COMMENT BÉNÉ FINIT PAK RENCONTRER
mêmes. Il savait, du reste, que, par un escalier dérobé, la communication était très- facile entre la chambre et la bibliothèque.
Lorsque M. Breton congédiait un domisstique, il lui payait largement ses gages, mais le forçait. de quitter à Tinstant le château.
Grâce à ces précautions, M. Arthur avait échappé jusqu'ici à tous les regards. On s'était si bien habitué à ne voir que M. Breton, à ne recevoir d'ordres que de lui, que nul n'avait tenté sérieusement encore de violer la consigne sévère qu'il recevait à son arrivée.
René était certainement le seul qui eût osé enfreindre tes prohibitions de l'intendant. Aujourd'hui qu'il connaissait tous ces détails, il ne s'expliquait pas quelle curiosité l'avait poussé^ ni comment il y avait cédé si légèrement.
Derrière la cagoule de pénitent que lui avait masqué les traits de l'inconnu, il pressentait une douleur incurable. Que ce deuil provînt de la perte d'un être tendrement aimé, d'un amour brisé, ou de tout autre cause échappant à l'analyse froide et raisonnée, René en était venu à le respecter.
Son tableau était terminé. Le jour même, il l'avait fait placer contre le mur, dans la boiserie qui devait lui servir décadré. Il était resté une heure en contemplation, couvant son œuvre d'un regard satisfait.
M. Breton était à côté de lui et lui prodiguait les éloges les plus sincères.
— Et M. Arthur? demanda tout à coup René. L'a-t-il vu?
— Je l'ignore' répondit l'intendant.
— Je désirerais pourtant bien avoir son avis...
— Je vais lui faire part de votre désir.
— C'est indispensable, insista l'artiste, car si j'avais quelques retouches à faire sur ses ihdicattons, je voudrais les achever avant mon départ.
— Demain matin, je l'espère, vous saurez à quoi vous en tenir à cet égard, dit M. Breton.
— Aussiiôt il traça quelques lignes au crayon sur son carnet, enleva la feuille et chargea le maître d'hôtel de placer le papier en évidence sur la table de M. Arthur.
René dîna de bon appétit. Il était content de lui. Après avoir
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fait un tour de promenade, il regagna son appartement et se mit à lire, mais il était distrait. Entre son regard et Tobjet sur lequel il s'arrêtait, se dressait toujours Tœuvre qu'il venait de créer. Qui n'a pas eu de ces petites vanités?
Soudain il se frappa le front. 11 n'avait pas songé à ce détail ! Placé dans une salle à manger, son tableau, — s'il était destiné jamais à être vu, — serait probablement jugé le soir, à l'éclat des lumières, car il est plutôt d'usage de donner des dîners que des déjeuners.
Quel effet rendrait son paysage en pareille circonstance? Ne serait-il pas trop noir?
René voulut s'en assurer aussitôt.
11 prit les deux candélabres qui ornaient la cheminée de son salon, alluma les douze bougies dont ils étaient garnis et courut vers la salle à manger. La porte en était entr'ouverte. Il la poussa du pied, et posa sur la table les candélabres qu'il tenait dans chaque main.
Alors seulement il s'aperçut qu'il n'était pas seul.
Un homme se tenait debout dans Tangle le plus obscur de la salle, et, à la lueur d'une lampe dont il avait disposé l'abat- Jour en forme de réflecteur, il examinait le tableau du jeune peintre.
Cet homme portait le même costume de pénitent que lui avait déjà vu René. C'était M. Arthur.
En apercevant René, il tressaillit et fit un brusque mouvement de retraite.
— De grâce ! écoutez-moi. Monsieur ! supplia l'artiste. Ne croyez pas qu'il s'agisse cette fois d'une inqualifiable étourderie de ma part. Ces deux candélabres allumés vous disent assez dans quel but je venais ici...
René s'arrêta tout-à-cOup et considéra le moine avec une stupéfaction croissante.
En effet, l'inconnu demeurait immobile et comme pétrifié. A travers les fentes de sa cagoule, ses yeux brillaient d'une lueur ardente, et se fixaient sur l'artiste avec une persistance obstinée. Un tremblement convulsif agitait son corps. Sa main droite §'appuyait sur son cœur, dont elle semblait vouloir comprimer les battements. Il était évidemment dominé-par une émotion violente et cherchait à la maîtriser. Était-ce une
COMMENT BÉNB FINIT PAR BENCONTREH. . . 127
douleur physique? René l'ignorait, mais tout à coup il s'élança en avant.
