‹ Le roi misèreChapitre 43 sur 98 · DANS QUELLE ÉTRANGE SITUATION SB TROUVAIT RENÉ · texte numérisé non relu

DANS QUELLE ÉTRANGE SITUATION SB TROUVAIT RENÉ

— Elle! murmura-t-il. Serait-ce bien possible?...

René ne put pas remarquer la pâleur du gentilhomme. Il avait besoin d'air et s'était dirigé vers la fenêtre de la salle à manger, qu'il avait ouverte et sur Tappui de laquelle il se penchait.

Quand il revint prendre sa place, il trouva le baron nonchalamment renversé sur sa chaise.

— En effet, dit-il à Rérié, il est assez difficile sur un document aussi vague...

— Dites que c'est impossible, l'interrompit l'artiste. Aussi, croyez bien que je n'y ai jamais pensé. Et pourtant...

Il s'arrêta brusquement.

-r Achevez, dit M. de la Vigerie.

— Si mon nom figurait réellement dans cette listel s'écria René. Si, depuis douze ans que je la possède, j'étais si près de la vérité... Ah! je ne veux pas y songer, je deviens fou.

— C'est vrai, fit le baron. Tout est possible en ce monde.

— Tout, excepté cela, répliqua René.

— Voulez-vous que je m'informe? proposa M. de la Vigerie.

— A quoi bon? soupira le jeune peintre en haussant les épaules.

— Me permettez-vous de prendre une copie de cette liste? Remarquez, reprit le baron, que je n'y vois rien de plus que vous; mais qui sait?.,.

— Faites, consentit René en souriant avec incrédulité.

M. de la Vigerie sonna, se fit, séance tenante, apporter une plume et de l'encre, et transcrivit consciencieusement tous les noms qui figuraient sur la liste dressée par Mathieu Dorval. Quand il eut fini, il glissa la copie dans sa poche et entraîna René.

— Allons faire un tour de boulevard, dit- il de l'air le plus dégagé qu'il sut prendre.

158 LE ROI MISÈRB

COMMEîlT RÊNE COMPRENAIT L'AMITIÉ

René ne fit au bras de M, de la Vigerie qu'une courte promenade. Tous deux ils étaient préoccupés, et leur conversation se ressentait de la gêne qu'ils éprouvaient mutuellement. Ils marchaient silencieux, d'un pas lent et mesuré» étrangers à ce qui passait autour d'eux. *

Arrivés au coin de la Chaussée-d'Antin, ils s'arrêtèrent d'un commun accord. A peine avaient-ils échangé quatre mots depuis leur départ.

— Eh bien ? demanda alors le baron. Vous voilà décidément de retour à Paris ?

— Et résolu à ne pas le quitter avatit la fiA de l'hiver, ajouta René.

— De sorte que je serais certain de vous y retrouver, si, par hasard, j'étais forcé de faire une courte absence?

— Certainement. Songez-vous donc sérieusement à voya»ger?

— Je ne sais... balbutia M. de la Vigerie. Cela ne dépend pas absolument de moi. Dans tous les cas, si je ne puis me dispenser de m'éloigner et que mon absence se prolonge, je vous écrirai.

— Vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, fit René en lui serrant la main.

— Ecoutez, dit le baron d'une voix amicale, tes confidences que vous avez bien voulu me faire ce soir ont à jamais rompu la glace entre nous. Nous ne sommes plus de simples connaissances, qu'un même caprice éloigne et rapproche à son gré. La confiance dont vous avez fait preuve dénote que vous avez pour moi quelque estime. D'un autre côté, la singularité de votre position m'inspire dès à présent le plus vif intérêt, n'en doutez pas. Si vous étiez plus jeune, si vous '"'aviez pas l'âge et la force de vous conduire vous-même, je

COMMENT BÉNÉ COMPRENAIT L^AMITlé 159

VOUS offrirais de vous servir de père, mais je n'ai vis-à-vis de vous aucun droit à invoquer cette autorité. La seule chose que je vous demande, c'est de me continuer votre amitié. Si durement élevé que vous Tayez été à l*école du malheur» il est bien des choses que votre expérience ignore* et sur lesquelles la mienne saurait vous éclairer. Youlez-*vous tùe promettre de ne prendre aucun parti important sanà m'en faire part ?

— De grand cœur, répondit René*

— Je vous en remercie, dit M. de la Vigerie, dont le visage se dérida aussitôt. Et, pour commencer, ne brusquez rien. Ne dites pas à mademoiselle Lancray que vous renoncez définitivement à la main de Caroline d'Érigny. Elle voudrait connaître les motifs de votre refus, et vous seriez fort embarrassé de les lui donner.

— Je ne puis cependant pas la laisser plus longtemps se bercer d'une illusion de ce genre, se récria le jeune peintre.

— Laissez-moi carte blanche à cet égard. Que ce mariage se fasse ou non, je me charge de mener à bien cette affaire.

— Je ne demande pas mieux, fit joyeusement Rénéi Parbleu ! vous m'ôtez un poids énorme de la conscience* Je ne savais plus de quelle façon me tirer de ce mauvais pas.

— • Donc, tout est pour le mieux, conclut le baron. A l'avenir, quoi qu'il arrive, comptez sûr moi, mon cher ami.

Us échangèrent une dernière poignée de main et se séparèrent.

René regagna son appartemeqt. Il respirait plus librement. Il ressentait une joie secrète et ne s'en expliquait pas la cause. Son atelier désert et pauvre lui fit l'effet d'un palais. Chacun des objets qui s'y trouvait semblait lui sourire. C'était comme une fête des yeux et du cœur.

