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POURQUOI RENÉ REFUSAIT DE SE MARIER

lèrent et le désolé père fut contraint de renoncer à des re-^ cherches impuissantes.

Tout ce qui précède, on le savait sommairement, sans détails précis; non pas que l'infortuné baron évitât d'en par'er, mais un avait été témoin de son chagrin toutes les fois qu'on réveillait ces lugubres souvenirs, et l'on se gardait bien d'amener jamais la conversation sur ce terrain difficile.

Ce fut à la suite de cet événement que le baron quitta l'appartement qu'il occupait rue Neuve-du-Luxembourg, pour prendre possession de celui de la rue Godot-de-Mauroy. Peutêtre espérait-il oublier.

Quand il se vit seul, sans famille, possesseur d'une assez belle fortune, il ne songea plus qu'à se créer une occupation. Ce fut ainsi, par pure distraction, qu'il devint collectionneur, qu'il fréquenta les ateliers, à la piste des jeunes talents ; ce fut ainsi qu'il connut René.

L'amitié qu'il témoigna au pauvre artiste, sans que celui-ci fît dans le principe aucun effort pour la conquérir, était un phénomène assez bizarre chez un homme de son âge. Dans tous les cas, elle prenait sa source dans un motif trop hono^ rable, pour que le jeune peintre n'en fût pas extrêmement flatté. Aussi, s'il n'avait rien fait pour la provoquer, il ne se défendît pas de l'accepter, et s'abandonna volontiers à la bienveillante tutelle que M. de la Vigerie exerçait insensiblement sur lui, non-seulement par la sagesse de ses conseils, mais encore par l'efficacité de ses encouragements.

Voilà pourquoi, obligé de choisir un confident chez mademoiselle Lancray ou chez le baron, René avait préféré s'adresser à M. de la Vigerie.

Pendant le dîner , René ne parla que de M. Arthur, du séjour qu'il avait fait chez ce personnage mystérieux, des choses qu'il avait observées ou apprises, de la rencontre inattendue qui avait précédé son brusque départ. A son point de vue, cet homme était, sinon fou, du moins maniaque. Sa manie, c'était la solitude.

Le baron écoutait ces détails surprenants avec une attention soutenue. On lisait clairement sur son visage qu'il ne comprenait rien aux motifs qui avaient pu décider M. Arthur

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à s'enterrer vivant dans le tombeau somptueux qu'il s'était choisi.

— Maintenant que je vous ai mis au courant de ce que j'ai fait depuis un mois, acheva René, il me reste, si ce n*est pas mettre votre patience à une trop rude épreuve, à vous entretenir de moi et des choses qui me concernent...

— Je suis tout oreilles, dit M. de la Vigerie. Prenons notre café, allumons un cigare et causons.

— J'ai longtemps hésité, je vous l'avouerai, avant de prendre ce parti, mais, outre que votre bonté vous a engagé dans mes affaires personnelles, ma loyauté ne saurait plus* longtemps se taire en présence des difficultés que mon étourderie a soulevées.

Après avoir savouré les premières gorgées d'un café exquis, René prit le cigare que lui offrait son amphitryon, en aspira rapidement quelques bouffées, ei se recueillit un instant, comme pour interroger sa mémoire.

— 11 vous souvient, mon cher Monsieur, commença*-t-il, qu'à la suite du projet de mariage dont mademoiselle Lancray avait eu l'idée, et que vous aviez approuvé, j'avais souscrit à ce que ma demande fût adressée au tuteur de mademoiselle d'Érigny.

— Il m'en souvient si bien, répondit le baron, qu'à mon avis, ce mariage se ferait, si vous le vouliez, dans un délai très-rapproché.

— Eh bien! reprit René, vous vous trompez. Lors même que je la désirerais, cette union serait impossible.

— Pourquoi donc? fil le baron avec incrédulité.

