QUI ÉTAIT LE BARON RAOUL DE SANGY 1Ô
il demeura caché, puis, comme il n'avait pas été inquiété, il sortit de sa retraite et alla rôder aux alentours du château.
Un événement de cette importance ne pouvait avoir passé inaperçu. Raoul s'informa. Il apprit que M. de Maurecourt n'était pas mort, que sa blessure n'offrait aucune gravité, que tous les domestiques du château avaient été congédiés, et que^ trois jours après le duel, la marquise était partie pour Paris avec son enfant.
Quant à M. de Maurecourt, bien que sa blessure ne fût pas entièrement guérie, il avait quitté le château le jour même où Raoul recueillait ces renseignements. Le baron se rapprocha du parc, osa même en escalader les murailles, erra dans toutes les directions, frappa inutilement à toutes les portes, et acquit la certitude qu'on lui avait dit la vérité. Le château était clos et désert.
Avec une patience et une ténacité dont il serait difficile de se former une idée, il résolut de suivre la marquise à la piste, et de savoir en quel endroit elle s'était réfugiée. Raoul pressentait un nouveau malheur. Vous allez voir qu'il ne se trompait pas; vous jugerez à quel excès s'était portée la jalousie férocement aveugle de M. de Maurecourt.
La piste qu'avait relevée Raoul le conduisit de Paris au Havre. Là, il erra vainement dans les rues, sur les quais, sur la jetée; nulle part, H ne rencontra la marquise. Il parcourut alors les principaux hôtels de la ville, s'informant de celle qu'il avait entrepris de retrouver^ et découvrit enfin la triste réalité. La marquise n'avait séjourné que peu de temps au Havre, et s'était embarquée pour l'Amérique depuis cinq jours.
Quant au domestique qui Tavait accompagnée jusqu'à bord du navire, il avait disparu le jour même.
Ainsi, M. de Maurecourt avait eu l'horrible courage de chasser ignominieusement cette femme, je devrais dire cet ange de pureté, cette épouse chaste, cette mère irréprochable! Lâchement, après avoir sciemment brisé le cœur de l'infortunée, après avoir volé l'amour qu'un autre avait mé^ rite, il la renvoyait à sa famille en lui abandonnant son fils, dont le misérable soupçonnait sans doute la légitimité, et tout cela sans preuve, sur un soupçon caduc et vill
200 LE ROI MISàRE *
Avez-vous conçu jamais de telles infamies, vous qu'une inexplicable misanthropie éloigne de cet enfer qui s'appelle le monde, où de si effrayantes passions s'agitent dans la fange?
A cette interpellation directe, M. Arthur tressaillit soudainement.
— Vous n*étes pas impartial, répondit-il d'une voix caverneuse. Avez-vous songé à l'effroyable désespoir qui a dû s'emparer du marquis, s'il aimait réellement cette femme coupable?...
— Coupable ! protesta le baron avec énergie. Elle ne l'était pas, je vous l'ai dit.
— Qa'en savez-vous? En vous faisant ses confidences, votre ami Raoul n'a-t^il pas pu vous taire les relations qu'il avait eues avec madame de Maurecourt ?
— Non, répondit le baron; il n'avait pas de secrets pour moi, il m'aurait tout dit. En voulez-vous la preuve? Je vais vous la donner. Attendez la fin de ce récit.
Raoul doutait encore que la marquise fût partie, quoique le domestique de l'hôtel lui affirmât avoir porté lui-même les bagages à bord du navire. Le baron se rendit chez l'armateur, insulta les registres et, à la date qu'on lui avait indiquée, il aperçut cette mention:
« La marquise de Maurecourt et son enfant, v
Son premier mouvement fut de suivre la pauvre femme, de lui consacrer sa vie, mais à quel titre? Gomment se seraitil présenté chez ses parents? Il était homme d'honneur avant tout. Il conçut un autre projet: c'était d'aller trouver le marquis.
Il était prêt à affirmer, sous les serments les plus solennels, que la malheureuse était innocente; il se serait engagé à ne plus reparaître, à s'expatrier au besoin, pourvu que son mari la rappelât auprès de lui. Il espérait convaincre le jaloux, l'attendrir, le pénétrer de cette vérité. Il revint sur ses pas, s'efforça de rejoindre le marquis ; pendant un mois, il se consuma en recherches stériles, M. de Maurecourt avait disparu!
— Peut-être est-il mort de chagrin... hasarda M. Arthur.
— Non, répondit M. de la Vigerie avec un sourire amer.