Il monta dans sa chambre, se coucha et essaya de lire les journaux qu'il venait d'acheter, mais ses yeux ne distinguaient rien. Les caractères d'imprimerie ne lui représentaient qu'une masse confuse. Le noir de l'encre se confondait avec le blanc du papier en une teinte grisâtre, au delà de laquelle il ne voyait rien.

Il repoussa les journaux, souffla sa bougie, se mit le nez dans la ruelle, et ferma les yeux ; mais il ne put dormir. Mal-

160 LB BOI MISÂRE

gré Tobscurité absolue dans laquelle il était plongé, h travers ses paupières closes, il percevait une sorte de transparence lumineuse et rougeâtre. Du sein de celte clarté diffuse, se dégagea peu à peu'une forme humaine; puis cette forme prit un corps, un visage, des traits : René reconnut Gabrieile.

— Ah ! fit-il en se retournant avec un mouvement d'impatience, j*ai le sang à la tête, je vois rouge.

Il s'efforça de dormir de plus belle, se plongea dans son oreiller, remonta ses couvertures... La même vision le poursuivait.

— : Tiens ! pensa-t-il, je la verrai demain matin, puisqu'elle a changé son heure.

Alors, songeant à sa rencontre du jour avec la jeune fille :

— Au fait, pourquoi a-t-elle donc changé son heure? Et, comme il raisonnait assez juste, il ajouta :

— Sans doute, parce que cela lui est plus commode. Longtemps encore il se tourna et se retourna, avant de

pouvoir fermer l'œil. Enfin la fatigue triompha de l'insomnie. L,^ lendemain, quand il se leva, il avait la tête lourde et les yeux rougis.

A neuf heures, Gabrieile frappa timidement à la porte de l'atelier. Elle était seule.

— Jacques n3 vous accompagne donc pas? demanda René en l'apercevant.

— Non. Mon pauvre père a maintenant plus de séances que jamais.

— En vérité?

— Savez-vous pourquoi? fit Gabrieile.

— Non.

— Parce que vous êtes un bavard, répondit-elle avec abandon. Parce que vous avez raconté son histoire et la mienne chez M. Cherville, que M. Cherville et ses amis l'ont colportée partout, et qu'aujourd'hui, mon pauvre père Jacques est devenu un personnage.

— Est-ce que vous m'en voulez de mon indiscrétion?

— Comment en aurais-je le courage? Outre que je suis heureuse de cet hommage un peu tardif rendu à la conduite de mon père, j'ai ressenti moi-même les effets de votre bienveillante intercession auprès de M. Delaunay.

COMMENT RENÉ COMPBENAIT l'aMITIÉ 161

Pendant qu'elle échangeait avec René ces quelques phrases, la jeune fille avait pris sa place habituelle, et attendait les ordres de son professeur.

— Que ferons-nous aujourd'hui? demanda-t-elle. L'artiste ouvrit un de ses cartons, et en tira au hasard un

dessin au crayon rouge.

— Copiez ce groupe d'enfants,. répondit-il.

— Mais je l'ai déjà copié, fit observer Gabrielle.

— Raison de plus. Vous le réussirez mieux cette fois. D'ailleurs, ce sujet peut vous être utile ; vous en garderez l'esquisse.

La jeune fille ne répliqua pas. Elle était d'une souniission exemplaire envers son maître. Aussitôt elle se mit à l'œuvre.

Pour se donner une contenance, René se promenait dans son atelier. C'était la première fois qu'il se trouvait seul avec Gabrielle, depuis le jour où elle était venue lui demander une lettre de recommandation pour le docteur Lasserre. Encore, ce jour-là, n'étaitrclle restée que quelques minutes, tandis qu'aujourd'hui , elle devait passer une grande heure auprès de lui.

Il se fit entre eux un long silence. Ni Tun ni l'autre ne paraissait disposé à le rompre. N'avaient-ils rien à. se dire, ou craignaient-ils d'en dire trop? René comprit que ce mutisme ne pouvait durer.

— Ainsi, vous êtes contente? reprit-il, comme si la conversation venait de cesser à l'instant.

— Très-contente, répondit laconiquement Gabrielle.

— Voyons, parlez, fit René avec brusquerie. Faut-il vous arracher les mots de la bouche? Que vous a dit M. Delaunay ?

La jeune fille leva sur l'artiste un regard surpris. Jamais il n'avait employé avec elle Un ton si sec.

— M. Delaunay m'avait fait appeler, répondit-elle cependant. J'y suis allée^ croyant qu'il s'agissait d'une commande pressée. Il était dans son bureau; son fils, M. Anatole, était auprès de lui.

— Je croyais qu'il ne s'occupait pas de la maison, dit René.

— En effet, c'était la première fois que je l'y voyais.

— Vous l'y avez donc revu depuis cette époque?

162 LE BOÎ HldâftÈ

^ Rëgullèfément, tôtites leë fois que j*y suis retournée, aroua Gabrielle en rougissant.

— Et jamais ailleurs?

—-r Jamais. C'est-à-dire... balbutia la jeune fille, je me suis croisée quelquefois avec lui dans Tescalier.

— Quel escalier?

— Le mien, le vôtre, celui de M. Cherville. Vous savez bien que M. Anatole va presque tous les jours chez M. Cherville.

— C'est juste. Et... poursuivit René en affectant une grande indifférence... il vous a parlé?

— Oui. Il m*a fait ses offres de service, m'a dit que c'était à sa recommandation que son père avait augmenté le prix de mon travail.

— C'est cela, rieana l'artiste, le misérable a voulu se faire valoir...