— Vous allez le savoir. Comment ma légèreté n'a-t-elle pas prévu l'obstacle qui se dresse entre mon avenir et moi? Je ne le comprends même pas, car il est tout naturel qu'un père, de qui vous sollicitez la main de sa fille, vous réponde à l'instant : « Qui êtes- vous? »

— Sans doute, fit M. de la Vigerie. Est-ce là ce qui vous embarrasse? N'êtes-vous pas René Dorval, fils de Mathieu Dorval, ancien matelot, décédé au Havre il y a onze ans?

— Non, mon cher Monsieur.

— C'est pourtant bien ce que vous m'avez dit !

— Et c'est ce que j'ai dit à tout le monde, ce que je répè-

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terai demain, mais ce qu'il m'est défendu de soutenir devant ce juge inexorable qui se nomme : Tétat civil.

— Comment cela?

— Ab ! c'est aussi indécbiffrable que Thiéroglyphe le plus compliqué. Tout ce que je sais, c'est que je m'appelle René, et que ce nom*là m'appartient bien réellement. Quant à celui de Dorval, il est si peu à moi, qu'on pourrait demain me for^ cer de le quitter, si la fantaisie en prenait aux héritiers du brave homme à qui je dois tout : le nom que je porte, et l'état dont je vis aujourd'hui.

M. delà Vigerie n'essayait plus de comprendre. Il était littéralement abasourdi.

— Je m'y perds I dit-il avec découragement.

— Croyez-le bien, répondit René, je ne suis guère plus avancé que vous. Voici la vérité, ou du moins ce que je crois être la vérité.

Du plus loin qu'il me souvienne, il y a de cela vingt-trois ans, je suppose, j'étais à bord d'un navire, en compagnie d'une femme jeune et belle que j'appelais ma mère. Autour de nous, une immensité d'eau qui frappa mon extrême jeunesse : c'était rOcéan. Combien de jours demeurai-je à bord de ce navire? Je ne saurais le préciser.

On me nommait René. Comment se nommait ma mère? Je l'ignore. A l'âge que j'avais, à deux ans peut-être, une mère n'a pas pour son enfant d'autre nom que celui là : ma mère. J'ai gardé la mémoire de ses caresses, des soins dont elle m'entourait pendant la traversée. Mais où allais-je? je ne le savais pas encore. D'où venais-'je? il me serait aujourd'hui même impossible de le dire au juste.

Pourtant, comme à cette époque, de toutes les langues que j'entendais parler je ne comprenais que le français, il est probable que je venais de France.

René crut s'apercevoir que l'étonnement du baron faisait place à une vive curiosité.

— Remarquez, lui fit-il observer, que le récit de mes aventures est semé de lacunes étranges, que je n'ai comblées qu'avec peine, et à pfiesure que je devenais homme.

. Je calcule donc que» si je suis parti de France» ma tra«<

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Tersée a duré une quinzaine de jours, puisque c'est en Amérique, aux États-Unis, que je me rendais.

— Et vous dites qu'il y a vingt-trois ans? demanda M. de la Vigerie, dont les regards se fixaient sur le jeune peintre avec un intérêt croissant.

— Je ne puis Taffirmer, Ce nombre d'années, je vous l'ai dit, n'est que le résultat d'observations que je ne vous donne pas comme infaillibles.

— Alors, comment êtes- vous certain que vous vous rendiez en Amérique? interrogea le baron.

-r- Parce que l'Amérique est une île immense, et que je suis sûr de n'avoir jamais traversé la mer depuis le jour où j'ai mis le pied aux États-Unis, jusqu'à celui où je les ai quittés pour revenir en France avec Mathieu Dorval.

— Ainsi votre mémoire, à cet égard, ne vous fait pas défaut ?

— Non, fit René d'un ton convaincu.

■— - Continuez, dit M. de la Vigerie.