En proie à une faiblesse inexplicable, M. Arthur chancelait et faisait de vains efforts pour se maintenir en équilibre. 11 serait tombé, si le mur de la salle à manger, contre lequel il s'adossait, ne lui eût fort à propos offert un appui.
— Je vous en supplie, Monsieur, dit René, daignez accepter mes services. Vous souffrez, je le vois bien. Parlez. Puis-je vous être bon à quelque chose ?
En même temps, il voulut prendre la main du moine pour le soutenir. ^
Celui-ci se redressa brusquement avec une vigueur incroyable. Le contact de la main de l'artiste parut lui avoir tendu ses forces. Il le repoussa énergiquement.
— Laissez-moi, gronda-t-il d'une voix étouffée. Je ne veux rien de vous. Vous m'avez tendu un piège indigne. C'est infâme !
— Je ne vous comprends pas. Monsieur, répliqua René. .Si vous avjez pris la précaution de fermer à clé ou au verrou
la porte de cette salle, je n'y serais pas venu précédé sottement de douze bougies allumées.
— Alors, dans quel but étes-vous-ici ?
— Je voulais simplement juger de l'effet que produirait mon tableay à la lumière, répondit franchement le jeune peintre. Sans cela, comment expliqueriez-vous de ma part une telle prodigalité de luminaire?
— Je veux bien vous croire, dit M. Arthur d'une voix plus calme, mais retirez-vous à l'instant pour me prouver que vous n'avez pas menti. »
— J'y consens, Monsieur. Pourtant, puisque le hasard nous a mis en présence, je veux vous remercier de la bien» veillance que vous m'avez témoignée, à moi qui suis inconnu et qui suis pauvre, en me confiant les travaux importants que je viens d'exécuter.
— 11 suffit, je ne vous retiens plus, Tinterrompr* M. Arthur avec impatience.
— Un mot encore, reprit René. Vous avez trop le goût des acts, Monsieur, pour ne pas excuser mon indiscrétion; mais, avant de ine retirer, il m'aurait été précieux d'apprendre ^'^
128 LB ROI MISÂRE
votre bouche que mes efforts ont été couronnés de succès, et que vous êtes satisfait de mon œuvre. . .
— Vous le saurez demain , Tinterrompit de nouveau le moine d'un ton sec.
— Je n'insisterai pas , fit Tartiste en s'inclinant. Je vois que vous ne comprenez pas le sentiment qui me fait agir, et j'avoue que je m'en étonne. Il y a dans ce château de si belles choses, dételles raretés, le style des objets qu'il renferme est si pur, que j'étais autorisé à supposer chez vous un goût éclairé pour tout ce qui se rapproche de l'art.
En apprenant quelle vie bizarre vous meniez au milieu de pareils trésors, je me prenais à rêver, et je vous plaignais. Monsieur!
A ces mots, M. Arthur tressaillit et foudroya lejeune peintre d'un regard de dignité blessée.
— Oui, Monsieur, je vous plaignais, poursuivit René, car je vous avais deviné. Sans savoir quelle plaie secrète saigne en votre cœur ulcéré, je sentais qu'une catastrophe horrible avait pu seule vous séparer des vivants, et vous contraindre à vous ensevelir ainsi dans une tombe anticipée. Et malgré moi, songeant à votre famille, si vous en avez une, à vos amis , s'il vous en est resté , aux arts que vous paraissez aimer, je me disais qu'avec une fortune comme la vôtre, vous auriez pu faire bien des heureux ! . . . - >
L'inconnu dressa Toreille. Mais dans le mouvement qu'il fit, il n'y avait plus ni colère, ni indignation.
— Oui, continua l'artiste avec chaleur. Il est un autre moyen de porter le deuil que de se cloîtrer volontairement, loin des séductions du monde. C'est un mince mérite d'y échapper quand on les évite. Si vous n'avez plus de famille, vous vous devez à la société; si vous haïssez la société, vous vous devez à la patrie.
Mais, dans tous les cas, en admettant que votre misanthropie ait une source légitime, pensez aux pauvres. Monsieur Arthur .^Ceux-là ne vous ont rien fait Les secourez-vous? Je veux le croire, mais combien il serait plus doux et plus méritant de les soulager vous-même, que de le faire par la main d'un intendant ou l'intermédiaire d'un bureau de *^'^nfaisance !
