DANS QUELLE ÉTBANQE SITUATION SE TROUVAIT RENÉ
réellement pas eu d'autre, et que ce soit lui qui m'ait tiré" de mon néant.
— Oui, fit le baron de la Vigerie en secouant la tête, votre situation est bizarre.
— Oublions-la, poursuivit René, et, puisque vous avez la patience de m'écouter, laissez-moi vous dire ce qu'a fait pour moi l'inconnu sur les pas de qui le hasard m'avait poussé.
Mathieu Dorval était vieux. Il avait acquitté sa dette envers la France et vivait d'une modeste pension que lui servait l'État. Il possédait quelques économies, auxquelles il ne voulut jamais toucher, dont le mince revenu augmentait d'autant son bien-être, et qu'il réservait pour faire face aux désastres imprévus, aux frais de maladie, et autres misères inhérentes à notre débilité.
Vigoureux encore, actif, laborieux, il acheta une barque, des engins de pêche, et accrut encore du fruit de son travail les ressources dont il disposait. Dans le principe, il m'emmenait avec lui; mais, en dépit de mes efforts, la mer me faisait peur et presque horreur.
Il reconnut bientôt que je n'avais aucune disposition pour le métier dangereux qu'il exerçait, et renonça à me faire partager ses fatigues. Mais, ne voulant pas me laisser seul, livré à moi-môme, grossir le nombre des paresseux et des vagabonds, il me 'conduisit à l'école, et, pour la première fois de ma vie, me plaça en face d'un alphabet.
Mes progrès furent si rapides qu'ils étonnèrent le maître auquel Dorval m'avait recommandé. Il daigna me confier les livres dont il s.e servait. Je les emportais, je m'enfermais à là maison, et, pendant les longues et fréquentes absences de mon père adoptif, je dévorais ces livres avec une incroyable avidité.
Ma mémoire me servit si bien, qu'en quatre ans je devins le prodige de l'école, et que mon maître me citait partout avec orgueil.
Parfois, quand mes yeux étaient fatigués de lire, je prenais du papier, une plume ou un crayon, et je jetais au hasard le croquis des objets qui me venaient à l'idée. Je vous laisse à penser si ces croquis étaient naïfs et grossiers !
Mathieu Dorval les trouvait admirables. Il en tapissait sa
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ehâmbre, et les montrait à ses amis avec une ))onne foi et un enthousiasme que ceux-ci partageaient hautement. C'était des navires, des barques de pèche, des types de matelots, toutes choses qu'ils adoraient et qui les aveuglaient étrangement sur le mérite de Tœuvre.
Ce fut pourtant cet aréopage de vieux marins qui décida qu*il serait urgent, en présence de semblables dispositions, de me faire apprendre le dessin. Mais le dessin, pour ces braves gens, se circonscrivait dans des limites fort restreintes. Il se bornait à barbouiller proprement quelques enseignes et à brosser des marines à cinq francs pièce. En conséquence, huit jours après, j'entrais en apprentissage chez un peintre décorateur.
Mon patron me mit le pinceau à la main, et me fit badigeonner les portes et fenêtres de toute la cité. Pour moi, le soir venu, et sans en rien dire à mon nouveau maître, je suivais un cours de dessin gratuit. Au bout d*uii an J'étais devenu le premier élève de ma classe.
Durant cette première année, j'avais badigeonné un certain nombre de mètres superficiels et broyé quelques cents kilogrammes de couleurs. Mon patron me fit alors étudier le marbre, le chêne, l'acajou, le palissandre, le bois de rose. J'acquis en peu de temps une excessive agilité de pinceau.
Entre autres chefs-d'œuvre, je décorai une devanture de boutique de la rue de Paris, que Mathieu Dorval alla visiter en compagnie de ses amis, et qui, d'un commun accord, fut déclarée une pure merveille. Ce jour-là, ils me prédirent que j'irais loin.
Quant à mon mattre de dessin, il m'avait décidément pris en affection. Il était peintre, et, bien que le cher homme n'eût aucun talent, il avait une grande dextérité de main et une réelle expérience de son métier. Il m'offrit de m'initier à sa manière^ et poussa la bonté jusqu'à me sacrifier une partie de ses dimanches.
A dater de ce moment, mes goûts s'accusèrent nettement. Tous les instants que je pouvais dérober à mon patron, je les consacrais à la peinture.
Un jour qu'il avait été appelé dans une maison de campagne des environs, je m'installai dans son arrière-boutique,