— J'arrivai dans une grande ville, immense, peuplée, vivante, où je restai quelques jours. Sans doute ma mère s'y reposait des fatigues de la traversée. Au bout de ce court séjour, nous repartîmes tous les deux, voyageant tantôt en voiture, tantôt en bateau à vapeur, tantôt à cheval.

Combien de journées dura ce voyage? Je l'ignore également. Mais un jour nous entrâmes dans une sorte de grande ferme, élégante et confortable, dans laquelle on nous reçut, ma mère et moi, avec de grandes démonstrations d'amitié.

Il n'y avait pas longtemps que nous séjournions f n cet endroit, quand, une nuit, je fus réveillé par des coups de feu, accompagnés de clameurs déchirantes et de cris gutturaux, sauvages, féroces, qui dominaient cet effroyable tumulte. Presque au même instant, trois ou quatre hommes presque nus, à peau rouge, tatouée de couleurs voyantes, pénétrèrent dans ma chambre et m'emportèrent malgré mes cris de frayeur.

Je sentis que j'étais en plein air. J'ouvris les yeux : un spectacle horrible frappa mes regards.

Autour de l'habitation, cinq ou six hommes baignaient dans leur sang. Leur tète n'était plus qu'une boule informe, san-

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glante, dont la peau et les cheveux avaient été arrachés par le couteau du scalpeur. La ferme s'éclairait déjà de lueurs sinistres. Les sauvages s'étaient faits incendiaires , et la flamme s'élevait en spirales rougeâtres, à travers les c6lC)nnes de fumée noire que le vent chassait devant lui.

Devant cet immense brasier, les Peaux-Rouges dansaient eni poussant des acclamations frénétiques. Agenouillées, tremblantes, se voilant la face de leurs mains livides, trois femmes, éperdues de douleur, se courbaient devant les Indiens, dont un sourire effrayant faisait grimacer le visage.

Parmi ces femmes, je reconnus ma mère. Je l'appelai, je tendis vers elle mes petits bras suppliants. Elle m'entendit, releva la tête, m'aperçut, accourut vers moi, maib, inaccessibles à la pitié, ceux qui m'avaient enlevé la repoussèrent, et levèrent sur moi la lame ensanglantée de leur couteau menaçant. J'avais peur, je fermai les yeux pour ne pas voir. Je ne me souviens plus de ce qui se passa...

Une heure après, emmenant les troupeaux et les chevaux, les Indiens se mirent en marche et nous entraînèrent.

Au nombre des trois femmes qu'ils avaient prises, s'en trouvait une d'un certain âge, qui avait comblé de caresses ma pauvre mère : c'était la sienne sans doute. Au bout de quelque temps elle s'arrêta épuisée. Ses bourreaux la frappèrent cruellement. Elle se redressa, mais, un peu pins loin, elle tomba. De nouveau ils la maltraitèrent, de nouveau elle succomba. Trois fois de suite cette scène déchirante se renouvela, jusqu'à ce que, sur un ordre du chef, elle fut impitoya* blement nïassacrée.

J'assistais épouvanté à ce spectacle terrifiant. Je ne quittais pas des yeux ma mère, que jft voyais se traîner péniblement à quelques pas de moi. Parfois elle s'arrêtait, harassée de fatigue et brisée de douleur, puis elle me regardait, semblait reprendre courage et continuait sa route.

Il faisait grand jour quand nous fîmes une première balte. \}n instant j'espérai qu'on allait mé rendre à ma mère, mais au contraire, on me hépara d'elle avec soin, comme on l'avait séparée de l'autre prisonnière^ une des domestiques de la ferme.

A dater de ce jour, nous vécûmes à l'aventure, tantôt tra-

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versant des forêts inextricables, où la hache se frayait difficilement passage, tantôt campant dans des prairies immenses. De temps en temps je voyais passer ma pauvre mère, portant de lourds fardeaux, maltraitée par ses impitoyables bourreaux.

