‹ Le roi misèreChapitre 28 sur 98 · UN PEINTRE EN TABLEAUX ANCIENS · texte numérisé non relu

UN PEINTRE EN TABLEAUX ANCIENS

renseignements fournis par l'artiste étaient trop vagues pour que Ton pût lui donner aucun détail précis.

René partit donc légèrement désappointé, sans savoir d*où il venait ni où il retournerait le lendemain.

Après avoir visité le docteur, il se rendit chez mademoiselle Lancray. Il lui trouva un air gauche et emprunté qu'il ne lui avait jamais vu. Plus il lui parlait de M. Arthur, de la manière dont il vivait, des merveilles qu'il avait rencontrées dans cette propriété morte, plus le malaise de la vieille demoiselle semblait augmenter. Elle coupa court à l'entretien en se levant, et. ^9 prétextant d'occupations indispensables.

— A propos, fit René d'un ton léger, et mon mariage? Vous ne m'en parlez plus. Le tuteur de mademoiselle d'Érigny a-t-il répondu?

— Pas encore, dit la maîtresse de pension^ mais cela ne prouve rien Je suis habituée à ses longs silences, et je suis sûre que dans quelques jours...

— Bon I rien ne presse, l'interrompit le peintre en prenant congé. Au revoir ! et merci toujours.

Il se dirigea vers la rue de Laval. Il était heureux de revoir son modeste atelier, ce témoin muet de ses luttes, de ses espérances.

Au moment où il montait son premier étage, il se croisa avec un jeune homme, qui descendait rescalier en fredonnant un refrain nouveau.

— Tiens ! s'écria ce nouveau personnnage. C'est vous, Dorval ! D'où sortez-vous donc ?

— J'arrive de la campagne...

— Tudieu ! quel luxe, mon bon ! C'est donc pour cela que depuis trois jours je me pends inutilement à votre cordon de sonnette?

— Vous ! et pourquoi? demanda René.

— Ah ! mon cher, c'est admirable ! Je viens de vendre un Rubens étourdissant à une vieille bète, qui l'a bel et bien payé en espèces trébuchantes. Pour fêter ce grand jour et croquer une partie des écus de cet imbécile, je donne ce soir un dîner, puis un bal, ce sera épatant ^ vous verrez, car je compte sur vous, n'est-ce pa%?

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— Je suis désolé, mon cher monsieur Cherville, mais j'ai donné ma parole à M. de la Yigerie. II m'attend à dtner ce soir. Croyez que sans cela...

— Eh ! que diable ! riposta Cherville ; vous vous couperez en deux, mon ami. Vous dînerez chez M. de la Vigerie, vous danserez chez moi.

— Vous savez bien que je ne danse pas.

— Alors vous boirez.

— Je ne bois pas non plus.

— Eh bien I vous ferez ce que vous voudrez, toais vous ne me désobligerez pas au point de ne pas venir tuer quelques instants au milieu de nous. De tous ceux que je reçois, vous êtes peut-être le seul que je tienne à avoir.

— En ce cas, pourquoi les invitez-vous ?* fit naïvement René.

— C'est vrai, balbutia Cherville. Bah ! il faut bien passer le temps.

L'artiste vit bien qu'il ne pouvait pas se dispenser d'accepter une invitation si pressante.

— Soit ! dit-il, je viendrai un moment ; mais je vous préviens qu'il me sera impossible de rester. Demain matin, à sept heures, il faut que je sois au chemin de fer...

— Comme il vous plaira, répondit Cherville en lui tendant la main avec effusion. Pourvu que je vous voie, je serai content. A ce soir !

— A ce soir, répéta René en ouvrant la porte de son atelier.

Il était facile de deviner, à l'expression de sa physionomie, que l'insistance de Cherville le contrariait fort. Tandis que celui-ci lui parlait avec chaleur et avec volubilité, René ne répondait qu'avec froideur, et presque avec contrainte.

Pour expliquer cette anomalie, il est nécessaire de dire quelques mots de la vie et des habitudes de Léon Cherville.

On peut le dépeindre en trois mots. Ses amis affirmaient que c'étaient « un bon garçon. » Mais qu'entendaient^ils par ces paroles?

