POURQUOI RENÉ REFUSAIT DE SE MARIER
D'humeur égale, peu exigeant, très-aimé de ses domes'» tiques, ce qui est rare, il habitait depuis dix-sepl ans le même appartement, au premier, rue Godet- de-Mauroy, à deux pas de la Madeleine. De cet appartement, avec la patience du collectionneur et la sûreté du connaisseur, il avait fait un véritable musée.
D'amis, il n'en avait guère. Volontiers on l'eût pris pour un misanthrope, sans le zèle éclairé avec lequel il obligeait son semblable, pour peu que ce semblable eût à ses yeux le moindre titre à sa bienveillance.
Cependant deux de ses compagnons d'enfance étaient restés avec lui en excellents tarmea èt^Jréquentaient assidûment sa maison. C'était les seules^relatkpns intimes du baron. De tous ceur dont il serrait la main jadis^ les uns avaient disparu et s'étaient éparpillés au gré de leur destinée, quelques autres étaient morts, la plus grande partie lui avait emprunté de l'argent et lui avait tourné le dos.'
M. de la Vigerie était veuf. On prétendait que sa Jeunesse n'avait pas été heureuse. Il était relativement pauvre à cette époque, quand il s'éprit d'amour pour une jeune fille d'origine française, dont les parents ruinés, porteurs d'un grand nom, étaient allés chercher fortune en Amérique.
Cette jeune fille était venue en France passer quelque
temps chez une de ses tantes qui habitait Paris. Ce fut chez
ejl^ 5"e le baron la rencontra, la vit, l'aima, et, disait-on, en
*' fut aimé. Il demanda sa main, mais, sur ces entrefaites, un
^rrwrtfart riche, fort honorable, et appartenant h la meilleure
arî^Wtratie, la lui enleva.
Probablement la tante fit valoir auprès de sa nièce la fortune immense de son prétendant, la situation précaire dans laquelle se trouvaient ses parents, l'avantage qui résulterait pour elle et pour eux d'une telle alliance, et la jeune fille se sacrifia au bonheur de sa famille.
A la suite de cette nouvelle déception, le baron de la Vigerie quitta Paris, se réfugia dans une petite propriété qu'il possédait aux environs de Loches, dans la Touraine, et disparut du monde.
Pendant six ans on n'entendit plus parler de lui. Au bout ,de ce temps, il revint, ramenant de son exil une ravissante
petite fille, blonde, rose, fratche, âgée de cinq ou six mois au plus, avec laquelle il reprit possession de son ancien appartement.
Cette enfant, assurait- on, était le résultat d'une liaison contractée en province par le baron, liaison qui n'avait d'abord rien de sérieux, mais que les circonstances firent tourner au tragique. En effet, la mère de la pauvre petite tomba si gravement malade qu'elle fut condamnée par la Faculté.
En présence d'une catastrophe imminente, M. de la Vigerie ne voulut pas que sa fille demeurât orpheline et abandonnée. Il épousa la mère, in extremis^ et après lui avoir rendu les derniers devoirs, il revint à Paris avec l'enfant que ce mariage venait de légitimer, et qui désormais allait porter son nom.
Mais, comme si le baron devait éprouver toutes les douleurs, huit jours après son installation , le petit être qu'il avait recueilli lui fut enlevé par une main inconnue. Ce fut en vain qu'il se mit à sa recherche, qu'il alla se plaindre en haut lieu, qu'il mit en campagne, à ses frais, les plus fins limiers de la police secrète; il lui fut impossible de retrouver sa fille.
Cet enlèvement avait été accompli la nuit, avec une audace inouïe. Le ravisseur avait dû s'introduire dans l'appartement pendant le jour, et y rester caché jusqu'à une heure avancée. Puis, il avait ouvert la fenêtre de la chambre qui donnait sur la rue, et avait probablement franchi avec une échelle de corde, qu'il avait eu la précaution d'emporter^ la cuurte distance qui le séparait du trottoir.
Ce fut du moins ce que l'on supposa, en trouvant le matin la fenêtre ouverte et le berceau vide. La nourrice, qui était une robuste campagnarde, n'avait rien entendu. On la soupçonna d'abord de complicité, mais ses larmes, plus encore que la netteté de ses réponses, témoignèrent de son innocence. Elle fut renvoyée en Touraine sans être inquiétée.
De son pays, elle écrivit plusieurs fois à M. de la Vigprie, pour savoir s'il avait retrouvé sa fille, ajoutant que ce serait pour elle une grande joie, et qu'elle appelait de tous ses vœux cette preuve de sa sincérité. Mais les années s'écou-