‹ Le roi misèreChapitre 46 sur 98 · LES TBIBULATIONS D*UN SALTIMBANQUE · texte numérisé non relu

LES TBIBULATIONS D*UN SALTIMBANQUE

yersation, de telle façon que Polyte comprit qu'il n'était pas de force à répliquer.

Que faire en attendant qu'il trouvât un moyen honnête de se venger? Il établit son quartier général chez le marchand de vins qui, une fois déjà, lui avait servi de poste d'observation^ et ne quitta pas des yeux la rue de Laval.

A deux heures de l'après-midi, il aperçut Gabrielle qui se risquait dans la rue, jetait les yeux autour d'elle avec précaution, et s'aventurait enfm, après s'être assurée que personne ne pouvait la surprendre.

Polyte paya son petit verre et suivit la jeune fille qui, comme la veille, se dirigeait vers Montmartre.

— Ouais! pensa-t-il. La p'tite aurait-elle une intrigue? Eh ben! vrai, j'n'en serais pas fâché pour le god'lureau d'hier.

Basant les maisons, profitant pour se cacher des moindres saillies, conservant entre lui et la jeune fille une distance suffisante pour ne pas être éventé, il arriva ainsi rue Lepic, et vit Gabrielle disparaître dans une maison voisine. Il ne perdit pas de vue la porte d'entrée, s'approcha, déchiffra attentivement le numéro, et alla se blottir à vingt-cinq pas dans un renfoncement propice.

A trois heures et demie, la jeune fille sortit, et, par le même chemin, regagna sa demeure.

Polyte rentra chez le marchand de vins et continua d'observer. A cinq heures il vit sortir René, et ne le quitta pas de la soirée jusqu'à l'heure où l'artiste regagna son domicile. Donc il habitait la même maison.

Pendant trois jours, régulièrement à la même heure, toujours suivie, Gabrielle fit le même trajet. Seulement, le troisième jour, Polyte vit un jeune homme, habillé à la dernière mode, s'approcher de la jeune fille, la saluer et essayer de causer avec elle.

Gabrielle s'arrêta court, lui rendit son salut, et, sans autre, réponse, continua son chemin. Le gandin fit une légère grimace, mais n'insista pas. Il allait revenir sur ses pas, lorsque ^ s'armant soudain de courage , il se précipita sur les traces de la jeune fille. Il l'aurait certainement atteinte, si * elle n'avait au même instant disparu dans la même maison où elle se rendait d'ordinaire.

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Le gandin tortilla son commencement de moustache» frappa du pied avec dépit, et se planta résolument en faction devant la porte.

Flairant une bonne aubaine, Polyte s'approcha.

— J'ai tout vu, dit-il, vous aimez la p'tite.

— Quelle petite? Que me voulez-vous? fit l'élégant avec arrogance.

— Celle qui vient d'entrer ici , parbleu ! Puisque j'vous dis qu'j'ai tout vu... même que vous avez voulu lui parler tout à l'heure et qu'ell* vous a boulé,

— Eh bien? auand cela serait?...

— J'y vois pas d'inconvénient, moi, fit Polyte d'un air bonasse. D'ailleurs vous n'êt's pas Tseul.

— Que voulez- vous dire ?

— J'veux dire... qu'il y en a un autre que vous à qui qu'eir platt, et qui la suit de temps en temps.

— Comment le savez-vous?

— Ah 1 voilà... sourit Polyte en clignant finement de l'œil. J'demeur' dans l'quartier, j'vois c'qui s'passe, j'observe, c'est pas pus malin qu'ça.

-r Et cet autre, quel est-il ?

-^ Ma foi ! j'sais pas son nom. Ça n'me r'garde pas, moi, ces affaires-là ; mais si vous t'nez à l'apprendre...

— Et où va-t-elle en ce moment?

— Dans c'te maison-là, pardine!

— Chez qui? '

— Je n'ie sais pas davantage, mais demain, si vous l'désirez...