CE QUE l'on savait DU ROI MISÈRE 129
Ah! si vous connaissiez comme moi les pauvres ! les pau* vres honteux surtout ! Si vous pouviez deviner combien de gens ont le sourire sur les lèvres et meurent de faim ! Si vous saviez quelles effrayantes maigreurs cachent certains habits, que de capacités s'éteignent, que de talents disparaissent!... Voilà ceux que la fraternité chrétienne vous fait une loi de protéger,* si vous n'avez plus personne en ce monde pour qui vous ressentiez une affection. Votre deuil en serait-il moins sincère, moins profond ? Permettez-moi d'en douter. Vous souffririez moins peut-être qu'en retournant dans la plaie comme vous le faites le trait qui vous a frappé, mais vous auriez cette consolation suprême et cette satisfaction de la conscience, d'avoir été utile à ceux qui portent comme vous leur croix en ce monde.
La voix de René avait des intonations persuasives, son éloquence était entraînante. On sentait qu'il avait souffert les misères qu'il racontait.
M. Arthur l'écoutait sans répondre. Il semblait ému. Ses yeux ne se détachaient pas du visage de l'artiste. Pourtant, par une secousse énergique, il échappa à la fascination qu'il subissait.involontairement, et montra de son bras étendu la porte à René.
— Dieu vous prenne en pitié, Monsieur! dit le jeune peintre en disparaissant.
Quand il se vit seul, l'inconnu se laissa tomber sur une chaise et prit son front dans ses deux mains. Longtemps il resta pensif et absorbé dans cette attitude méditative. Enfin il se leva, jeta un long regard sur le tableau de l'artiste, et, d'un pas grave el réfléchi, il s'éloigna.
Quel souvenir? quelle douleur l'aspect de René avait-il réveillé chez cet énigmatique vieillard?
CE QtE l'on savait DU KOl MISÈRE
Le malaise de M. Arthur n'avait pas échappé à l'œil clairvoyant de René. L'instance étonnante avec laquelle le consi-
130 LB BOl MISÈBE
dérait le pénitent l'avait frappé ; mais que pouvait-il conclure de cette particularité? Rien; et cependant, plus que jamais, sa curiosité était excitée.
Ce fut en vain qu'il chercha dans le sommeil l'oubli des préoccupations que cet incident avait fait nattre dails son esprit, il ne dormit pas.
Sans cesse, il voyait devant lui ce personnage indéchiffrable, se révoltant et se résignant tour à tour, dont les regards perçaient la cagoule qui recouvrait son visage, et dont la pose révélait une sorte de terreur superstitieuse.
Quand vint le jour, René se leva. Il échappait enfin aux visions qui avaient hanté son imagination dans l'obscurité de la nuit. Il descendit dans le parc afin de respirer l'air frais du matin, et de dissiper les pesanteurs qu'il ressentait au cerveau.
Il comptait prolonger ce jour-là la promenade quotidienne qu'il faisait régulièrement à la même heure avant de se mettre au travail, lorsqu'en arrivant sur le perron , il aperçut M. Breton qui arpentait de long en large, comme une sentinelle, le rond-point sablé qui s'étendait devant le château.
Au bruit que fit René, l'intendant se retourna , s'arrêta brusquement, et, de loin, salua l'artiste,
René lui rendit son salut. Il allait poursuivre son chemin, quand il vit venir à lui M. Breton, dont la contenance embarrassée lui sauta aux yeux.
Aussitôt il alla vers lui. Il avait hâle desavoir ce que signifiait la présence de l'intendant, car il ne s'y trompa point, l'intendant faisait faction et , connaissant les habitudes du jeune peintre, le guettait au passage.
— Ah! fit-il délibérément, mais avec un sourire Contraint, je suis ravi de vous voir. Monsieur DorvaL J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.
— Elle sera la bienvenue, répondit René sur le même ton. .
— M. Arthur s'est rendu au dosir que vous aviez manifesté hier et que je lui avais transmis. K a vu votre tableau et le trouve admirable, sans restriction, voilà les propres termes dont il s'est servi. Aussi, pour vous prouver combien cette
CE QUE l'on savait DU ROI MISERE 13l
œuvre lui a plu, il m'a chargé de vous dire qu'il ajoutait mille francs à la somme dont nous étions convenus...
