DANS QUELLE ETRANGE SITUATION SE TROUVAIT RENÉ
René fit une légère pause.
C'était la première fois qu'il livrait à un étranger le secret de sa vie. Il remarqua l'intérêt croissant que prêtait à ses paroles le baron de la Vigerie.
— Vous le voyez, reprit-il en fixant les yeux sur le baron, tout ce que je viens de vous raconter est bien obscur. A répoque où la Providence me jeta, chétif et demi-sauvage, dans les bras de Mathieu Dorval, je ne songeais pas à reconstruire rédifice de ce douloureux passé. Il ne m'apparaissait que comme un terrible cauchemar auquel une main amie m'avait arraché.
Je ne prévoyais pas qu'un jour la société m'en demanderait compte et me rejetterait de son sein, si je ne pouvais pas répondre catégoriquement, ainsi qu'il m'arrive aujourd'hui, aux questions qu'elle était en droit de me poser.
En effet, ai- je un nom, moi? Ici- bas toute chose a le sien, les plantes, les animaux, les arbres. Un chien s'appelle Fox ou Nestor, il porte le nom que son matire lui a donné, qui est bien à lui, auquel il répond. Moi, je suis moins qu'un chien. Sauf celui de René, que tout le monde peut prendre, je n'ai pas de nom, je n'existe pas aux yeux de la loi, puisque la conscription m'a épargné. Sans le savoir, je suis peut-être signalé comme déserteur sous le nom qui m'appartient et que je ne connais pas.
Nul autre que moi ne peut me protéger. Je n'ai pas de nationalité, je ne suis d'aucun pays. Je ne vaux pas même l'enfant trouvé, à qui les registres de l'hospice constituent une sorte d'état civil, et assurent une patrie.
Malgré ce que je dois à Mathieu Dorval, je ne peux pas dirai que ce brave homme soit de ma famille, quoique je n'en aie