‹ Le roi misèreChapitre 36 sur 98 · COMMENT BÉNÉ FINIT PAR RENCONTRER · texte numérisé non relu

COMMENT BÉNÉ FINIT PAR RENCONTRER

— Mais que répondrai-je au protecteur de Caroline?

— Rien avant le retour de René. Votre invisible personnage a fait attendre sa réponse plus de trois semaines, il ne trouvera pas étonnant que voua fassiez attendre la vôtre quinze jours.

— C'est égal, grondait mademoiselle Lancray, c'est bien étrange!...

— Nous verrons, .. dit M. de la Vigerie, qui ne voulait rien préjuger.

Cependant il ne se dissimulait pas que des raisons d'une haute importance avaient pu seules dicter au jeune peintre une semblable résolution. Quel obstacle avait donc surgi tout à coup? Ne sayait-on pas que son père était un obscur, mais honnête matelot, qui avait laissé à son fils le petit avoir grâce auquel celui-ci avait pu faire face aux premiers frais de son établissement? Quoi de plus simple? Si ce n'était pas glorieux, c'était du moins honorable.

C'est ce que pensait M. de la Vigerie. En dépit de son apparente tranquillité , il était très-intr\gué et très-impatient d'interroger l'artiste à ce sujet.

Quant à René, sa verve ne tarissait pas. Jamais encore il n'avait peint avec plus d'entrain, de fermeté, de coloris, d'inspiration. C'était, à coup sûr, le meilleur tableau qu'il eût fait jusqu'à ce jour. Lui-même, il l'admirait de bonne foi. 11 regrettait presque de l'enfouir dans un château éloigné, où nul n'avait pénétré depuis vingt-trois ans.

Sans doute il avait besoin d'argent, mais il avait également besoin de renommée. Quelle sensation aurait causée ce chefd'œuvre à Paris, derrière la vitrine d'un marchand !

Il eût été le point de mire de tous les regards, le sujet de toutes les admirations, au lieu de flatter obscurément les jouissances égoïstes d'un misanthrope, qui s'était volontairement séparé du monde, et qui avait échappé à toutes les curiosités.

Cependant, plus le séjour de René se prolongeait, plus il recueillait de détails invraisemblables sur le personnage mystérieux qu'abritait ce pseudonyme ridicule : M. Arthur!

Le domestique André , qui avait été spécialement attaché au service du jeune peintre, aimait beaucoup le nouveau

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mattre que le hasard lui avait donné. La jeunesse, le talent, les dehors francs et ouverts de Tartiste l'avaient séduit.

Aussi, le soir, pendant le dhier, il était bavard et communicatif. René n*avait pas l'air de l'écouter, mais il ne perdait pas un mot de ses commérages. Ce fut par André qu'il apprit de quelle manière bizarre vivait M. Arthur.

Pendant le jour, le vieillard ne sortait jamais de sa chanobre, dont les volets rembourrés étaient hermétiquement fermés. Jour et nuit brûlaient dans cette pièce deux candélabres, garnis chacun de six bougies.

Le domestique chargé du service de l'appartement avait ordre de ne se présenter qu'à nuit close, et devait, avant d'entrer, frapper trois coups distincts à la porte. Jamais il n'avait trouvé son maître dans la chambre.

Celui-ci s'esquivait toujours par une des quatre portes qui y aboUliï^saient et qui conduisaient dans toutes les parties du château. Combien de temps errait-il ainsi? Nul n'aurait pu le dire.

Quant h ses repas, M. Arthur les prenait à l'instar des petits soupers de Louis XV à Trianon. Au moyen d'une trappe ménagée dans le parquet de la chambre, la table montait toute dressée de l'étage iijférieur, gar un ressort que le reclus seul pouvait faire mouvoir.

Quand le couvert était prêt, le mattre d'hôtel en prévenait M. Arthur en agitant le cordon d'une sonnette, exclusivement destinée à cet usage, et qui correspondait dans la chambre. Celui-ci appuyait sur le ressort, la trappe glissait et la table montait.

Dès que le repas était terminé — ce qui n'était jamais long, car M. Arthur mangeait fort peu — la table redescendait par le même procédé.

André, qui avait plusieurs fois fait le service intérieur delà chambre, avait en outre remarqué qu'il n'y avait ni pendule, ni calendrier; d'oii il avait conclu que M. Arthur ne voulait pas connaître le nombre d'heures qu'il passait dans son inviolable retraite.

Il avait observé encore que son maître lisait beaucoup. Il avait trouvé chez lui beaucoup de livres, en avait regardé le titre, et s'était assuré que ces livres n'étaient jamais les

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