— Parbleu! Monsieur Breton, fit l'artiste avec joie, vous ne pouviez pas me souhaiter un bonjour plus agréable.
— Tant mieux! répliqua Fintendant. J'ai précisément 3ur moi ces trois mille francs; si vous le permettez, je vais vous les remettre à Tinstant.
M. Breton tira de sa poche un large portefeuille, y prit trois billets de banque et les tendit vivement au jeune peintre. Il semblait beaucoup plus satisfait de les donner que l'artiste de les recevoir.
René les mit dans son gousset sans les déplier, et fit un mouvement en avant pour continuer sa promenade.
— Vous m'en ferez un reçu tout à l'heure, dans votre appartement, quand votre malle sera terminée, ajouta l'intendant, en se regardant le bout des ongles.
— Ah I balbutia René qui ne s'attendait pas à ce dénoùment, il faut que je fasse ma malle...
— Oh ! cela ne presse pas, se défendit M. Breton en jetant un coup d œil sur sa montre. Vous avez encore une bonne heure et demie. A propos! Voulez- vous prendre quelque chose avant de partir ?
— Non, je n'ai besoin de rien, répondit machinalement René abasourdi.
— Désirez-vous que je vous envoie André pour vous aider ?
— C'est inutile, je vous remercie. * .
— N'importe ! je vais le prévenir, fit M. Breton qui s'esquiva en adressant à l'artiste son pbis gracieux sourire. A tout à l'heure, Monsieur Dorval I Je vais donner l'ordre qu'on attelle la calèche.
Aces mots, il s'éloigna précipitamment.
René demeura sur place, littéralement paralysé de stupeur. Puis^ tout à coup, il partit d'un bruyant éclat de rire*
— Ma foi, dit-il^ M. Breton s*est tiré fort habilement de ce mauvais pas.
Il continua sa promenade , mais de lohg en large , dans l'espace restreint dessiné par le rond-point.
— Que m'importe ce maniaque, après tout? murmtiraît-ih
132 LE BOX MISÈBK
Du moment qu*il paye ses manies... trois mille francs !... H fut un temps où j'aurais bondi de joie... où j'aurais considéré cela comme un« fortune ! D'où vient que cet argent ne me cause aucun plaisir? Pourquoi suis-je indifférent à ce résultat qui dépasse toutes mes espérances? Suis-je blasé .déjà ? Au diable les rêvasseries! Tant pis pour ce M. Arthur s'il veut vivre comme un ours ! Je l'ai cet argent, je l'ai gagné. En route pour Paris, et vive la gaieté!
René remonta dans son appartement et fit sa malle. Ce ne fut pas long.
11 y trouva André à qui il glissa un louis dans la main, et se mit à la fenêtre, en attendant l'heure du départ.
Bientôt Iqs roues de la calèche roulèrent sur le sable avec ce crépitement particulier que Ton aime tant à entendre.
M. Breton vint chercher son reçu et accompagna l'artiste jusqu'à la voiture.
Au moment ou René allait y prendre placç, l'intendant l'arrêta timidement.
— J*espère que vous ne m'en voulez pas. Monsieur Dorval? balbutia-t-il.
— Vous plaisantez ! fit René qui lui tendit la main.
Il s'élança. Les chevaux firent un effort et la calèche s'enfonça sous l'avenue.
En jetant un regard d'adieu sur le château, René crut voir remuer les persiennes éternellement closes de la ■ chambre de M. Arthur. C'était un phénomène si extraordinaire qu'il pensa s'être trompé. Il se retourna pour s'en assurer, mais déjà la voiture avait disparu sous la voûte ombreuse, dont l'épaisseur lui masquait la vue des bâtiments.
Deux heures après René débarquait à Paris, et rentrait dans son cher atelier qu'il n'avait pas revu depuis un mois.
En présence de ces murs, nus et tristes, il éprouva cette satisfaction indicible que tout le monde a ressentie en retrouvant son chez lui, si modeste qu'il soit. Son regard se reposait comp'.aisamment sur les meubles, les ébauches, les plâtres, qui garnissaient cette pièce , et chacun de ces objets parlait à son souvenir du temps passé, de ses luttes, de ses déboires, de ses espérances.