Léon Cherville était un homme de trente ans, gros, gras, rose, blond, frisé, bien portant, au visage souriant, à l'apparence débonnaire, insouciant, léger, frivole, n'admettant pas

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d'autre loi que celle du plaidir, et possédant au plus haut degré la plupart des sept péchés capitaux.

11 avait voulu faire de la peinture, mais ses études avaient été si peu sérieuses, son imagination était si incolore, qu'il avait échoué tour à tour dans l'histoire, dans le genre et dans le paysage. La seule chose qu'il réussit à merveille, c'était la copie. Comme il ne cherchait avant tout qu'à accroître son bien-être, ce fut vers la copie et surtout vers le- pastiche qu'il dirigea ses aptitudes.

Il possédait huit mille francs de rente. Trouvant que c'était insuffisant pour bien vivre , il s'aboucha avec un prétendu expert et un marchand de tableaux, envers lesquels il s'engagea à livrer sur commande, et à leur choix, des toiles de Ténlers, de Bergheim, de Rembrandt, de Rubens, etc.

. Ce commerce lui rapportait, depuis quatre ans, cinq ou six mille francs par an. C'était ce que Cherville appelait faire de l'art. René qui, pour certaines choses, avait des expressions un peu dures, appelait cela : faire des dupes.

Cependant, sous peine de passer pour un sauvage, ou, tout au moins, pour un paysan du Danube, le jeune peintre ne pouvait pas tourner brusquement le dos à un homme qui l'accablait de politesses, et dont ni lui ni personne n'avaient jamais eu à se plaindre.

Aussi René, après avoir humé l'air de son atelier, s'habilla et se rendit chez M. de la Vigerie.

Il dînèrent en téte-à-téte. Comme on le pense bien, la conversation ne roula guère que sur M* Arthur, sur le château et sur la vie bizarre, — - si toutefois on pouvait appeler cela vivre, — de ce personnage mystérieux.

Lorsqu'on dernier lieu René fit part à M. de la Vigerie des soupçons qu'il avait conçus sur M. Breton, le gentilhomme branla la tête avec incrédulité.

-^ Non, dit-il, vous devez faire fausse route, à nioins que ce Breton ne soit inconnu dans les environs et que vous ne puissiez rien apprendre qui le concerne.

Néanmoins M. de la Vigerie était très-intrigué à son tour.

— Parbleu ! répétait -il à chaque nouveau détail, je serais curieux de voir cela !

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Puis, brusquement, et comme si cette question devait lui donner la clef de l'énigme :

— Mais au fait, demanda-t-il, par quel hasard ce M. Arthur s'est-il adressé à vous?

— Je vous l'ai dit, c'est parce qu'il a acheté le dernier tableau que j'avais exposé chez Deforge.

— Et comment l'a-t-il acheté, lui qui ne sort jamais de son château?

— C'est vrai ! s'écria tout à coup René, Je n'avais pas songé à cela. Cela me confirmerait dans l'idée que M. Arthur et M. Breton ne sont qu'un seul et même individn.

— Avez -vous interrogé à cet égard ce M. Breton?

— Non, je n'y ai même pas pensé. La vanité m'aveuglait. Je m'imaginais qu'on avait vu mon paysage, qu'on l'avait remarqué, et qu'on s'était décidé sur ce spécimen à me confier les travaux que j'ai commencés.

— Cela peut-être...

— Oui, cela peut, mais cela ne doit pas être, réponditBéné d'un ton réfléchi. Il y 1 certainement autre chose..;

— Ce M. Arthur connaît sans doute votre nom, fit observer M. de la Vigerie. Il se pourrait même qu'il eût été lié avec un membre de votre famille...

— Quelle apparence ! se récria l'artiste. Le nom que je porte est celui d'un obscur matelot, et quant à ma famille...

Il se tut et n'acheva point sa phrase.

M. de la Vigerie, qui ne le quittait pas des yeux, fut frappé de la tristesse subite qui assombrit le front du jeune peintre; mais sa discrétion était trop grande pour qu'il cherchât à provoquer des confidences qu'on hésitait à lui faire.

D'ailleurs, comme pour couper court à toute question, René se leva.