— Soit, dit vivement l'élégant, à demain.

— Bon; mais faudrait que monsieur m'iâche son adresse... Le gandin tira de son carnet une carte qu'il tendit à Polyte.

— C'est pas tout, fit le saltimbanque ; ça coût* cher pour faire jaser les concierges...

Le jeune homme fouilla dans sa poche et remit un louis à Polyte.

— Demain, si vous avez réussi, vous en aurez autant, promit-il en s' éloignant.

Polyte se frotta les mains, jeta les yeux sur la carte de

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visite et lut : « M. Anatole Delaunay, rue Paradis-Poissonnière, n« 127. »

— Voyez-vous la p'tile mijaurée ! murmura-t-il. En a-t-elle des amoureux I

Lé jour même il ^ mit en quête. Le lendemain il se pré* sentait chez M. Anatole.

— Ah ! vous voilà ! s'écria le gandin en l'apercevant.

— Ah! mon cher monsieur, gémit le saltimbanque, ça n'a pas été sans peine ! Tout y a passé. J'y suis même pour cent sous d'ma poche, mais je sais tout...

. — Eh bien?

— Vous avez un rival qui d'meure dans la maison d'ia p'til» et qui se nomme René Dorval.

— Je m'en doutais. Esl-ce tout?

— Non. Il y en a un autre chez qui elle va tous les jours depuis trois semaines. Celui-là, c'est plus sérieux^ Il s'nomme le docteur Lasserre.

XXIÏ

LES SUITES d'un AMOUR MALHEUREUX

Anatole Delaunay n'était pas l'homme des grands moyens. La facilité avec laquelle il avait accepté les offres de service du saltimbanque en sont une preuve incontestable. C'était un garçon assez insignifiant de poil et de visage, grand, mince, au long cou, peu gracieux de sa personne, et que rien ne recotûmandait à l'attention.

Fils unique, enfant gâté, et par conséquent mal élevé, issu de parents nés dans la classe ouvrière, et qui ne devaient qu'à leur intelligence et à leur activité' la position et la fortune dont ils jouissaient aujourd'hui, Anatole était de ceux qui trouvent que leur père a assez travaillé pour qu'ils ne fassent rien.

Madame Delaunay, qui ne voyait son fils qu'à travers le prisme de l'amour maternel, trouvait que tout ce qu'il faisait

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était bien fait. Quant à M. Delaunay, il aurait bien désiré qu'Anatole eût du goût pour le commerce et prit la suite de ses affaires, mais il n'était que trop disposé à partager l'avis de sa femme, et n'employait aucun moyen coërcitif pour décider son fils à le seconder.

Quand, par hasard, son fils venait s'asseoir au bureau, sa joie ne connaissait plus de bornes. Anatole le savait et en profitait. Aussi n'éprouva-t-il aucune difficulté à faire augmenter le salaire de Gabrielle, le jour où il remontra aux siens que ce salaire était insuffisant, qu'on l'avait dit à haute voix devant lui. On le remercia presque d'avoir protesté, d'avoir promis une augmentation,, et, séance tenante, on écrivit à la jeune fille de se présenter dans les bureaux.

Hàtons-nous de dire que Gabrielle méritait cette récompense à tous les titres, car elle était déjà un talent dans le genre qu'elle avait adopté, grâce aux études sérieuses que le roi Misère lui avait fait faire et que René avait perfectionnées. Néanmoins, Anatole crut sérieusement se créer des titres à la reconnaissance de la jeune fille, et essaya de les faire valoir.

Il avait eu quelquefois l'occasion de rencontrer Gabrielle en allant visiter Cherville. Il devint l'hôte assidu de l'atelier, prétextant chaque jour dix motifs différents pour s'absenter. Il ne manqua pas de se croiser avec la jeune fille, se montra poli, puis galant; mais il en fut pour ses frais.