CE QUK l'on savait DU BOI MISÈRE ' 133
Il souriait en y songeant, aujourd'hui qu*il était riche, qu'il avait devant lui plus de quatre mille francs. Mais par quelle fortune inouïe avait-il réalisé ce capital ? Quelle chance inattendue avait ouvert pour lui fa main généreuse de M. Arthur? Comment, du fond de son tombeau, cet homme avait-il découvert le nom de René Dorval? Était-ce calcul ? Était-ce un de ces inexplicables hasards comme il s'en rencontre parfois?
C'était possible, quoiqu'il semblât au jeune peintre qu'il y eût un mystère au fond de ce caprice de la destinée. Mais où chercher la vérité ? oix la découvrir surtout?
. Il ne l'essaya même pas. Son arrivée à Paris lui avait inspiré d'autres idées. La lettre de M. de la Vigerie lui était revenue en mémoire. Qu'allait-il faire? Irait-il, comme parle passé, donner des leçons de dessin chez mademoiselle Lancray? Il aurait voulu y renoncer, bien que ce fût pour lui une ressource précieuse, mais ce dont il ne pouvait pas se dispenser, c'était de faire une visite à la bonne demoiselle.
Que lui dirait-il alors pour motiver son refus ? Lui confesserait-il la vérité ? Il ne s'en souciait guère, et pourtant il ne voyait pas d'autre moyen de sortir honnêtement de cette impasse. D'ailleurs, s'il échappait à mademoiselle Lancray, il n'éviterait pas le baron. Envers l'un ou l'autre il serait forcé de s'expliquer. Auquel des deux donnerait- il la préférence ?
Après avoir mûrement réfléchi, se rappelant les bontés dont M. de la Vigerie l'avait comblé, les offres de service qu'il en avait reçues tout récemment, il se décida à lui tout avouer.
Cette résolution prise, il éprouva une joie secrète à penser que son mariage avec Caroline d'Érigny était devenu impossible.
Il s'habilla et sortit, décidé à en finir au plus tôt avec des timidités incompatibles avec son caractère ouvert et loyal.
Comme il traversait la cour et allait s'engager sous la porte cochère pour gagner la rue, il se trouva face à face avec Gabrielle. Son visage assombri se dérida par enchantement. Un large sourire s'épanouit sur ses lèvres.
De son côté, la jeune fille, en l'apercevant, releva vive-
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ment le voile qui lui couvrait la figure et lui tendit la main.
T— Monsieur Dorval! s'écria-t-elle. Enfin!
Ce mot « enfin » était bien court, mais le ton dont il était prononcé signifiait bien des choses.
René n*y découvrit cependant rien de plus que l'expausion d'une amitié sincère. Il prit la main qu'on lui tendait, la serra cordialement et la garda dans les siennes.
— Oui, dit-il, me voilà revenu, et, je Tespère, pour toujours cette fois. Nous pourrons donc reprendre dès demain nos levons comme par le passé. Voyons, avez -vous bien travaillé pendant mon absence ? Etes-vous contente?
•^ Grâce à vous, répondit Grabrielle, je suis aussi heureuse qu'il est permis de l'être.
— Comment cela î demanda René.
— Oh 1 répliqua-t-elle, vous feignez de ne pas comprendre, mais M. Delaundy m'a tout dit. Ahl c'est vrai! Vous ne savez pas? Il m'a remis cinq cents francs ! Tout d'un coup ! En or! Jamais je n'avais vu pareille somme à la fois! Comme ça tient peu de place ! Étais-je contente... et fière ! C'est égal, je vous gronderai. Croyez-vous que ce pauvre père Jacques pleurait de grosses larmes de joie I II dit que vous êtes son bon ange, que c'est à vous qu'il doit tout. Il a raison. Ah ! Monsieur Dorval, je sens bien que je n'aurai décidément pas la force de vous gronder. Saurai-je vous remercier seulement I...
Gabrielle s'attendrissait. En disant que le roi Misère avait pleuré, elle ne s'apercevait pas qu'elle pleurait également.
René était fort mal à l'aise. Si un voisin les avait surpris ainsi, qu'aurait-il pensé? Il dégagea doucement ses mains, que la jeune fille retenait à son tour.
— Allons ! fit-il avec bonté. Demain-, à Theure accoutumée, vous me gronderez si vous en avez le courage. Pour aujour* d'hui, je vous quitte, je suis pressé...
— Ah oui!... demain, répondit Gabrielle en baissant* les yeux. Est-ce que cela vous dérangerait beaucoup de changer l'heure de mes leçons?
— Non* Pourquoi? demanda l'artiste surpris.