— Misérable? sourit Gabrielle. Pourquoi misérable? Le mot est dur, Monsieur René, et pour un ou deux propos galants que M. Anatole s'est permis.

— Comment? le drôle a osé... Ah! qu'il prenne garde!... ~ A quoi? interrogea la jeune fille avec dignité. -^Mais..» balbutia René, si ce monsieur vous avait manqué

de respect.. 4 je saurais bien...

— De quel droit? l'interrompit Gabrielle en fixant sur lui ses yeux noirs. Croyez-vous donc que je ne sois pas capable de me faire respecter moi-même?

— Je n'ai pas dit cela, seulement...

— D'ailleurs, mon père n'est-il pas auprès de moi? Devrais-je, au besoin, invoquer un autre appui que le sien?

— Vous avez raison. Mademoiselle, confessa René. Pardonnez à un moment de vivacité que peut seule excuser l'amitié que j'ai pour vous. Du reste, vous défendez M. Anatole avec une telle chaleur qu'il serait maladroit à moi d'insister.

— Je ne vous comprends pas, M. Dorval, fit Gabrielle avec hauteur.

— Tant mieux pour vous, Mademoiselle. Mais j'ai eu déjà deux fois l'occasion de rappeler M. Anatole au respect qui vous est dû, et, le dâs échéant, je le ferais encore.

COMMENT SÉNÉ COMPRENAIT l/AMlTlé 163

-«- Je VOUS en sais gré, tout en désirant que votfe zèle ne s'égare pas.

— Ne craignez rien, dit René avec humeur. Dans tous les cas^ vous n'espérez pas, je pense, m'imposer vos sympathies pour un être que je ne peux pas sentir. .

Pour le coup Gabrielle partit d'un éclat de rire sonore.

— Ah I mon Dieu I s'écria-t-elle. Que vous a donc fait le pauvre garçon ?

— Ce qu'il m'a fait ?... Rien, répondit le peintre en se mordant les lèvres, mais je ne peux pas le voir en face.

— Me supposeriez- vous donc assez mauvais goût pour m'éprendre d'une académie comme la sienne? Croyez-vous que je le considère comme un type d'élégance, avec sou veston trop court et son pantalon collant sur des jambes malingreuses? Ah! s'il se rattrapait sur l'esprit... Mais il me l'a si bien caché jusqu'ici que je serais fort en peine de dire s'il y a compensation.

Gabrielle riait de si bon cœur, que la mauvaise humeur de René s'évanouit presque, et qu'il fit chorus avec elle*

— Vous avez raison, dit-il. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce que cela méfait?

Cependant, malgré lui, il ne riait que du bout des dents et d'un rire nerveux.

La jeune fîlle l'observait à la dérobée et se demandait intérieurement s'il n'était pas souffrant. En effet, René avait les traits fatigués, les gestes saccadés, et ne pouvait rester en place. Il continuait d'arpenter son atelier, ne s'arrôtant que pour lancer un mot ou pour écouter les répliques de Gabrielle.

Celle-ci jugea à propos de détourner la conversation.

— Et vous, M. Dorval? demanda-t-elle à son tour, sans quitter son crayon et sans perdre de vue son modèle; êtesvous content? L'absence que vous avez faite a-t-eile tourné à votre profit?

— Oui, Mademoiselle. Grâce au ciel, mes affaires sont en bon chemin. J'ai plus gagné, depuis six semaines, que Je ne l'ai fait encore en un an. Je devrais être satisfait, joyeux même, et, je ne sais pourquoi, je me sens mécontent et maus*^ sade.

164 LE HOI MISÂBE

La solitude au ^ein de laquelle j*ai vécu a peut-être déteint sur moi; la vue de ce maniaque m'a peut-être attristé... je ne sais... mais je ne suis plus le même. Mon appétit s'est enfui, ma gaieté s*est envolée, mon caractère a changé. Je m'en aperçois bien ; je fais ce que je peux pour surmonter cette défaillance morale, et je n'y parviens pas. Tout à l'heure, n'ai-je pas été sot et grossier, presque insolent envers vous!

Et pourtant Dieu sait si de tels sentiments sont loin de mon cœur! Vous êtes là seule personne sur qui se soit reposée ma pensée pendant l'exil que je me suis imposé. Je crois, en vérité, que si j'ai travaillé tout d'une haleine en ce château désert, c'est pour revoir plus tôt mon intérieur, cet atelier, que vous peuplez chaque jour de votre grâce et de votre jeunesse.

Gabrielle ne disait rien. Elle était rouge comme son crayon, qui courait sur le papier avec une rapidité sans pareille.

— Mais, pardon, fit René, je ne vous parle que de moi depuis quelques instants. ^

— Oh! cela ne fait rien, protesta la jeune fille avec vivacité, continuez, M. René.

— Vous le voulez? eh bien I soit. Que vous disais- je? Ah ! que je m'étais ennuyé dans cet affreux château, qui est cependant la plus belle chose que j'aie jamais vue. C'est que j'y étais seul, qu'aucun des objets luxueux qui m'entouraient ne me rappelait mon passé, plein d'espérance et d'amertume, mon présent, si riche en émotions de toute sorte.

Je ne voyais plus cet horrible divan sur lequel je me suis laissé tomber si souvent avec dé(j|gjB|gement, cette chaise sur laquelle vous êtes placée, qui esTà'-vous, à vous seule, que personne n'a jamais profanée à dat^^*5?^^our oti vous l'avez adoptée. Vous souriez! Je vous assure pourtant qu'il m'est arrivé vingt fois de l'g^lfecb'er des mains des fâcheux qui venaient m'importuner. Ah ! c'éèt que vous ne vous figurez pas ce que c'est que l'habitude chez les vieux garçons, — car je commence à être vieux pour un garçgn.