Tant qu'il était resté dans les bornes de la plus stricte politesse, Gabrielle lui avait répondu sur le même ton ; le jour où il devint entreprenant, elle lui tourna le dos. Ce manège durait depuis quinze jours , quand Anatole rencontra Polyte.

Sans s'informer autrement si le saltimbanque avait dit la vérité, le gandin se prit à sourire, et comme, ainsi que tous les imberbes, il professait le plus profond mépris à l'endroit des femmes, il s'écria :

— En vérité ! j'étais un niais de prendre des gants pour parler à cette petite. A la prochaine occasion, je ne serai pas si bête.

Quant à Polyte, il avait trouvé une veine à exploiter ; il comptait bien ne pas l'abandonner. Les deux louis que lui

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avait donnés Anatole lui faisaient l'effet de deux soleils. Depuis longtemps il n'avait été à la tète d'un semblable capital. Aussi, loin de rien remettre à Lalie, qui s'exténuait pour le nourrir, il réserva cet argent pour les dépenses de cabaret, qui étaient devenues pour lui le plus impérieux de tous les besoins. Pour le moment, il était dominé par une idée fixe : se venger de René Dorval, qui, par deux fois, avait déjoué ses projets.

Celui-ci ne se doutait guère qu'il venait de se faire un ennemi, alors qu'il se réjouissait au contraire et se prenait à aimer la vie. Tout, en effet, semblait lui sourire en ce moment : la fortune, l'amour et l'amitié, ces trois chimères.

M. Arthur l'avait fait riche, Gabrielle Taimait, M. de la Vigerie lui tendait les bras.

Encore René ne soupçonnait-il pas tout ce que le récit de ses aventures avait provoqué d'intérêt chez le baron. En effet, celui-ci venait de se mettre en Campagne et se dirigeait vers le château Bourette.

Tout d'abord l'architecture de ce véritable monument provoqua son admiration. Le soin extrême avec lequel était entretenu le parc qu'il traversa, le prévint en faveur de celui qu'il allait visiter ; mais lorsqu'il arriva devant le perron, lorsqu'il vit hermétiquement fermée cette demeure princière, il se sentit froid au cœur et se souvint des détails que lui avait fournis René.

C'était de précieux renseignements pour lui , alors qu'il allait se trouver en face du personnage mystérieux que le peintre lui avait décrit. Son arrivée fut un événement dans le château. C'était la première fois, depuis vingt-deux ans, qu'un étranger s'y présentait sans y avoir été appelé ! On alla prévenir M. Breton de ce phénomène étonnant. L'intendant s'empressa d'accourir, et M. de la Vigerie put lire sur l'honnête physionomie du vieillard combien sa visite lui paraissait surprenante.

— Pourrais-je parler à votre maître ? demanda le baron du ton le plus naturel du monde.

— Parler à M. Arthur! se récria l'intendant abasourdi; vous ne savez donc pas que c'est impossible?

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^ — Comment le saurais^je? C'est la première fois que j'ai l'honneur de me présenter ici.

— Alors, Monsieur, j'ai le regret de vous annoncer que mon mattre ne reçoit jamais personne.

— Peut-être. Veuillez lui annoncer que je viens de la part de M. René Dorval pour affaire concernant mademoiselle Caroline d'Érigny.

— Mais, Monsieur... balbutia l'intendant, je ne sais si je dois...

'-— Faites ce que je désire, insista le baron avec noblesse. Il s'agit de choses urgentes, croyez -le bien. Votre mattre le comprendra quand vous lui aurez donné ces deux noms.

— Je veux bien l'essayer, fit M. Breton, mais je n'espère pas réussir. A tout hasard, veuillez inscrire sur cette feuille les deux noms que vous avez prononcés.

A ces mots, l'intendant déchira une feuille du carnet qu*il tenait à la main, et la tendit au baron avec un crayon.

Celui-ci écrivit aussitôt : « De la part de M. René Dorval et de mademoiselle d'Érigny. »

-— Allez ! dit-il à M. Breton. Je vous attends devant ce perron.