— C'est que... cela me serait plus commode le matin, répondit la jeune fille après un moment d'hésitation.
CE QUE l'on savait DU ROI MISÈRE 135
— Donnez-moi votre heure, Mademoiselle.
— Non pas. Je prendrai la vôtre, c*est trop juste.
— Voulez-vous que ce soit à neuf heures?
— Très-voloniiers.
— Eh bien ! demain matin, à neuf heures, je vous attendrai, conclut Béné.
Il lui serra une dernière fois la main, salua et sortit. A peine était-il dans îa rue qu'il s'arrêta.
— Tiens! pensa-t-il. Pourquoi donc Gabrielle qui, depuis deux ans et demi, venait à l'atelier dans après-midi veut-elle changer l'heure de sa leçon?
Cette réûexion lui traversa Tesprit comme un éclair.
— Après tout, dit-il en poursuivant sa route, qu'est-ce que cela me fait?
Pendant ce temps, la jeune fille regagnait son petit logement du troisième, et poussait un soupir de satisfaction en voyant que son père n'était pas encore rentré. Elle ôta précipitamment son chàle et son chapeau, posa sur sa commode le petit sac de voyage qu'elle tenait à la main, prit ses couleurs, ses pinceaux et se mit à l'œuvre avec une activité merveilleuse.
Une heure après le roi Misère rentra.
Depuis que sa fille était auprès de lui, il ne portait plus, comAe autrefois, de vêtements sordides et rapiécés. Sa tenue était propre et correcte, son linge irréprochablement blanc. Ce fut d'abord une véritable révolution dans les ateliers qu'il fréquentait. On lui demanda sérieusement s'il avait fait un héritage.
Il souriait, mais ne répondait ni oui ni non. Il aimait mieux laisser le champ libre à toutes les hypothèses. Les jouissances égoïstes qu'il savourait, il ne voulait les faire partager à personne. Il n'avoua donc pas qu'il avait une fille, ne raconta pas comment il l'avait élevée, ne désirant au monde qu'une chose : c'était que l'on ignorât jusqu'à l'existence de Gabrielle. Mais, aujourd'hui, grâce aux révélations de René, Jacques recevait de tous le tribut d'éloges que sa noble conduite avait mérité.
Loin d*étre enchanté de cette transformation et de ces égards, Jacques, dans le premier moment, en voulut presque
13G LE BOl MISERE
au jeune artiste, non pas d'avoir soulevé le voile qui recouvrait sa vie, mais d'avoir révélé Texislence de Gabrielle.Il est vrai que sa rancune ne dura guère, et ne tint pas rigueur contre l'augmentation que M. Delaunay accorda à la jeune fille, à la suite de l'indiscrétion du peintre.
Ce fut alors vraiment que Jacques récolta les fruits de son dévouement. Toutes les mains allèrent au-devant de la sienne. Chacune de ces étreintes ressemblait à une félicitation. On oublia le mystère qui planait sur lui pour ne se souvenir que de son héroïsme.
Autrefois, quand le roi Misère fit, en qualité de modèle, sa première apparition dans les ateliers, on se demanda : « Qui est-il? D'où vient-il? » Et comme on l'ignorait, on le recevait avec défiance, on soumettait sa probité et sa pauvreté à mille épreuves^ on se cotisait pour oublier, comme par mégarde, une pièce d'or sur une table, et on le laissait seul, face à face avec la tentation.
Il sortit vainqueur de ces pièges grossiers, sans se douter même qu'il y fût exposé. Aussi se montra-t-on-envers lui plus affable et plus confiant, et daigna-t-on lui faire partager quelquefois le morceau de pain et la charcuterie qui constituaient le fond de la plupart des déjeuners. Sa douceur, son égalité d'humeur devant les railleries les plus blessantes, lui firent une réputation de bonhomie qui contribua pour beaucoup à lui ouvrir toutes les portes. C'était bien ce qu'il voulait.
Mais il ne devint pas pour cela plus communicatif. On essaya vainement, à plusieurs reprises, de llii faire raconter son histoire; il l'évita toujours. Lorsqu'on le mettait au pied du mur et qu'on lui demandait :
— Que faisiez-vous avant d'être modèle?
— Je mourais de faim, répondait-il.
Quoique ce ne fût pas une profession, l'accent déchirant avec lequel il prononçait ces quatre mots mettait fin à l'interrogatoire qu'on avait résolu de lui faire subir.
