‹ Le roi misèreChapitre 42 sur 98 · DANS QUBLLE ÉTBANGB SITUATION SE TROUVAIT RENÉ · texte numérisé non relu

DANS QUBLLE ÉTBANGB SITUATION SE TROUVAIT RENÉ

et, à défaut de toile, je m'emparai d'un panneau, sur lequel j'esquissai une vue de Sainte-Adresse et des phares d'Ingou*ville.

L*esquîsse était terminée, je commençais à la retoucher, quand mon patron rentra à Timproviste et me surprit en flagrant délit de peinture.

Tremblant, je détournai la tête, et j'attendis l'orage.

-^ Qu'est-ce que c'est que ça? me demanda-t-il d'une voix grondeuse.

— Patron, c'est une vue de...

— Je le vois bien, m'interrompit-il durement. Mais qui l'a faite ?

— C'est moi, patron, confessai-je en arrondissant les épaules.

— Avec mes couleurs et mes pinceaux !

— Oui, patron.

— Ahl fît-il en marchant à grands pas, c'est ainsi que tu me voles mon temps et ma marchandise !

Tout à coup il s'arrêta .

— Tu mens! reprit-il. Ce n'est pas toi qui as fait cela, car je ne te l'ai pas appris, je ne serais pas capable de te l'apprendre. Allons! la vérité ou je te chasse.

Ce dernier mot fut un coup de foudre pour moi. Chassé ! moi qui devais tout à Mathieu Dorval, moi dont le seul désir était de le contenter, de reconnaître ce qu'il avait fait pour moi!

Je me jetai aux genoux de mon maître, je jurai que je renoncerais pour jamais à la peinture, pourvu qu'il me gardât auprès de lui ; je lui racontai comment et de qui j'avais reçu les premières leçons. Il devint plus calme.

— C'est bien, me dit-il, je saurai si tu as dit vrai. . — Je vous assure, patron...

— Tais-toi ! fit-il sèchement. Combien de temps dure encore ton apprentissage?

— Six mois, patron.

— Pas davantage? demanda-t-il en faisant une grimace de désappointement. Eh bien! je veux à mon tour être bon pour toi. Tu resteras ici, à la condition de me faire le plus possible de machins comme ça.

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Et du doigt il me montrait le panneau que je venais d'abandonner.

— Vraiment! m*écriai-je avec joie.

— Oui, et je te fournirai les couleurs, le bois ou la toile, comme tu voudras.

Il lut dans mes regards une telle stupéfaction qu*il se prit h sourire.

— Dame! fit-il d'un ton bourru, puisque tu aimes ça...

J'étais si heureux d'un tel arrangement, je croyais si sincèrement à la générosité de cet homme, que je le remerciai avec effusion.

Je me mis à l'œuvre avec un zèle infatigable. Depuis quatre mois j'avais fourni à mon patron une dizaine de ces « machins-là, t) comme il appelait mes esquisses, quand un jour, en traversant le Havre, j'aperçus, à la vitrine d'un marchand, un tableau qui avait une ressemblance incroyable avec celui que j'avais donné à mon maître un mois plus tôt.

Je m'approchai afin de mieux l'examiner. Malgré le vernis qui le recouvrait et le cadre qui l'entourait, je ne pouvais pas m'y tromper : ce tableau, c'était le mien. Je l'admirai franchement.

— Comment! me disais-je. C'est bien moi qui ai fait cela! Et j'ouvrais de grands yeux émerveillés. J'allais m'éloigner,

quand l'idée me vint de m'assurer que je n'étais pas le jouet d'une hallucination. Jenlrai dans la boutique du marchand.

— Monsieur, lui demandai-je, savez-vous de qui est ce tableau?

— Non, répondit-il, il n'est pas signé, sans cela il vaudrait deux fois plus.

— Il est donc à vendre?

— Sans doute.

— Combien ? fis-je en fouillant machinalement dans raa poche.

— Cent cinquante francs, dit-il avec aplomb.

Je ne trouvai pas un mot à ajouter. Je demeurai bouche béante et comme fasciné. Cent cmquante francs 1 Un tableau de moi! Je compris alors pourquoi mon pairon m'avait permis de suivre ma vocation, li vendait les croquis que je lui aisais, et tirait doublement profit de mon apprentissage.

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— Monsieur, hasardai-je timidement, coipbien payeriezvous un tableau du même genre à celui qui Ta fait?