L'intendant s'éloigna, traversa la bibliothèque et gravit le petit escalier qui, de cette pièce, aboutissait à la chambre de H. Arthur. A côté de la porte, se trou?ait un tour semblable à ceux que Ton rencontre dans les couvents. M. Breton frappa trois coups distincts et déposa la feuille de papier. Le tour pivota, et, quelques secondes après, reprit sa position normale.

Depuis qu*il était au château, l'intendant ne correspondait pas autrement avec son maître. Sans sourciller, il prit la réponse et l'apporta au baron. Elle était ainsi conçue :

« Dites à cette personne qu'elle m'écrive. »

Quand il eut déchiffré cette phrase, M. de la Vigerie laissa échapper un mouvement de vive contrariété.

— Je vous le disais bien, sourit M. Bretoo.

Pourtant le baron ne se découragea pas.

— Donnez-moi une autre feuille de votre carnet, demand&-t-i1.

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LMntendant n'osa pas refuser, mais il était facile de voir qu*il jugeait inutile de tenter une seconde démarche.

Sans paraître remarquer cette incrédulité, M. de la Vigerie traça sur-le-champ les lignes suivantes :

a Monsieur,

« Ce que j'ai à vous dire, j'hésiterais >à le confier au papier* D'aUleurs, je comprends difficilement vos scrupules quand il s'agit de l'avenir de deux enfants. Fût-ce dans l'obscurité, à travers une grille, j'ai absolument besoin de vous parler,

« Baron Raoul de la Vigerie. »

— Portez ce petit mot à votre maître, ordonna-t-il quand il eut signé ce billet.

— Mais, Monsieur... voulut faire observer l'intendant.

— Quoi? l'interrompit 1^ baron avec hauteur. M. Arthur me prie de lui écrire; je lui écris, et j'attends sa réponse.

M. Breton s'éloigna. Cette fois, il resta absent pendant près de dix minutes. Quand il revint, ses traits bouleversés étaient empreints d'une stupéfaction profonde. 11 relisait en marchant le papier qu'il tenait à la main, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.

Il s'inclina devant le baron qui frappait du pied le sable de l'allée.

— Monsieur le baron veut-il me suivre? dit-il.

M. de la Vigerie, lui-même, ne fut pas maître d'un mouvement de surprise, en entendant cette phrase. Il ne croyait guère, d'après ce qu'il avait ouï dire par René, que M. Arthur consentirait à le recevoir.

M. Breton l'introduisit dans la bibliothèque et le pria dé vouloir bien y attendre son maître.

Tout d'abord, la brusque transition de la lumière à Tobscurité de cette pièce, dont les volets étaient fermés, ne permit pas au baron de distinguer les objets qui la meublaient. Mais, peu à peu, il s'habitua à ces ténèbres relatives, et inventoria d'un coup d'œil sûr les richesses qui miroitaient à ses regards. Il en fut ébloui. René ne l'avait pas trompé en lui vantant ces merveilles d'art et de bon goût.

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11 était en admiration devant ces trésors, lorsque la porte du fond s'ouvrit, et M. Arthur parut. 11 portait le même costume que lui avait vu René.

D'un geste, il offrit un siège au baron, tandis que luimême se laissait tomber dans un fauteuil.

— Je vous écoute, Monsieur, dit-il d'une voix tremblante.

M. de la Vigerie remarqua celte nuance, sans pouvoir acquérir la certitude que cette voix tremblât d'émotion ou de vieillesse. Il s'aperçut également que les yeux de M. Arthur brillaient d'un éclat extraordinaire et ne se détachaient pas de sa personne. Il en attribua la cause à une curiosité bien légitime.