Quant à lui, il ne laissa jamais échapper aucun mot imprudent à cet égard. René, devant qui il se livrait un peu plus, n'en savait rien lui-même, et s'était souvent étonné de ce mutisme obstiné.
CE QUE l'on savait DU ROI MISÈRE 137
Certes, puisqu'il avait une fille, le roi Misère devait avoir eu une femme, une famille. Qu'était devenue cette femme? Était-elle morte? avait-elle abandonné son mari? Cette dernière hypothèse était plus probable.
Il était tout naturel, en effet, que Jacques ne parlât jamais du passé, si des malheurs domestiques en avaient troublé le calme. C'est ce que pensait René qui, du reste, ne lui avait adressé aucune question à ce sujet.
Ce qui était certain, c'était que le roi Misère tenait à laisser ce passé dans l'oubli, et qu'il avait intérêt à ce que personne ne le connût.
Le seul être à qui Jacques eût été forcé de donner une explication, c'était Gabrielle.
Tant qu'elle demeura enfant , c'est-à-dire insouciante, la jeune fille ne songea pas à deman<ier à son père ce que sa mère était devenue, mais le jour où la raison lui vint, ce fut la première pensée qui s'éveilla en elle.
— Ta pauvre mère est morte , répondit Jacques en essuyant une larme.
Gabrielle sotç)ira. Lorsqu'elle sortit de pension, elle manifesta le désir d'aller prier sur la tombe de celle qu'elle n'avait pas connue. '-
Jacques )a conduisit au cimetière Montmartre et lui montra une tombe simple et pauvre, surmontée seulement d'une croix de bois noir, et entourée d'une palissade semblable. Sur la croix, en lettres blanches, étaient écrits ces mots : .
Ci-glt Margnerite Vallet, femme Lacour, morte dans sa vingt-troisième année. — Priez pour elle.
Depuis cette époque, Gabrielle ne manqua pas une fois d'aller tous les ans faire un pieux pèlerinage vers la demeure dernière de celle qui lui avait donné la vie. Jacques, immobile, silencieux, rêveur, se tenait debout à son côté.
La jeune fille ne pouvait avoir aucun doute sur la fin précoce de sa mère. L'horrible réalité qu'elle avait eue sous les yeux ne lui confirmait que trop la vérité d'un pareil malheur.
La seule chose qui l'eût étonnée, c'est que, en lui apprenant cette catastrophe et en la conduisant dans le champ du
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repos étemel, son p)ère l^avait priée de ne révéler à qui que ce fût l'endroit où gisait la pauvre morte.
Gabrielle Vavait promis. Elle devait trop à son père pour lui demander les motifs d'une semblable recommandation.
Voilà pourquoi, même dans les moments de familiarité qu'autorisaient ses relations de chaque jour avec René, elle ne lui avait jamais parlé de sa mère. En outre, comme Jacques l'accompagnait toujours, Toccasion qui aurait pu provoquer cette confidence ne s'était jamais présentée.
^. ^POURQUOI HÉNÊtt^USAIT DE SE MARIER
^ ,f.ii quittant la rue de Laval, René s'était rendu chez M. de la Vp&rie. Ainsi qu'il y avait été invité, une fois pour toutes, il afnl8 quelques minutes avant 1 heure du dîner.
Le baron, en l'apercevant, manifesta une grande joie. Peu s'en fallut qu'il ne lui ouvrît les bras.
— Enfin ! vous voilà ! s'écria-t-il comme Tavait fait Gaf jjnelle.
.- Tis passèrent dans la salle à manger, dont un domestique tvenait d'ouvrir la porte à deux battants,
Le baron de la Vigerie ^vait cinquante-cinq ans ; il était vert, droit et fort bien conservé. Sa santé robuste, sa sobriété, l'exercice quotidien auquel il se livrait, conservait à ses membres une grande souplesse et comme une apparence d'arrière-jeunesse. Au moral, c'était un homme d'ordre, soigneux de sa personne, sans fatuité, sans prétentions, simple de goûts et d'allures, distingué dans la véritable acception du mot : c'est-à-dire instruit, bon, bien élevé, et de manières excellentes.
Sa maison se composait d'une cuisinière, d'une lingère et d'un valet de chambre. Il n'avait ni chevaux ni voitures. On évaluait sa fortune à une trentaine de mille livres de rentes. Sans en tirer vanité, il s'en faisait honneur.