LES TRIBULATIONS D UN SALTIMBANQUE
Lorsqu'il jeta cette menace au vent, Polyte n'avait aucun plan arrêté. 11 était même fort' désappointé. Il ne connaissait pas du tout René, le croyait nche, et s'était imaginé que l'ar-
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liste sacrifierait facilement. une couple de cent francs à la tranquillité de celle qu'il aimait. Sur ce dernier point seulement, il ne s'était pas trompé.
René aimait Gabrielle, mais n'était pas d'humeur à engraisser de ses deniers péniblement acquis la paresse et i'ivro* gnerie du premier venu.
Ausbi, quand Polyte le vit disparaître, il demeura consterné et regretta fort d'avoir obéi à un sentiment de cupidité qui le privait d'une ressource précieuse. Mais lorsqu'il sortit de l'accablement que ce nouveau déboire lui avait causé, il se sentit au cœur une violente colère et une aversion profonde pour René, qui, à deux reprises, avait fait échouer ses tentatives d'intimidation auprès de Gabrielle.
Il était en effet actuellement dans une situation difficile.
Jadis, quand Polyte avait épousé Lalie, il était assez habile escamoteur et jongleur d'un certain mérite. Quant à Lalie, elle n'avait exercé jamais d'autre métier que celui de porteuse de pain, et ne possédait, parmi les qualités dont elle était douée, qu'une seule aptitude pour exercer la profession de son mari : c'était une force toute virile.
Celui-ci la dressa pron)ptement. Quand la lune de miel fut passée et qu'il la jugea digne de figurer en public, il s'associa à une troupe de saltimbanques et commença avec elle son tour de France.
La prestidigitation n'avait pas atteint les hauteurs où l'ont fait parvenir depuis Robert-Houdin, Bosco, Cleverman, Robin, Brunnet, etc.. Polyte brillait donc alors de quelque éclat, mais, au bout de peu de temps, son étoile pâlit, ses confrères de la foire l'éclipsèrent totalement.
Trop paresseux pour se donner la peine d'apprendre et de suivre les progrès de son industrie, Polyte fut congédié par ses associés et se trouva sur le pavé, non plus seulement avec Laiie,mais avec les deux enfants qui leur étaient nés.
On aurait bien gardé Lalie, qui faisait recette, mais ses deux grossesses avaient longuement interrompu ses exercices, et on avait renoncé à la conserver. On comprend aisément, en effet, qu*une femme enceinte puisse difficilement se renverser, se cambrer, et se faire poser sur le ventre un
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nombre indéfini de poids de vingt kilos, ainsi que Texigeait le programme.
Le ménage se trouva donc fort embarrassé. Polyte se lamentait déjà, ou se consolait chez les marchands de vin qu'il rencontrait, lorsque Lalie, sans rien lui dire, fit construire une baraque en toile avec tous ses accessoires, acheta une voiture et un âne, prit son mari au collet, et le força de se mettre en route.
Dans le principe, Lalie, obéissant aux sentiments les plus honorables et à Tart. 213 du code civil, avait témoigné à son homme une excessive déférence ; mais peu à peu, à mesure qu'elle découvrit en lui ses défauts, elle comprit que, si elle ne voulait pas mourir de faim, elle devait* porter la culotte. »
Ce fat un changement contre lequel Polyte essaya d'abord de protester. Les protestations n'étant pas un argument suffisant, il en vint aux voies de fait. C'était là que l'attendait sa. femme. Elle lui rendit si généreusement le soufflet qu'elle avait reçu, et lui administra une telle correction, que le lion se fit agneau et devint souple comme un gant.
11 ne renonça pas à ses goûts, mais se cacha pour les satisfaire. Lalie ne le contraria guère. Elle en était arrivée à son but : elle avait les clefs de la caisse.
Son installation absorba toutes ses économies. Elle partit, et, comme elleél^ait intelligente et avait conscience de l'infériorité de Polyte en matière de prestidigitation, elle se contenta d'explorer les petites localités. Elle avait peu de frais, couchait avec son mari et ses enfants dans la voiture, nourrissait son âne sur les biens communaux. Cependant les recettes diminuaient à vue d'oeil, et Polyte buvait de plus en plus, lorsque, par une nuit claire, alors qu'elle voyageait pour gagner une petite ville du Havre, elle aperçut une femme couchée sur le bord du chemin.
Lalie avait bon cœur. Elle arrêta sa voiture, mit pied à terre et s'approcha. La femme se réveilla en sursaut avec les démonstrations de la plus vive terreur. Lalie l'interrogea et reconnut que la malheureuse n'avait plus sa raison. De toutes les questions qu'elle lui posa, il résulta fort distinctement pour elle que la pauvre folle était sans asile et mourait de faim.
Lalie lui offrit un abri, lui donna du pain, lui fit prendre place à côté d'elle, sans oublier de ramasser le paquet de bardes de l'infortunée, qui s'endormit bientôt après sur son épaule.
Pendant ce temps, Polyte, mollement étendu sur son lit, sommeillait à pleins poumons.
Quand vint le jour, il ouvrit les yeux et ne fut pas médiocrement surpris d'apercevoir un nouveau visage dans sa maison roulante. L'explication que lui fournit Lalie n'eut d'autre résultat que d'exciter sa colère.
— C'est cal fit-il, nous gagnons trop d'argent, nous n'avons pas assez d' monde à nourrir! Ah I malheur! Veux-tu me flanquer ça à la porte, à l'instant!
Lalie regarda son mari d'un certain air et ne se déconcerta pas.
— C'est mon idée, répondit-elle. Je travaille et je gagne plus que toi, je veux me payer cette satisfaction-là.