— Monsieur, commença le baron, quoique d'un âge beaucoup plus avancé que le sien, j'ai l'honneur d'être l'ami de M. René Dorval. Cette amitié pourrait vous surprendre, si je ne ressentais pour ce jeune homme, qui sera bientôt un grand artiste, un intérêt que ses malheurs provoqueront certainement chez vous quand vous les connaîtrez. C'est par lui que j'ai su et approuvé le projet de mariage conçu par mademoiselle Lancray entre lui et Caroline d'Érigny, et c'est à ce sujet que j'ai voulu vous entretenir.

M. Arthur s^inclina sans mot dire.

— Vous avez ^désiré, Monsieur, reprit le baron, obtenir des renseignements sur René, j'ai t^nu à vous les apporter moi-même, et à vous faire part des soupçons que ces confidences ont fait naître en mon esprit.

Aux yeux du monde, René est le fils d'un brave mais obscur matelot nommé Dorval, qui a recueilli et élevé cet enfant, et qui est mort depuis environ neuf ans...

M. Arthur se redressa brusquement.

• — Je le croyais encore, il y a trois jours, poursuivit M. de la Vigerie, quand M. René, poussé dans ses derniers retranchements, me confessa la vérité et m'avoua qu'il n'était pas le fils de Mathieu Dorval. Or, le récit qu'il m'a fait de ses aventures m'a rappelé une douloureuse histoire, que je vous demanderai la permission de vous raconter.

Le pénitent s'inclina et, die la main, engagea le baron à continuer.

— Je ne vous dirai pas le nom véritable des personnages

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qui ont joué unfôle dans ce drame intime, fit M. de la Vigerie. Ces noms sont connus, ils ont figuré dans le plus grand monde, peut-être môme sont-ils venus jusqu'à vous ; je les laisserai dans Voubli où ils sont tombés à la suite de ces événements.

Le salon de madame la comtesse de Trois-Étoiles était, il y a dix*sept ans, un des plus beaux et des plus fréquentés de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La comtesse était veuve et riche, mais elle avait perdu son unique enfant, et sa solitude lui pesait.

Elle se souvint alors qu'elle avait quelque part des parents moins fortunés qu'elle, qui, à la suite dé désastres financiers, s'étaient expatriés et habitaient l'Amérique. D'après les nouvelles qu'elle avait reçues, ils exploitaient une ferme considérable dans les environs de Colombus, non loin des lacs Érié etMichigan.,.

M. Arthur fit un mouvement nerveux et fut pris d'un violent accès de toux. Le baron s'arrêta.

— Vous souffrez, Monsieur? demanda-t-il.

— Non... ce n'est rien... répondit le pénitent entre deux quintes. Continuez...

Cependant M. de la Vigerie crut remarquer que l'organe de son auditeur était sensiblement altéré.

— Je vous en prie, monsieur, dit-il, si vous étiez indisposé, remettons à demain cet entretien, car il sera long, et je crains qu'il vous fatigue...

— Au contraire, je vous écoute, répondit M. Arthur en étouffant avec sa main le son de sa voix.

— J'obéis, fit le baron avec courtoisie.

La comtesse de Trois-Ëtoiles n'ignorait pas que ses parents étaientchargésdefamille.Elle avait été marraine, quelques dixsept ans auparavant, d'une fille qu'elle avait nommée Cécile. Elle écrivit à ses parents de l'envoyer passer une année auprès d'elle, ajoutant qu'elle se chargerait des frais de voyage, pour la jeune fille et la personne qui l'accompagnerait. Deux mois après, Cécile arriva en France.

C'était une blonde et belle enfant qui s'était développée au grand air, qui avait reçu une éducation soignée, des principes sévères, et qui devint, par certaines étrangetés

provenant de la vie libre qu'elle avait menée, le principal attrait des réunions de la comtesse. Elle était à dix-huit ans le plus adorable type, la perfection la plus accomplie que Ton pût rêver en ce monde.

