COMMENT RENÉ FINIT PAR RENCONTRER
mieux faire, pour y échapper,^que de s'enfermer au château Bourette et d'y travailler sans relâche.
11 ne savait pas, le maliieureux, que c*est précisément au sein de la solitude que vous poursuivent avec le plus d'acharnement les fantômes que l'on voudrait chasser. Le reniède était pire que le mal, car, loin de le guérir, il ne pouvait que l'aggraver.
Néanmoins, il avait écrit à M. de la Vigerie et lui avait fait part de la résolution qu'il venait de prendre, sans lui en donner les motifs. Il aurait été, du reste, fort en peine de le faire, puisqu'il ne s'expliquait pas lui-même ce qu'il ressentait ni ce qui le faisait agir.
Par celte même lettre, il pria son honorable ami de vouloir bien passer de sa part chez Mademoiselle Lancray, pour s'informer s'il avait été fait réponse à la proposition de mariage qu'elle avait mise en avant. En effet, par une contradiction étrange entre sa volonté et ses penchants, René était bien fermement décidé à suivre les conseils de M. de la Vigerie* et à épouser l'orpheline. Il sentait bien que ce parti n'était qu'un dérivatif, mais il le croyait infaillible.
Pendant ce temps, travaillant avec une ardeur infatigable, il ne prenait guère d'autre récréation que la chasse, à laquelle, ainsi que le lui avait prédit le garde, il trouvait chaque jour un attrait nouveau. Grâce à la justesse de son coup d'œil, il était devenu en peu de temps un fort passable tireur. '
Quinze jours après avoir écrit à M. de la Vigerie, il reçut de lui le billet suivant :
< Mon jeune ami ,
« Je quitte à l'instant mademoiselle Lancray. Elle a enfin obtenu une réponse du protecteur mystérieux de Caroline d'Érigny. 11 ne paraît pas être hostile à ce projet, car il demande des renseignements sur votre famille.
< CoQf^me je ne doute pas que ces renseignements soient très-honorables, accourez me les donner ou veuillez me les envoyer. Dans ce dernier cas, s'il faut faire pour vous certaines démarches, ayez la bonté de me les indiquer. Je m'en chargerai volontiers, cela me sera une distraction.
« Mademoiselle Lancray, sachant que je vous avais conseillé
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ce mariage, a voulu absolument me faire voir mademoiselle d'Érigny. Je Tai aperçue dans le jardin. C'est une fort gracieuse personne, et qui paraît on ne peut plus intéressante. Je me félicite maintenant d*avoir appuyé ce projet d'union.
c En attendant un mot de vous, je vous serre bien affectueusement la main.
C BARON DE LA ViGERIE. »
Quand il eut achevé sa lecture, René laissa tomber ses bras avec découragement.
— Comment n*avais-je pas prévu cela ! murmura-t-il d'un air accablé.
Il demeura quelques instants plongé dans une prostration inexplicable. Enfin il prit la plume et répondit :
' a Mon cher Monsieur,
« Votre lettre m'ouvre les yeux. Par suite d'une complication qu'il serait trop long de vous développer ici, mais dont je vous ferai part à mon arrivée, je vois qu'il m'est impossible de songer plus longtemps à Thymen qu'avait rêvé pour moi la bonté de mademoiselle Lancray.
<( Si j'avais réfléchi tout d'abord que cette difficulté devait nécessairement se présenter, j'aurais évité à mademoiselle Lancray et à vous d'inutiles tentatives, car j'aurais immédiatement décliné l'honneur d'une alliance irréalisable. Daignez accepter tous deux mes regrets bien sincères.
a Dans huit ou dix jours j'aurai terminé ce qui me reste à faire, et je rentrerai à Paris. Alors seulement je vous dirai tout, et vous jugerez si mes excuses sont valables.
« Recevez plus que jamais l'assurance de ma bien respectueuse amitié.
a RENÉ DORVAL. »
Qu'on jugé de l'étonnement du baron de la Vigerie et de celui de mademoiselle Lancray, en recevant cette lettre singulière, si peu en harmonie avec celle qu'ils attendaient!
— Que faire? répétait la maîtresse de pension tout ahurie.
— Patience ! souriait le baron pour la calmer. J'ai idée que notre jeune fou se hâte trop de jeter le manche après la
ognée.