— Ah! fit-il, c'est très-embarrassant, vous comprenez? Sur celui-ci j*ai fourni le vernis, le cadre, j'ai mes frais de location, d'employés...

— Enfin, dans les mêmes conditions, quel prix donneriezvous du pendant ?

— Cinquante francs, mon ami, pas un sou de plus.

— Il suffit, Monsieur. Dans quinze jours je vous l'apporterai.

— Vous ! se récria le marchand en me toisant dédaigneusement.

— Oui, car c'est moi qui ai fait ce tableau.

— Pas possible !

— A qui l'avez -vous acheté ?

— A un peintre d'enseignes du Havre. C'est le quatrième que je lui prends.

— Les autres sont donc vendus ?

— Tous.

T- Eh bien ! Monsieur, sachez que je me nomme René Dorval, que je suis simple ouvrier chez le barbouilleur dont vous parlez, qui m'exploite ainsi depuis quatre mois, mais qu'à partir d'aujourd'hui il ne vous fournira plus de toiles semblables, par la raison que je né lui en donnerai plus.

A son tour, le marchand paraissait aussi étonné que je l'étais tout à l'heure. Mon extrême jeunesse l'avait frappé. J'avais quinze ans.

J'entrai sur-le-champ en arrangement avec lui, et le lendemain je dis à mon patron un adieu moqueur, en le remerciant de la grandeur d'âme avec laquelle il avait daigné me permettre de travailler à sa fortune.

Mathieu, à qui je racontai ce qui s'était passé, ne parlait de rien moins que d'assommer ce failli- chien, mais, à ma prière, il se calma et se contenta d'aller contempler à la vitrine du marchand le tableau que « son fieu » avait fait.

Je grandis subitement à ses yeux de cent coudées. 11 mit à ma disposition sa maison et ses économies, en me conjurant de m'en servir comme si elles étaient à moi.

— Va toujours, mon gars, disait-il. Je te l'ai dit bien sou-

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vent , tout ce qui est ici t'appartient. Ne te gène pas. Tu es déjà un môssieu, moi je ne suis qu*une vieille brute, tu sais mieux que moi ce que tu as à faire. Si tu as besoin d*un conseil, je ne dis pas ; pourvu qu'il ne s'agisse ni de tes livres ni de tes pinceaux, as pas peur, Mathieu est là.

Et pour me fournir ce dont j'avais besoin, il travaillait sans relâche. Je lui en faisais doucement le reproche, je le suppliais de renoncer au métier pénible qu'il exerçait, mais il secouait la tête en souriant.

— Plus tard, disait-il. Quand je ne serai plus bon à rien, il sera toujours temps de me croiser les bras, mais jusquelà- Un jour, il sortit par une belle matinée. Dans l'après-midi,

le vent changea brusquement, le ciel se couvrit de nuages menaçants, un déluge d'eau inonda la terre, une bise glaciale souffla du Nord-Est. Les pécheurs rentrèrent à la hâte. Mathieu revint chez lui transi de froid. Ses dents claquaient, ses membres grelottaient de fièvre. Pour se réchauffer, il se coucha. Le pauvre homme ne devait pas se relever. Huit jours après il mourait d'une fluxion de poitrine.

Quelques instants avant de rendre l'âme, et comme il avait conscience de l'état désespéré dans lequel il se trouvait, il me prit la main et me força de m'asseoir sur le pied de son lit.

— Bien, mon gars ! dit41 avec son bon sourire. Depuis huit jours et huit nuits tu n'as pas quitté mon chevet, je te remercie. Malheureusement, il va falloir nous séparer. Que vas-tu devenir? Je l'ignore, mais j'ai confiance. Tu n'as pas de nom, pas de famille, tu vas être bien seul ici-bas. Continue à t'appeler Dorval. Ça n'est pas ronflant, mais c'est honnête et propre comme une pièce neuve. Pour ce qui est de la fortune, je n'en ai pas, cependant jure-moi que tu suivras mes instructions.

Je jurai entre deux sanglots, car je m'apercevais que la voix du bonhomme s'affaiblissait et devenait rauque.

Il souleva péniblement son oreiller, y glissa sa main ridée et en retira un papier qu'il me remit.