A son tour, le baron fit une pause et respira bruyamment; mais il reprit aussitôt :

— Dès qu'elle parut, Cécile fut entourée, adulée, fêtée. La comtesse souriait et s'égayait, en voyant cette nuée de papillons voleter autour de la fleur. Parmi les plus empressés, les plus'timides, les pl^s respectueux, un jeune gentilhomme fut assez heureux pour attirer les regards de la jeune fille. Il se nommait Raoul de Sangy.

Raoul fut longtemps à remarquer la préférence dont il était l'objet. Il n'osait pas croire à son bonheur, mais tant de rivaux se mettaient sur les rangs et aspiraient à la main de Cécile, qu'il se prononça et obtint d'elle la permission -de la demander à sa marraine.

La comtesse accueillit froidement cette demande, non pas qu'elle ne fût pas flattée de la recherche du baron de Sangy, puisqu'elle le recevait chez elle, mais Raoul était pauvre ou, du moins, ne disposait alors que d'un patrimoine peu important.

Cependant l'amour des deux jeunes gens était pour tous un fait avéré, et le mariage se serait probablement célébré, si tout à coup ne se fût mis en avant un autre gentilhomme, porteur d'un plus grand nom et possesseur d'une immense fortune.

Le marquis de... Maurecourt, c'est ainsi qu'il se nommait, n'était pas laid, et n'avait d'autre tort, il faut en convenir, que celui de ne pas plaire à Cécile, et de vouloir conquérir un cœur qui s'était donné d'avance. En revanche, son nom et sa fortune lui furent auprès delà comtesse une recommandation puissante.

Elle éloigna Raoul, et, pendant qu'elle admettait le marquis à faire sa cour, elle faisait sonner bien haut auprès de sa filleule le titre et les richesses de M. de Maurecourt, lui répétait à satiété que cette union était une faveur inespérée de la Providence, insistait sur la pauvreté de ses parents, auxquels elle pourrait ainsi venir en aide, et triomphait par ce dernier

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argument des résistances de Cécile. La pauvre enfant se sacrifia.

Presque aussitôt, cet liymen fut officiellement annoncé. Le marquis aimait sincèrement; il tremblait que la jeune fille lui échappât : il était riche, il acheta des dispenses, et, dans les délais légaux, le mariage fut célébré. Mais avant de se rendre à Tautel, par une délicatesse bien rare, Cécile avait informé M. de Maurecourt des engagements qu'elle avait contractés envers Raoul, et de l'amour qu'elle éprouvait pour lui.

Le marquis feignit de croire à un attachement éphémère, assura la jeune fille que cela ne serait rien^ dissimula habilement le dépit que cet aveu lui avait causé, et passa outre.

Lorsque revint Raoul de la mission qu'on lui avait confiée, il trouva Cécile mariée. Sa douleur fut extrême, mais il se fit un plaisir cruel de faire saigner la plaie dont son cœur était atteint. En effet, on n'avait pas prévu ce qui arriva : c'est que Raoul et Cécile, sous les yeux du marquis qui savait tout, se rencontraient chaque jour dans les salons de la comtesse et de ses amis.

Raoul observait Cécile, et, voyant ses yeux rougis par les larmes, sa pâleur, les regards craintifs qu'elle jetait autour d'elle, il comprit que M. de Maurecourt faisait durement supporter à la pauvre femme le joug pesant de sa jalousie. Raoul ne se trompait pas. Au bout de trois années de souffrances, que la naissance d'un fils n'avait pas même allégées, l'infortunée n'y tint plus et tenta, auprès de celui qui l'aimait, une démarche désespérée.

Parla lettre qu'elle lui adressa, elle lui assignait un rendez-vous dans le château qu'elle habitait en ce moment, sans rien dire des motifs qui la faisaient agir.

Raoul pressentit que cette lettre, la première, la seule qu'il eût jamais reçue, était dictée par une douleur ou par un danger. Il accourut.

Cette lettre était une imprudence, sans doute. Au premier abord, elle accusait Cécile, mais vous allez voir aucontraire que c'était le sentiment du devoir et le besoin de sa tranquillité qui avaient guidé sa main.