QUr ÉTAIT LE BABON EAOUL DE SANGY 201
Il se cachait, mais sa vengeance veillait dans l'ombre et poursuivait Raoul. Après tant de désespoirs, le baron s*était retiré en Touraine dans une de ses propriétés. Infidèle à ses souvenirs, il avait contracté une liaison où le cœur, il est vrai, n'était pour rien de son côté.
La mort brisa cette union, dont une fille était issue. Le baron avait épousé la mère à ses derniers moments, afin de donner son nom à cette enfant qu'il appelait Jeanne. Six ans s'étaient écoulés, il n'avait pas oublié, mais il se consolait en voyant ce petit être lui sourire et tendre vers lui ses petits bras. On la lui vola, comme on lui avait volé l'amour de Cécile. Et vous devinez bien quelle main impitoyable commit ce coupable attentat.
Si Raoul avait pu hésiter, le billet qu'on lui laissa aurait levé tous ses doutes, car les termes dans lesquels il était conçu étaient explicites.
(( Vous avez tué mon bonheur, écrivait le marquis de Maurecourt, je tue le vôtre. »
Encore n'avait-il pas eu le courage de signer cette nouvelle infamie!
Vous voyez bien, fit M. de la Vigerie d'une voix stridente, que cet homme n'était pas mort de douleur, ainsi que vous le disiez tout à l'heure; vous voyezT bien que je connais dans ses moindres détails la vie de Raoul, et que je puis affirmer, comme il l'aurait fait, que la marquise était innocente.
Qu'importe, d'ailleurs, aujourd'hui que vingt-trois années ont passé sur ces événements, et que de tous ceux qui y ont pris part, deux êtres seulement sont encore de ce monde...
— Lesquels? demanda vivement le pénitent.
— Raoul et René.
— René ! répéta M. Arthur, comme s'il ne comprenait pas l'intervention de ce nouveau nom.
— Oui, René Dorval, continua le baron : car savez-vous quel nom portait le fils du marquis de Maurecourt? Il s'appelait René.
— Eh bien I fit M. Arthur avec une rapidité de gestes et de débit qu'il n'avait pas encore montrée, ce n'est qu'une similitude de nom.
— Jusqu'à présent; mais vous allez voir comme les évé-
nements ont concouru à donner une suite au drame que je viens de vous exposer.
Lorsque mademoiselle Lancray vous a proposé de marier votre pupille à René Dorval, lorsque vous avez demanrdé sur sa famille les renseignements que vous étiez en droit d'exiger, le jeune artiste s'est ému. Il a compris qu'il ne pouvait pas taire sa véritable origine, et c'est à moi qu'il a raconté ses aventures.
Tout d'abord, je dois vous dire que peu de temps après le départ de la marquise de Maurecourt, une affreuse nouvelle parvint à la comtesse, sa marraine.
La ferme que les parents de Cécile habitaient près de Colombus avait été attaquée et incendiée par les Comanches; les hommes avaient été massacrés, les femmes avaient été emmenées en captivité. Au nombre des prisonnières, se trouvaient Cécile et son enfant. Quant à la mère de la marquise, on la trouva morte à quelque distance de la ferme, lorsque le lendemain, on se mit à la poursuite des Peaux- Rouges.
Or, écoutez-moi bien : René n'est pas le fils de Mathieu Dorval, le matelot. A un âge qu'il fixe approximativement à deux ans, et dont une heureuse mémoire lui permet de préciser les principales circonstances, il se souvient d'avoir traversé la mer avec une femme qui l'aimait, qu'il appelait ma mère, et qui le nommait René. Il m'a décrit l'incendie de la ferme qu'il habitait, le massacre des siens, et pendant cinq ans, il a été prisonnier des Peaux-Rouges. Cinq fois, suivant ses pfopres expressions, il a vu la neige blanchir la cime des forêts et l'herbe des prairies. Ne voyez-vous pas dans ces détails autre chose qu'une similitude de nom?
A cette époque — il avait sept ans — le camp des Indiens fut attaqué pendant la nuit, surpris et brûlé. René, oublié^ par eux dans leur fuite, a été trouvé et recueilli par Mathieu Dorval, qui l'a adopté, élevé, lui a légué en mourant son petit avoir et lui a permis de porter son nom. Or, il y a dixhuit ans que René est revenu en France. Il a donc vingt-cinq ans, c'est-à-dire précisément le nombre d'années qu'aurait aujourd'hui le fils du marquis de Maurecourt.
Ce n'est pas tout. Par les soins de Mathieu Dorval une liste