-«- Je vous demanderai la permission de me retirer, dit-il. A mon prochain voyage, j'espère vous donner des renseignements plus précis; car, j'y suis bien décidé, tout ce qu'il sera possible d'apprendre sur ce personnage, je le recueillerai avec soin. Je m'y sens poussé par une curiosité qui m'étonne moi-même.

— Au revoir et bonne chance! fit M. de la Vigerie, en souriant avec bienveillance.

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René sortit. Il était plus triste que de coutume. En arrivant rue de Laval, il fut sur le point de rentrer chez lui sans monter chez Cherville; mais il réfléchit que, non-seulement il avait donné sa parole, mais encore que le bruit qui se faisait à rétage supérieur Tempécherait de reposer.

Il en prit héroïquement son parti et franchit les premières marches de l'escalier. A mesure qu'il gravissait les degrés, le bruit grandissait et arrivait jusqu'à lui en notes discordantes.

C'était un mélange confus* de piano fatigué, de flageolet criard, de bruyants éclats de rire, d'exclamations perçantes, que dominait le piétinement des danseurs, insoucieux du rhythme, de la retenue et des convenances.

René ne put réprimer un sourire en franchissant le seuil de Tatelier, dont la grandeur et la distribution étaient identiquement semblables à celles de son propre logement.

En l'apercevant, Cherville accourut vers lui. Peu s'en fallut qu'il ne se jetât dans ses bras.

L'artiste promena soir regard sur les invités qui se trouvaient devant lui. Ce bruit et cette gaieté lui parurent de mauvais aloi, et lui causèrent un dégoût involontaire. Cependant il entra.

L'aspect de cette soirée mérite une brève description. , Hommes ou femmes, ils étaient trente. Plus d'hommes que de femmes. Du reste, pas un vieux visage. Le masculin appartenait à la classe moyenne. 11 se recrutait de fils de riches bourgeois, de quelques rares peintres , et d'Ernest, le lieutenant de vaisseau qui, à Saint-Cloud, avait parlé indien à la femme sauvage. Leur tenue était peut-être un peu débraillée. Parmi eux, Anatole Delaunay se faisait remarquer par la

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coupe excentrique de ses habits trop courts et de ses pantalons trop étroits. Il affectait un grand laisser-aller, parlant haut et beaucoup, émaillant avec le plus grand sang-froid sa conversation des sottises les plus impertinentes et les plus grossières.

Le sexe féminin se composait exclusivement de ces créatures qui n'appartiennent ni au monde, ni même au demimonde, qui perchent sur les collines de Montmartre, et qui, depuis si longtemps qu'elles ne s'en souviennent plus, sont à couteaux tirés avec la fleur d'oranger. Au nombre de celleslà figuraient trois ou quatre modèles émancipés.

Dans le commencement de la soirée, ces beautés complaisantes avaient cru devoir jouer à la femme du monde et se draper dans leur dignité, mais le manteau dont elles s'affublaient devint promptement trop lourd pour leurs épaules. Elle le laissèrent glisser peu à peu, si bien qu'il tomba tout à fait, et les montra telles qu'elles étaient d'ordinaire.

La fête' était donc très-animée. Le punch et le Champagne circulaient à profusion, et chacun s'en donnait à plein gosier; on savait que c'était un gogo qui payait.

Les quadrilles devenaient pittoresques. On aurait pu déjà nommer la couleur de la plupart des jarretières qui se démenaient au son de la musique tapageuse. Hommes et femmes n'avaient plus d'autre ambition que de lever le plus haut possible le pied au-dessus de la tête.

René regardait ces démoniaques s'agiter en contorsions désordonnées et essuyer la sueur qui inondait leur visage. Il se demandait si la danse est un plaisir ou seulement un exercice gymnastique. Pour lui, il lui paraissait inadmissible que des gens qui n'y étaient pas forcés se livrassent , sans condamnation préalable, à de telles excentricités chorégraphiques.

Quand le quadrille fut terminé, plusieurs jeunes gens vinrent lui tendre la main. Trois ou quatre femmes lui décochèrent un sourire bienveillant que relevait une œillade provocante. René accueillit le tout avec une politesse froide.

Non pas seulement parce qu'il était beau garçon , mais surtout parce qu'il ne s'occupait pas d'elles et qu'il ne ressemblait point aux autres, le jeune peintre demeura le point

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