Or, vous m'avez si bien habitué à voir votre joli visage, que vous êtes devenue pour . ainsi dire un des meubles de '^on atelier. Qusnd arrivait l'heure de votre leçon «t que

COMMENT RENÉ COMPRENAIT l'aMITIÉ 165

VOUS étiez en retard, il me semblait qu'il allait me manquer quelque chose, et je me demandais :

— Qu'est-ceque je vais faire?

Vous frappiez à ma porte, vous entriez, légère comme l'oiseau, vous me souriiez, j'oubliais tout. .^

— Et mon père? interrogea Gabrielle très-agitée. Vous n'en parlez pas. Vous l'aimez beaucoup, pourtant.

— Sans doute, fit René, mais je suis sûr que je me passerais plus facilement de sa présence que de la vôtre. C'est vrai, reprit-il, on dirait que vous êtes un des besoins ^ è^a vie, et je crois vraiment que... j

Il n'acheva point sa phrase. Il se redressa tout à,co(iBvet posa la main sur son cœur, comme si, soudainement,' l%ffrayante vérité s*était fait jour en lui.

Gabrielle n'insista pas pour connaître la- fin de cette phrase, dont elle pressentait le danger. Elle aussi, elle était émue et craintive. Elle se penchait sur son dessin avec une incroyable assiduité, et sa poitrine 'sç^^ftiitepit 'précipitamment sous l'étoffe qui la protégeait. '

— Savez-vous ce que je crois! f^Qur suivit René à voix basse, et comme si la découverte quSJNnait de faire l'épouvantait réellement.

^- Non... bégaya la jeune fille... je... ne sais pas...

— Je crois que je vous aime, dit René si bas que Gabrielle le devina plutôt qu'elle ne l'entendit.

Cette fois elle abandonna son dessin et jeta sur l'artiste un regard écrasant.

— Monsieur Dorval, fit-elle d'une voix tremblante, qu'elle s'efforça de rendre sévère, c'est la première fois que je viens seule ici, convaincue de votre loyauté, ne m'en faites pas repentir. Mon père, lui-même, en m'autorisant à prendre chez vous une leçon en son absence, nous a donné à tous deux'une grande preuve de confiance. C'est à lui, plus encore qu'à moi, que vous avez manqué de respect.

— Oh ! rassurez-vous ! protesta René, je ne vous le dirai pas. D'abord, est-ce bien sûr? Je ne le sais pas moi-même. Je m'étais imaginé cela, parce que je tcouvais chez vous toutes les perfections que je révais chez une femme. Il en est de cela comme d'un portrait: on le regarde, on le trouve

beau, on Tadmire, et cependant on ne Taime pas. Figurezvous d'ailleurs qu*en la matière il n*y a pas plus naïf que moi. Je n'ai jamais aimé personne qu'un vieux matelot qui a remplacé près de moi mes parents... morts.

René avait hésité quelque peu à prononcer ce dernier mot ; mais, comme il coupait court à toutes questions, ce fut celuilà qu'il choisit.

— Vous comprenez, continua-t-il, que nul n'est plus inexpérimenté que moi. Je suis un pitoyable amant par le temps qui court, oiî les plus jeunes aiment au quart d'heure, et seulement quand ils en ont le loisir. Amour! C'est singulier, ce mot-là m'effraye. C'est la terreur que j'en ai, sans doute, qui me fait prendre pour de l'amoqr ce qui n'est que de l'amitié, car enfin, vousavez de l'amitié pour moi, vous, Gabrielle. N'est-ce-pas?

— Certainement, affirma la jeune fille.

. — Eh bien 1 n'avez-vous jamais éprouvé ce que viens de vous dépeindre?

— Je ne sais,... dit Gabrielle confuse.

— Pendant mon absence, n'avez-vous jamais pensé à moi?

— Oh! tous les jours.

— Ressentez-vous quelque plaisir à me revoir, à vous retrouver dans cet atelier qui, cependant, n'est pas beau?

— Infiniment, répondit la jeune fille avec franchise.

— ' Vous voyez bien! s'écria triomphalement René, ce n'est que de l'amitié ; car vous éprouvez les mêmes sensations que moi, et pourtant vous ne m'aimez pas !

— Qu'en savez-vous? répliqua vivement Gabrielle. Presque aussitôt, elle posa sur ses lèvres ses doigts fuselés.

Elle aurait voulu rattraper les paroles imprudentes que son cœur venait de prononcer, presque à son insu, mais il était trop tard.

— Que dites-vous? s'écria René transporté, en saisissant la main de la jeune fille.

— Je dis, répondit-elle, en se dégageant aussitôt, que nous sommes de grands enfants, que je n'ai pas plus d'expérience que vous, que nous avons tort de causer de choses que nous ne connaissons pas, que ce que nous faisons là est mal, et que "i cette absurde conversation devait se renouer jamais, je nie

COMMENT RÛHi OOMPBSKAÎT l'aMITIÉ l6l

verrais forcée de renoncer à venir ici autrement qu'avec mon père.

A ces mots, Gabrielle fit à René une révérence cérémonieuse et se dirigea vers la porte.

— Mademoiselle, dit René en l'arrêtant par le bras, je ne veux pas que voqs emportiez d'ici la plus légère rancune. J^ai pu être étourdi, mais je ne saurais être un malhonnête homme. NuHe part plus qu'ici, je vous le jure, vous ne serez aimée et respectée. .