Polyte fila doux. Il se leva en maugréant, déplia le paquet de hardes que sa femme avait respecté, et avança la lèvre avec désappointement en inventoriant cette mesquine garderobe.
Tout à coup, il poussa un cri de joie et de surprise.
Lalie se retourna.
D'étranges objets garnissaient le fond de l'enveloppe.
C'étaient des plumes aux couleurs voyantes, des colliers de perles et de verroterie, des morceaux à*étoffes inconnues, et deux bracelets jaunes et brillants, faits d'un métal lourd et massif qui ressemblait à l'or.
Prudemment, Lalie s'en empara aussitôt.
— Nous verrons ce que c'est chez le bijoutier, dit-elle. Alors seulement ils songèrent à observer la Jemme qu'ils
avaient recueillie et qui, sans doute, accablée de fatigue, dormait encore, appuyée sur les parois de la voilure.
Elle avait les cheveux noirs, et les yeux bordés de longs cils, le nez correct, la bouche petite, le visage ovale et le teint bistré, de cette couleur rougeâtre que donnent le hâle et le soleil.
— Ah ça! fit Polyte, c'est pas une chrétienne ça! c'est une bohémienne.
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— C'est possible, approuva Lalie.'
— Prends garde, femme! Qui dit bohémien dit voleur. C*est peut-être une comédie qu'elle joue, la vagabonde!...
— Plus bas! fit Lalie... Puis elle reprit : Dans quel but?
— Dame ! . . . pour nous dépouiller. . .
— Nous dépouiller de quoi?
— C'est juste, soupira Polyte, nous n'avons rien !
— Et si ces bracelets sont en or ?
— Elle les aura volés, gare à nous !
— Non, fit remarquer Lalie qui examinait les bracelets. Bien que je n'aie jamais eu de bijoux, j'en ai vu assez pour assurer que ces bracelets-là ne viennent pas d'un pays civilisé. Nous autres femmes, nous nous y connaissons toujours un peu en objets de ce genre-là. Regarde ; c'est mal fait, c'est à peine poli...
— Mais comme c'est lourd ! fit avidement le saltimbanque.
— C'est vrai; mais c'est tellement grossier que j'ai bien de la peine à croire... Attends donc! ces perles, ces plumes, ces colliers, ces bracelets... Si c'était une femme sauvage!
— Diable ! dit gravement Polyte. C'est ça qui s'rait chouette 1
Lalie réveilla la folle et lui montra du doigt les objets qu'elle avait trouvés.
— C'est à vous tout ça? demanda-t-elle.
— Oui, dit vivement l'étrangère en faisant un mouvement pour s'en emparer.
— Et ces bracelets aussi?
L^inconnue répondit par un signe de tête affirmatif .
— Sont-ils en or?
— Oui.
— Pourquoi ne les avez-vous pas vendus, puisque vous étiez sans asile et que vous aviez faim?... Voulez-vous que je les vende pour vous?... Désirez-vous rester auprès de nous?
Entre chacune de ces trois questions, Lalie avait fait une pause et attendait une réponse; mais la folle s'était contentée de hausser les épaules et de témoigner la plus profonde indifférence.
Il serait impossible de traduire en dialogue le long interrogatoire que Lalie fit subir à la pauvre femme. Celle-ci ne ré-
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pondait guère que par gestes, ou par des jeux de physionomie expressifs, mais intraduisibles. Ses plus longues phrases étaient des monosyllabes.
Bref, Lalie crut comprendre que l'inconnue arrivait d'un pays lointain, qu'elle avait traversé la mer, était arrivée au Havre, y avait été enfermée (dans une maison d'aliénés probablement) et s'était enfuie.
Les saltimbanques ne s'arrêtèrent donc en cette ville que le temps nécessaire pour confirmer leurs doutes. Les bracelets, soumis à l'épreuve de la pierre, étaient d'or massif. Lalie en vendit un dont elle retira trois cents francs.
Aussitôt on tourna bride. Polyte avait jugé sagement qu'il ne fallait j^as trop se rapprocher du Havre. On aurait pu l'ac* cuser d'avoir enlevé et dépouillé la folle^ tandis que, dans le premier moment, il ne lui avait donné asile qu'à contrecœur.
Pour l'instant il était enchanté. Depuis longtemps il^e s'était connu pareille somme en caisse. Aussitôt germa en lui ridée lumineuse que Ton a vue mise à exécution dans le commencement de ce récit.
— Vois-tu, dit-il à sa femme, il nous est impossible, de garder c'te folle auprès de nous, si elle n' nous aide pas. Un' femme sauvage, ça n' court pas les rues ! Pendant que nous avons r sac^ tu vas lui fair' faire un maillot, tu lui mettras ses plumes, ses colliers, des bracelets en cuivre, et ell' f'ra partie de notr' troupe.
Lalie approuva, acheta les accessoires, et, secondée par cet auxiliaire puissant, ne craignit pas de dresser sa tente à Lisieux. Les représentations qu'elle y donna dépassèrent de beaucoup les espérances qu'elle avait conçues. Bien que la folle ne revêtît qu*avec répugnance le costume dont on l'affublait) elle avait l'air si étrange, si calme, si digne, en présence de la foule qui la contemplait, qu'elle fit fureur et valut à ses imprésarios un succès qui se traduisit pour eux en chiffres éloquents.
Depuis sept ans, elle ne les avait pas quittés, quand Gabrielle l'arracha à cette vie de honte. Mais, en sept ans, tout avait bien changé ! ^
Polyte était plus que jamais ivrogne et paresseux. Il buvait