M. de la Vigerie poussa un profond soupir et pressa de la main son front brûlant.

Quant à M. Arthur, il était renversé dans son fauteuil, et comme accablé. De temps en temps, un accès de toux soulevait sa poitrine. On aurait dit que Témotion causait en lui ces suffocations fréquentes.

Pourtant le baron, qui n'avait pas la prétention de produire sur un inconnu une impression si vivace, ne vit dans ce pénitent qu'un vieillard valétudinaire, miné par un mal chronique.

— En effet, poursuivit-il, Raoul trouva Cécile au rendezvous qui lui était assigné. Une femme de chambre complaisante l'introduisit auprès de sa maîtresse. C'est alors que la pauvre marquise se jeta aux genoux de Raoul et le supplia de s'éloigner, de renoncer à la voir, au nom de son repos, de son honneur, de son enfant, pour lequel elle devait vivre.

La baron de Sangy comprit qu'un refus tuerait la malheureuse mère. Lui demander de renoncer à revoir Cécile, c'était exiger de lui qu'il rompît avec ses amitiés, qu'il brisât ses relations, qu'il renonçât au monde, et cependant il le promit. 11 s'en allait et déposait un baiser d'adieu sur cette main qu'on lui retirait pour toujours, quand la porte, du salon s'ouvrit, et le marquis, que l'on croyait absent, se présenta.

Il prit la main de sa femme avec une politesse ironique, la reconduisit jusqu'au seuil de sa chambre, et d'un geste impérieux lui ordonna de s'éloigner. L'infortunée sévit perdue; elle chancela, s'évanouit, et le bruit de son corps, tombant lourdement sur le parquet, retentit derrière la porte, que son mari referma brutalement.

Vous devinez ce qui s'était passé, n'est-ce pas?

De ses serviteurs, le marquis avait fait autant d'espions. Une femme de chambre infidèle avait .remis à son maître la lettre adressée par la désolée mère à Raoul, et M. de Maurecourt, froidement, cyniquement, honteusement, avait tendu le piège dans lequel les deux amants étaient tombés.

Quand Raoul se vit seul avec cet homme, il essaya de l'attendrir, de lui jurer que la marquise n'était coupable que

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d'un excès d'amour maternel: M. de Maurecourt ne voulut rien entendre.

Il appela. Un domestique, qui attendait ses ordres, entra dans le salon. 11 portait dans une main des pistolets» dans l'autre des épées.

— Suivez-moi . Monsieur, dit le marquis à Raoul, en lui montrant le chemin.

Le baron de Sangy poussa un cri de joie féroce, il n'aurait jamais provoqué son rival, mais il était heureux de se mesurer avec lui, ne fût-ce que pour débarrasser Cécile du tyran qui la torturait.

Le marquis descendit dans le parc, s'arrêta dans une clairière parfaitement sablée, entourée de massifs de lilas, et fit signe au domestique qui l'avait suivi de s'approcher. Puis, désignant tour à tour les pistolets et les épées:

— Choisissez, dit-il laconiquement au baron.

Raoul sauta sur une épée; M. de Maurecourt s'empara de la seconde.

— Cet homme nous servira de témoin, dit-il encore.

Le domestique pâlit mais ne répliqua point. Les deux adversaires tombèrent en garde.

Ce fut, de part et d'autre, un combat réellement admirable. Tous deux, maîtres de la colère qui les animait, froids, également habiles, ils attaquaient, paraient, ripostaient avec la même sagesse. Le même rictus crispait leurs lèvres et découvrait leurs dents serrées. La lutte se prolongea au delà des limites ordinaires ; malgré lui, M. de Maurecourt s'animait, désireux de venger son honneuir qu'il croyait compromis. Sa prudence l'abandonna, il se découvrit : Raoul se fendit à fond, et le marquis tomba en murmurant une malédiction...

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