— J'y compte, dit la jeune fille en se retirant.

Avant de refermer la porte, René prêta l'oreille. Il enten^ dit Gabrielle qui remontait précipitamment l'escalier et regagnait son logis. Il rentra et s'affaissa sur son divan avec découragement.

— Non! fit-il en se relevant avec énergie, je ne me trompe pas. Non-^seulement je Taime, mais elle m'aime aussi. J'y vois clair à présent. Je m'explique son trouble, je comprends l'aveu qu'elle a laissé échapper. Sa colère était un jeu, c'est le cri de sa «pudeur révoltée ..Aurait- elle sans cela supporté jusqu'au bout mes divagations insensées? Aurait-elle écouté si patiemment les paroles que je prononçais et qui révélaient si clairement l'état de mon âme ?

Il saisit brusquement l'esquisse que Gabrielle avait commencée, la prit dans ses mains et l'examina attentivement.

— Et ceci, reprit-il avec feu, n'est-ce pas une preuve accablante qui s'élève contre elle? Ces traits indécis, ces contours tracés parune main tremblante, ne témoignent-ils pasdeson émotion? Allons! béni soit Dieu qui m'a fait pauvre, obscur et inconnu! car elle, je puis l'aimer sans crainte. René Dorval peut épouser la fille du roi Misère. Entre nous il n'y aura pas de mésalliance.

Son visage rayonnait. Il avait oublié sa tristesse, et jusqu'au mariage projeté entre lui et mademoiselle d'Érigny. Mais le baron de la Vigerie y songeait pour lui.

168 LE ROI MISÂBB

ou l'on retrouve une ancienne connaissance

A rheure même où René faisait à Gabrielle Taveu des tiraillements auxquels il était en proie, le baron de la Vigerie se jetait dans un coupé, se faisait conduire à Grenelle et sonnait à la porte de mademoiselle Lancray.

Quant on vint lui annoncer ia visite de M. de la Vigerie, elle descendit en toute hâte, bien que sa toilette ne fût pas terminée.

Elle le reçut dans le grand salon où d'ordinaire les parents viennent embrasser leurs enfants; elle n'en avait pas d'autre, et ne s'était réservé, dans l'immense bâtiment qu'elle occupait, qu'une modeste chambre, placée à proximité du dortoir.

En l'apercevant, le baron se leva, lui prit la main qu'il baisa galamment, comme s*il se fût agi d'une jeune femme de vingt à trente ans, et la conduisit jusqu'au fauteuil le plus proche.

— Sommes-nous bien seuls? demanda-t-il alors.

— Parfaitement, vous pouvez parler sans crainte. M. Dorval est-il enSn de retour?

— Depuis hier seulement.

— L'avez-vous vu?

— 11 a dîné chez moi le jour même de son arrivée.

— Et m'apportez- vous sa réponse?

— Oui et non.

— Comment! se récria mademoiselle Lancray. Pas encore? Il faut cependant que j'écrive au tuteur de Caroline. Ce matin même, il y a une heure, j'ai reçu de lui une seconde lettre, dans laquelle il s'étonne de mon silence, et insiste pour obtenir les renseignements qu'il a deman<iés.

— Bravo I fit le baron. Eh bien ! si vous le permettez, ces renseignements je les lui porterai moi-même.

— Vous le connaissez donc?

ou l'on betrouve une ancienne connaissance 169

— Pas le moins du monde, mais vous aller me donner son nom.

— Vous savez bien que c'est impossible. .

— Pourquoi?

— Parce que cet homme m'a expressément défendu de révéler à qui que ce soit son nom et son adresse.

— Bien. Mais il est des circonstances où de telles précautions deviennent une absurdité.

— Comment cela, je vous prie?

— Parbleu ! voilà la difficulté, dit M. de la Vigerie. Si je pouvais vous répéter ce que je sais, cela irait tout seul. Malheureusement ce secret n'est pas à moi; il m'a été confié, je n'ai pas le droit de le révéler.

— Alors oublions cette affaire.

— Au contraire, parlons-en. Je ne veux pas renoncer à faire le bonheur de deux jeunes gens auxquels je m'intéresse aujourd'hui plus que jamais.

— Et moi, répliqua mademoiselle Lancray, je vous renvoie votre argument. Je ne peux pas plus que vous révéler un secret qui ne m'appartient pas.

— Oh! votre indiscrétion n'aurait pas les mêmes inconvénients. Donnez-moi le nom de cet homme, nous serons deux à le connaître, voilà tout. Quant à René, je vous jure que je ne le lui dirai pas.

— Encore une fois, c'est impossible.

— Pardonnez-moi d'insister, reprit le baron, mais vous admettrez bien que, possesseur d'un secret dont vous ne soupçonnez pas la portée, je sois meilleur juge que vous en cette affaire.

— Je ne dis pas le contraire. Mais songez aussi que votre insistance n'a d'autre but que de me faire manquer à la parole donnée.

— Prendrais- je tant de peine pour vous convaincre, si je l'ignorais? Raisonnons un peu ma bonne demoiselle. N'avez-vous pas foi en ma loyauté?

— Je ne vous ferai pas l'injure de la soupçonner.

— Donc, reste ce personnage mystérieux. Qu'avez-vous à redouter de lui?

170 LS BOI MISÀRB

— Rien que le reproche, qui me serait très-sensible, d'avoir trahi sa confiance.

— Si pourtant c'était le seul moyen d'assurer l'avenir de mademoiselle d*Érigny ? objecta M. de la Vigerie.

— Ah ! fit la maîtresse de la pension av€c embarras.

