, mais la mémoire lui fit défaut. Elle retomba sur son siège, insensible et paralysée. ^
Gabrielle était ravie. Ces premiers succès étaient une précieuse récompense de ses sacrifices. Toujours lui parlant de sa voix persuasive et mélodieuse, elle parvint à attirer plusieurs fois rattention de sa protégée. ^
Le docteur vint la chercher au bout de quelque temps. Il savait par expérience combien il est dangereux de mettre en contact avec la folie une personne qui n'en a pas l'habitude, si saine d'esprit qu'elle soit d'ailleurs.
La jeune fille hésitait à lui obéir, mais le médecin usa de son autorité et la congédia.
— Une heure par jour, dit-il, c'est tout ce que je puis vous accorder.
Gabrielle se retira, mais ne manqua pas une seule fois de venir faire sa visite à la malade. Au bout de huit jours, grâce aux soins exceptionnels qui lui étaient prodigués, Geneviève allait beaucoup mieux. Sa raideur et son immobilité cataleptique avaient disparu. Non-seulement elle répondait à Gabrielle et au docteur Lasserre, mais elle les reconnaissait et les recevait avec plaisir. Du passé de cette malheureuse, ils n'avaient rien découvert encore.
Ce qui, par-dessus tout préoccupait le docteur, c'était ce lui qu'avait prononcé Geneviève. Du ton qu'elle l'avait dit, il ne pouvait s'agir que d'un mari, d'un amant, ou d'un enfant tendrement aimé. Mais il ne voulait aborder cette question qu'après y avoir préparé la patiente à force de soins et de douceur. Une secousse trop brusque pouvait arrêter les progrès qu'il avait déjà faits.
Fidèle à la parole donnée par lui à Gabrielle, il ne dit pas un mot de cette aventure à René, qui vint lui faire visite en arrivant, et dont il reçut les confidences surprenantes.
Le jeune peintre, en revenant à Paris, avait essayé de s'informer à la gare de Monnerviile du nom du château qu'habitait M. Arthur; mais aucun employé ne connaissait ce personnage, les alentours foisonnaient de châteaux, et les