Ce supplice dura cinq ans. Ah ! je les ai bien comptées ces années de souffrance! Cinq fois j'ai vu tomber la neige, et la glace arrêter le cours des ruisseaux, vivant sous une hutte enfumée, accomplissant des travaux au-dessus de ma force et de mon âge. Combien de crimes se sont accomplis sous mes yeux! Que de victimes ont grossi la liste des martyrs I Que de chevelures pendaient à la ceinture des Peaux-Rouges !

Le ciel se lassa enfin de l'insolente impunité qui semblait encourager le brigandage des Indiens Sioux. Une nuit, je fus réveillé parce même bruit de fusillade que j'avais entendu cinq ans auparavant. Le campement était attaqué.

J'avais été plusieurs fois témoin de semblables alertes, pen-

d£int les guerres que les Peaux-Rouges se faisaient de tribu à

tribu : je ne quittai point ma hutte. Que m'importait de tom-

•ber entre les mains des uns ou des autres? Mais il s'agissait

de bien autre chose, cette fois.

Les propriétaires des .environs s'étaient réunis, avaient organisé une petite armée, s'étaient mis à la chasse des Indiens, et avaient surpris leur camp.

Rouge de sang, noir de poudre, un homme entra dans la hutte où j'étais blotti.

— Encore une vermine de Peau-Rouge ! s'écria-t-il en me Sciisissant par le bras.

Déjà il levait sur moi le couteau de chasse qu'il tenait à la main, quand je me jetai à sesgenoux^

— Monsieur! Monsieur! dis-je d'une voix suppliante.

Il laissa tomber son arme, me prit dans ses bras, et m'entraîna au dehors. Le jour commençait à poindre.

— Un enfant blanc ! fit mon sauveur avec joie. Un Français peut-être! Es-tu seul ici? •

— Ma mère! ma mère ! fis-je en joignant les mains.

— Viens, dit-il, nous la retrouverons.

.Je le suivis avec empressement et courus à la hutte oti je savais qu'était ma mère... Personne! les Peaux-Rouges

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avaient pris la fuite et l'avaient emmenée. Je pleurais de rage bien plus que de chagrin. Et cependant je ne soupçonnais pas encore quel abîme cette séparation creusait éternellement entre moi et le monde où j'allais entrer.

Le matelot qui m'avait sauvé, — ai-je besoin de vous le dire? — c'était Mathieu Dorval. Il travaillait dans une habitation voisine, mais il avait, pris le pays en dégoût et avait résolu de retourner en France.

Il m'interrogea, me demanda qui j'étais, d'où je venais, comment se nommait ma mère? Que pouvais-je lui répondre? Je l'ignorais. On m'avait éloigné d'elle avec tant de vigilance pendant les cinq ans de captivité que j'avais subis!

Mathieu me prit en pitié d'abord, et me demanda si je consentirais à le suivre. Il me proposa de me garder auprès de lui, de me servir de père, de me tenir lieu de famille, lui qui était seul ici-bas, qui n'avait ni femme, nî enfant, ni affection.

J'avais à peu près huit ans; je me jetai à son cou, je l'embrassai, je le suppliai de ne pas m'abandonner. Je tremblais de retomber entre les mains des Indiens.

Mathieu mit dans sa ceinture les économies qu'il avait faites, me prit par la main et me conduisit à New-York.

Quelques jours après notre arrivée, nous partîmes pour la France à bord d'un navire marchand, sur lequel il s'enrôla pour la traversée. Enfin nous débarquâmes au Havre.

A dater de ce moment commença une vie nouvelle, pleine d'étonnements, mais j'avais près de moi un brave cœur qui m'aimait, que j'aimais, et dont la sollicitude ne me fit point défaut.

M, de La Vigerie avait écouté sans l'interrompre cette première partie des aventures de René. Tour à tour, son visage avait exprimé la curiosité, l'inquiétude, et même avait paru briller d'un rayon de secrète espérance.

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