— Et si, non^seulement le sort de cette jeune fille, mais l'avenir de René dépendait de votre consentement? poursuivit le baron sans se décourager.

— Qm me l'assure? fit mademoiselle Lancray un peu ébranlée.

— Moi, qui connais la situation respective de ces deux enfants, moi qui vous proteste que vous n'aurez pas à vous repentir de m'avoir confessé la vérité.

— C'est égal, se défendit encore mademoiselle Lancray, il m'est pénible de sacrifier ma conscience, môme à l'intérêt de ces jeunes gens.

— Prenez garde! c'est presque de l'égoïsme. Songez que vous avez élevé Caroline, que vous avez été une véritable mère pour cette pauvre délaissée, que vous n'avez pas le droit de lui interdire l'accès du monde, et qu'il serait cruel à vous de lui fermer la seule issue par laquelle elle puisse momentanément y entrer.

— Eh 1 je le sais bien, puisque c'est moi qui avais songé pour elle à cet établissement.

— Alors, imposez silence à des scrupules qui, en toute autre occasion, seraient trop honorables pour que je cherche à leur faire violence, mais qui, dans les circonstances pré* sentes...

— Vous le voulez? Eh bien! soyez satisfait. Le protecteur mystérieux de Caroline, c'est M. Arthur. Comprenez-vous maintenant, ajouta mademoiselle Lancray avec volubilité, pourquoi j'étais si gênée en votre présence, quand vous m'avez appris que c'était chez lui que se trouvait M. Dorval?

— Non-seulement je vous comprends, mais je m'explique à présent pourquoi cet homme a fait venir auprès de lui René. Il voulait s'assurer que le mari de Caroline était digixe d'elle. N'avez- vous pas deviné cela?

— Si, vraiment.

— Alors aviez-vous besoin d*hésiter si longtemps î Puis-

ou l'on bbtrouvk une ancienne connaissance m

que M. Arthur devient si pressant » c'est que Réûé lui a plu.

— C'est probable.

-^ Dès loQs tout marche à merveille. Demain matin je pars pour Monnerville. Je vais télégraphier à l'instant, afin de commander une voiture; à dix heures je serai au château Bourette, et demain soir, peutp-ëtre, je vous rapporterai une bonne réponse.

— Dieu vous entende I soupira mademoiselle Lancray.

M. de la Vigerie la remercia d'une façon très démonstrative, et prit congé d'elle. Il y avait en lui une excessive agitation; son visage était plus sévère que de coutume, ses sourcils se fronçaient, ainsi que ceux d'un homme dont une pensée persistante absorbe les facultés.

Quant à mademoiselle Lancray^ elle regrettait d'avoir si facilement capitulé. Ce qui l'avait engagée à se rendre, c'était moins les raisonnements un peu obscurs du baron, que les dispositions bienveillantes dont M. Arthur était visiblement animé. Aussi lui restait-il comme un remords d'avoir livré le nom de ce personnage. Elle n'augurait pas si heureusement que M. de la Vigeriede la démarche qu'il allait tenter.

Il va sans dire que, fidèle à sa promesse, celui-ci garda scrupuleusement le secret à la bonne demoiselle, et ne dit pas un mot à René de la conversation qu'il venait d'avoir, ni de la visite qu'il allait faire le lendemain.

Et il fit sagement, car il est fort probable qu'en ce moment l'artiste ne lui aurait témoigné qu'une médiocre reconnais* sanee pour tout le mal qu'il se donnait.

En effet, René était bien décidé maintenant à renoncer à Caroline et à épouser Gabrielle. Il était un peu exalté ; l'aveu auquel il avait été amené sans s'endouter^ alors que, croyant ne parler que de lui, le nom de la jeune fille lui revenait sans cesse aux lèvres, avait fait éclater en lui une véritable révolution.

Son atelier lui parut étroit. L'air qu'il y respirait pesait à ses poumons dilatés. Il éprouvait le besoin de voir un coin du ciel, un arbre, une fleur^ il aurait voulu que la nature lentière se réjouît avec lui. Comme le barbier du roi Midas, à défaut de confident, il brûlait de confier son bonheur à quelque chose.

172 LE BOI ^IséBE

Il sortit, gravit les hauteurs de Montmartre, et ne s'arrêta qu'au sommet de la colline. Là, il promena son regard sur rhorizon, et, bien qu'il le vît çàet là brusquement coupé par la blancheur criarde des maisons, il trouva le point de vue splendide.

Ce paysage poussiéreux; dans lequel les tuyaux de cheminées des usines dominaient les arbres rabougris, ces carrés de terre envahis par le maraîchage, et tranchant sur la plaine dépouillée, lui parurent revêtir, par le chaud soleil qui les colorait, des tons inconnus, des transparences lumineuses, comme il n'en avait jamais vu. C'était son cœur qui rayonnait.

Il résolut de jouir le plus longtemps possible de ce coup d'œil, que son illusion parait de couleurs enchanteresses; il se dirigea vers un cabaret voisin, choisit l'endroit le plus élevé, et se fit servir à déjeuner, au grand air.

Maïs le déjeuner n'était pour lui qu'un prétexte. Il contemplait le vaste panorama qui se déroulait à ses pieds, et répétait à cette immensité :

a Elle m'aime I elle m'aime ! »

Comme si l'immensité pouvait le comprendre et partager son enivrement.

Cet état de surexcitation dura de longues heures. Quand il se fut calmé, quand il reprit possession de lui-même, René se leva, honteux de cette ivresse naïve, et redescendit vers Paris.

Il suivait la rue Lepic, sans prendre garde à ce qui se passait auprès de lui, quand ses yeux, qu'il laissait errer à l'aventure, s'arrêtèrent avec surprise sur une silhouette bien connue : celle d'une femme.

