LES TRIBULATIONS D'UN SALTIMBANQUE
et mangeait ce qu'il gagnait, en dépit de l'activité d'Eulalie; sa baraque ne tenait plus debout; ses costumes étaient sales, ses tableaux fanés et incolores.
L'inconduite avait amené la misère. Depuis longtemps le second bracelet avait été vendu.
Les recettes diminuaient à vue d'œil. Or, depuis que la folle n'avait plus rien à vendre, le saltimbanque l'avait prise en haine. Plusieurs fois, il l'avait maltraitée en l'absence de sa femme, et, sans Lalie, il l'aurait certainement jetée à la porte.
On conçoit avec quelle avidité il saisit l'occasion que lui offrait Gabrielle, non-seulement de se débarrasser de cette malheureuse, mais d'en tirer profit.
Cela ne lui porta pas bonheur. Outre qu'il dissipa en quelques jours les cent francs qu'il avait reçus, sa baraque, privée de femme sauvage, devint un désert. En vain, Eulalie, ses enfants et lui, essayèrent-ils de lutter contre l'indifférence du public, le jour vint où il fallut vendre la grosse caisse pour acheter du pain.
{^ partir du moment où ce bruyant Instrument de réclame disp,^rut, ce fut une débâcle générale. Pièce à pièce, chacun des objets nécessaires à l'exercice du métier alla grossir la liste de ceux que la misère avait engloutis.
En un mois tout fut liquidé. Il ne resta plus aux saltim* banques que leur voiture et leur âne.
Malgré l'énergie dont Lalie avait fait preuve, ces deux épaves, les plus utiles, suivirent ie même chemin. Elle se retira alors dans une chambre à BatignoUes, et fut forcée même de renoncer à garder ses enfants auprès d'elle. Elle les fit entrer dans une troupe, les recommanda chaleureusement à la femme du directeur, qu'elle connaissait de longue date, et resta seule avec son mari.
Pendant que Polyte flânait et se demandait ce qu'il allait faire, Lalie reprit courageusement son ancien état et se fit porteuse de pains.
Depuis dix jours, levée à trois heures du matin, chargée de la hotte ou traînant la charrette à bras, elle exerçait ce dur métier et nourrissait son mari, qui, errant sur les bou-
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levards extérieurs, fréquentait les cabarets et se liait avec des gens de mauvaise mine.
Voilà où en étaient Lalie et Polyte, quand celui-ci se retrouva face à face avec Gabrielle.
Après avoir souscrit au marché qu'avait proposé la jeune fille, il ne se dissimulait pas qu'il serait fort mal reçu par sa femme, et pour mieux affronter Forage, il s'était grisé. Mais s'il évita ce jour-là les reproches qu'il s'était justement attirés, il ne leur échappa point dans la suite , à mesure que le torrent emportait son petit avoir.
— Vois-tu, disait Lalie, Dieu nous punit.
Elle le croyait sincèrement. Elle qualifiait de trahison l'acte d'avarice cupide auquel avait cédé son mari. Et celui-ci, bien qu'il n'ajoutât que tièdement foi au châtiment dont le poursuivait la Providence, sentait que les événements donnaient raison à sa femme.
Cela ne le disposa pas au repentir, mais excita sa mauvaise humeur. Sans l'avouer, il s'en voulait à lui-même d'avoir fait une si mauvaise opération, et surtout de l'avoir ^ maladroitement conduite.
Quand il eut acquis la conviction qu'il avait été dupe de René, quand il se trouva sur le pavé, sans ressource, sans état, à la tête de deux vices coûteux qu'il ne pouvait pas satisfaire, il n'eut plus qu'un but : retrouver Gabrielle.
Mais, tout en promenant à travers Paris sa nonchalance, il n'espérait pas que le hasard lui réservât cette rencontre. Il n'avait aucune indication précise et ne savait quel quartier il devait explorer de préférence.
D'ailleurs, sa fainéantise était le plus grand obstacle à la réussite de ses projets. Quelle fut sa joie en apercevant celle qu'il cherchait, à quelques pas de ses promenades ordinaires! Un instant, il se crut sauvé. Peut-être, en effet, l'eût-il été, si, comme Gabrielle lui en avait fait l'observation, il s'était adressé à elle humblement et poliment. Mais l'intimida Jion lui sembla préférable; il en essaya. Malheureusement pour lui, Gabrielle était femme de tête, peu accessible à la crainte, elle refusa toute proposition formulée sur ce ton brutal.
Pour comble de maie chance, René avait mis fin à la con-