— Vois-tu, dit-il, je ne me connais pas d'héritier, mais on ne sait pas ce qui peut arriver. Voici un titre de rentes de

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trois cents fràtics ; c'est les économies de ma vie entière, elles sont à moi et ne doivent rien à personne. Prends^les, je te les donne ; elles te serviront un jour à t'établir.

Et, comme j'essayais de repousser sa main, de le ras« surer :

— Ne perdons pas de temps, reprit-il. Souviens-toi tjue tu as juré de m*obéir. Certes, je ne m'attendais pas sur mes vieux jours à devenir père d'un bel et bon gars comme toi. J'en remercie Dieu, pour les satisfactions qu'il a données à mon amour-propre. Toi, René, pour les joies dont tu as comblé ma vieillesse, je te bénis !

Je m'agenouillai, poursuivit René, tandis que Mathieu Dorval étendait les mains sur moi, en murmurant une dernière prière. Bientôt ses bras retombèrent inertes sur le lit, un faible soupir souleva sa poitrine, je ne vis et n'entendis plus rien... Une fois de plus j'étais orphelin.

J'avais seize ans. J'aurais pu continuer à vivre au Havre et m'y faire une petite réputation, mais une force irrésistible me poussait vers Paris. Comme tant d'autres j'y arrivai le cœur plein d'illusions. Si incomplet qu'il fût, mon jeune talent avait été tellement louange que je me croyais quelque chose.

Je ne compris mon insuffisance qu'en présence des sublimités que Paris me révéla. Je résolus de refaire mon éducation artistique, mais la difficulté était de trouver un maître qui consentît à me recevoir dans son atelier. Enfin, j'y réussis! Je ne vous dirai pas quelle fièvre me soutenait, quel courage je déployai pendant les cinq années que je consacrai à mon noviciat.

Au bout de ce temps, je me crus de force à voler de mes propres ailes, et, grâce au petit avoir que m'avait légué Mathieu Dorval, je m'installai dans l'atelier que j'occupe aujourd'hui.

— C'est là que votre bonté est venue me chercher, finit René en s'adressant à M. de la Vigerie, c'est là que votre amitié a continué son rôle bienfaisant. Je n'ai donc plus rien à vous apprendre. Et maintenant, dites-le moi, croyez-voUs que je puisse encore prétendre à la main de Caroline d'Érigny ?

— Pourquoi pas? demanda froidement le baron.

— Comment 1 vous me le demandez?

— Sans doute. Ebt-ce qu'une enquête suivie d*un acte de notoriété ne peut pas vous confirmer légalement le nom que vous avez toujours porté?

— Je l'ignore, répondit René.

— Moi, je vous l'affirme ; mais, dites-moi, Mathieu Dorval n'a-t-il fait aucune recherche pour s'informer de votre famille ?

— Il l'a tenté. C'est grâce à lui, c'est à force de répondre aux questions qu'il me posait, que je suis parvenu à lire couramment dans mes souvenirs. Ces cinq années de captivité que j'ai subies chez les Peaux-Rouges, les quelques mots de français que je prononçais, l'avaient convaincu que j'étais parti de France; et, comme c'est le port du Havre qui a le plus de relations avec New- York, Mathieu conjecturait que je m'étais embarqué au Havre.

— C'est en effet fort probable, approuva le baron.

— Aussi ce brave homme a eu la patience de se rendre chez tous les armateurs, et d'y relever sur leurs registres les noms de toutes les mères qui se sont embarquées avec leur enfant, en destination de New-York.

— Eh bien?... fit curieusement M. de la Vigerie.

— Eh bien! répondit René avec découragement, quarante mères ont pris passage dans l'année qui a précédé ma captivité. Sur ces quarante mères, douze seulement ont fait ins* crire le nom de leur enfant. Les vingt-huit autres portent seulement la mention suivante :

« Madame X... et son enfant. >»

Le seul espoir qui soutenait Mathieu Dorval s'est donc évanoui. Mon nom de René ne figurait sur aucun registre. La liste qu'il m'a donnée n'a jamais quitté mon portefeuille. Je connais par cœur les vingt-huit noms qui s'y trouvent ; mais sais-je seulement si le mien en fait partie !

— Vous avez cette liste sur vous? interrogea M. de la Vigerie.

— La voici, dit René, en ouvrant son portefeuille, dont il tira un papier jauni par le temps.

Le baron le parcourut des yeux et devint tout à coup ex- ^sivement pâle.

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