Elle cheminait à pas menus. Pour éviter les flaques d'eau qui maculaient le trottoir, elle avait légèrement retroussé sa robe. Son pied, finement emprisonné dans une bottine de chevreau, ne posait que de l'extrémité sur Tasphalte, qu'il semblait à peine effleurer. Au-dessus dé la cheville déliée, on apercevait la naissance d'un mollet rondelet, bien placé, plein de séduisantes promesses.

René ne s'y méprit pas. Cette femme qui marchait à vingt oas devant lui, c'était Gabrielle. Il avait d'abord hésité à le

ou l'on retrouve une ancienne connaissance n3

croire ; il s'était demandé comment la jeune fille pouvait suivre ainsi que lui la rue Lepic; mais comme il n'avait pas la prétention d'être au courant des moindres faits et gestes de Gabrielle, il fut contraint de se rendre à l'évidence.

Son premier mouvement fut de se rapprocher d'elle et de lui offrir son bras. Déjà même il pressait le pas pour l'atteindre, lorsqu'il aperçut un homme de mauvaise mine traversant précipitamment la rue et se dirigeant vers elle.

Cet homme se croisa les bras devant la poitrine et barra résolument le chemin à la jeune fille.

— Enfin! j'vous retrouve I s'écria-t-il. Ça n'est pas sans peine.

René se rapprocha vivement et écouta sans se montrer.

— Que me voulez-vous? demanda Gabrielle avec une fierté dédaigneuse.

— Oh ! vous r savez bien ! riposta l'inconnu. Qu*en avezvous fait? J' veux 1' savoir, j' l'ai promis à Lalie. Elle n' peut pas s'en passer, la pauvr' femme.

— Je n'ai rien à vous dire, répondit jeune fille. Je vous ai payé, je ne vous dois rien, laissez-moi.

Gabrielle voulut passer outre.

— Ta, ta, ta, fit Polyte, car c'était lui, c'est pas tout ça. C que vous m'avez donné ou rien, c'est la même chose. Y a longtemps que c'est gobeloté. Si vous voulez qu' je n' dise rien à Lalie, faut m'en donner encore, sans ça, je vous tiens, je n' vous lâche plus.

— Et moi, je vous répète que vous n'aurez rien, répliqua la jeune fille, les lèvres frémissantes et indignées. Notre marché a été loyalement conclu, vous l'avez accepté, tant pis pour vous! Si vous étiez venu à moi poliment, peut-être aurais-je satisfait à votre désir ; mais, sachez-le bien, je ne suis pas de celles que les menaces épouvantent. Betirez-vous ou j'appelle.

- Appelez si vous 1* voulez, j' m'en moque comme d'un' guigne; faites du scandale dans la rue, mais vous n' passerez pas avant d' m'avoir répondu. Faut pas croir' que vous trouverez toujours un godelureau qui vous protégera et m' fichera une fausse adresse. Allons ! exécutez-vous, et plus vit' que ça. • .

1*74 LIS BOI MISÂBE

Gabrielle comprit qu'il n'y avait pds de discussion possible avec ce butor^ La colère l'avait gagnée. Elle fit un pas en avant.

Polyte lui prit brutalement le bras pour l'arrêter. La jeune fille poussa 'un cri.

— Oh! j* vous tiens, dit-il en ricanant.

Par un mouvement instinctif, la jeune fille jeta les yeux autour d'elle, comme pour implorer du secours. Déjà huit ou dix ouvriers faisaient cercle autour d'elle, et, par esprit de corps, semblaient donner raison à Polyte. Au même instant, Gabrielle aperçut René.

Avant qu'elle ait eu le temps d'invoquer son appui, celui-ci franchissait le cercle de curieux, et, d'un solide coup de poing, bien asséné entre les deux yeux, envoyait rouler Polyte dans le ruisseau.

Alors, sans s'occuper davantage de la victime qU*il venait d'abattre, il saisit le bras de Gabrielle qu'il entraîna. Ils étaient à quelques mètres du boulevard Pigalle, et par conséquent peu éloignés de leur domicile.

Pendant les premiers pas, ils gardèrent le silence.

De temps à autre, René se retournait pour s'assurer que sa retraite s'opérait sans agression nouvelle. Mais Polyte s'était relevé et se contentait de les suivre de loin, en jurant, comme un roquet qui aboie autour de ceux qu'il n'ose attaquer.

— Mademoiselle, dit René, j'ai entendu les paroles un peu vives que vous avez échangées avec ce coquin. Bien que je ne m'explique pas les relations qui peuvent exister entre vous et lui, je suis certain que vous avez raison et qu'il a tort.

— N'en doutez pas , Monsieur René, je vous le jure !

— Vous n'aviez pas besoin de me l'affirmer. Quant à la dernière phrase qu'il a prononcée, vous ne l'avez peut^-ôtre pas comprise; mais je vais vous l'expUquer, car je reconnais à présent ce misérable.

— Vous l'avez donc déjà vu? fit Gabrielle avec effroi.

— Voici dans quelles circonstances, répondit René :

Un soir que je rentrais, je me heurtai à un corps couché en travers de notre porte. Je le relevai, ce n'était qu'un ivrogne. Il me parla d'une jeune fille qu'il avait suivie, qui habitait

ou l'on EBTHOUYll tJNB ANCIENNE CONNAISSANCE 115

ma maison» et dont il voulait connaître Tadresseï sans me dire quels motifs le faisaient agir.

Pensant qu*il n*y avait rien de bon à espérer d'une pareille espèce, je le jetai dans une voiture, je lui donnai une fausse adresse, et je le conduisis au chemin de îet de Versailles, en' lui remettant, sur sa demande, un billet pour Saint'-Cloud. Voilà tout ce que je sais. Vous le voyez, le godelureau auquel il faisait allusion, c'était moi.

— Je ne saurais trop vous remercier, Monsieur René, de m'avoir débarrassée de lui, fit Gabrielle, encore émue de la rencontre qu'elle venait de faire.

— Je voudrais que ce fût pour jamais, reprit l'artiste ; malheureusement je crains fort que ce brutal ne vous poursuive encore de ses grossièretés. S'il a intérêt h savoir où vous demeurez, s'il veut obtenir de vous quelque chose, il n'y renoncera pas si aisément. Or, dans le cas où pareille scène se représenterait, que feriez-vousî

•^ Oh ! je ne perdrais pas la tête comme je l'ai fait aujourd'hui, répondit Gabrielle d'un air menaçant. J'entrerais dans le premier magasin venu, et j'enverrais chercher un sergent de ville.

Us étaient arrivés devant leur porte, au moment où la jeune fille prononçait ces derniers mots. René quitta son bras et la laissa rentrer seule; puis il attendit quelques instants sur le seuil, en se dissimulant de son mieux dans l'angle de la porte cochère.

A peine était -il installé à son poste d'observation, qu'il vit Polyte déboucher du coin de la rue Plgalle,. s'arrêter, et jeter rapidement les yeux dans la rue de Laval. Sa figure exprima le plus* vif désappointement, quand il s'aperçut que ceux qu'il suivait avaient disparu.

Pendant qu'il se retournait pour s'orienter et lire le nom de la rue, René sortit brusquement de sa retraite et se rapprocha de lui.

Lorsque Polyte fit volte-face, il soubresauta violemment en reconnaissant l'artiste, mais celui*ci le rassura du geste.

— Voyons, dit-il, que voulais-:tu de cette jeune fille?

— Que qu' ça vous fait? répliqua le saltimbanque. Êtesvous son mari, son frère, son amant?

— Misérable! s'écria René en le secouant. Respecte cette enfant, ou sinon...

— Enfant !... Pas tant qu' ça. Elle m'a flchu d'dans comme une marchande à la toilette.

— Tu a^donc fait un marché avec elle!

— Un marché d' dupe, grogna Polyte. J'y ai cédé ça à trop bon compte : cent francs! une misère!

— Était-ce le prix convenu?

— Sans doute, mais j'étais un s'rin.

— Alors, de quoi te plains-tu, si elle a payé la somme que tu as exigée?

— Je m' plains... je m' plains que c'est pas assez, parbleu !

— Combien voulais-tu obtenir d'elle?

— Dame!... j' sais pas... au moins autant.

— Eh bien ! ces cent francs, je vais te les donner, à deux conditions.

— Lesquelles? dit avidement le saltimbanque.

— C'est que, d'abord, tu laisseras en repos cette jeune fille...

— Et ensuite?

— C'est que tu vas me dire quel était l'objet de votre marché ?

— Vous ne V savez donc pas ? s'écria Polyte stupéfait.

— Non, puisque je te le demande.

— C'est juste, approuva le saltimbanque avec gravité. Aussitôt il devint sérieux et se prit à réfléchir.

Si René lui offrait si facilement cent francs de son secret, pensait-il, c'est que René était riche et tenait à se procurer ce renseignement. N'était-ce pas pour Polyte une excellente occasion de chantage? Il aurait été bien sot de ne pas en profiter.

— Oh! mais non,, se récria-t-il en hochant la tête. Je n' peux pas vous donner tout ça pour le même prix.

— Plaît-il? fit René d'un ton dédaigneux.

— Ma foi ! écoutez donc : cent francs pour laisser la p'tite tranquille... ça va. Mais, pour le reste, de combien qu' vous vous fendrez ?

— Tu n'auras pas un sou de plus, drôle !

— C'est \otr' dernier mot?

LES TRIBULATIONS d'uN SALTIMBANQUE ITf^

— C'est h prendre ou à laisser.

— Alors vous n' saurez rien, conclut résolument le saltimbanque.

— Soit ! consentit René, mais souviens-toi de ce que je vais te dire. Si tu as le malheur d'adresser la parole à cette jeune fille ou de la suivre...

— Bah ! fit Polyte d'un air gouailleur, est-ce que la rue n'est pas à tout V monde ?

— Je te ferai arrêter et conduire chez le commissaire de police, poursuivit René sans relever cette interruption.

— Que qu' ça m' fait? J'ai rien à craindre de ces gens-là, moi. J' suis un honnête homme.

— Oui, mais il faudra que tu leur expliques pour rien ce dont tu refuses cent francs aujourd'hui. Maintenant que tu es prévenu, acheva le peintre, lire au large et ne retombe pas sous ma coupe.

A ces mots, il tourna le dos et rentra.

Polyte demeura cloué sur place et se gratta l'oreille.

L'intervention du commissaire de police ne paraissait le rassurer que médiocrement, en dépit de ses protestations d'honnêteté.

Mais, bientôt, il releva la tête d'un air menaçant.

— Ah! faquin, murmura -t-il. Tu me flanques une fausse adresse, tu me rosses, tu veux savoir, et tu n' veux pas casquer... T'as beau faire, va. D'une manière ou d'une autre, tu danseras. J'ai l'adresse de la p'tite* et la tienne, ça m' suffit pour le quart-d'heure. A la revoyure, mon bonhomme!

Et il disparut.

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