‹ Le roi misèreChapitre 51 sur 98 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'automne est venu avec son cortège de pluie et de brouillard. Les nuages roulent dans Tatmosphèrc humide leur silhouette floconneuse. Le temps est gris, Paris boueux et triste. La villégiature n*est pas terminée, le vent du carnaval n'apporte pas encore le son des orchestres entraînants ; les plaisirs frileux n'ont pas encore peuplé les salons déserts. Seules, les noies argentines de la cloche des églises ébranlent les airs de leur carillon bruyant.

C'est aujourd'hui la Toussaint. Demain ce sera la fête des morts; demain, les vivants se rendront en foule dans les cimetières qui entourent Paris de leur putréfaction envahissante. Chaque année, en effet, au jour marqué pour ce pieux pèlerinage, la population parisienne se presse dans les allées silencieuses, vêtue d'habits de deuil, longeant les cyprès toujours verts à l'ombre desquels dorment d'un som" meil sans fin ceux que la mort a frappés.

Parmi les groupes recueillis qui parcouraient les sentiers sinueux, un vieillard et une jeune fille marchaient silencieux, et jetaient un regard attristé sur la haie de tombeaux qui bordaient le chemin.

Arrivés devant une croix de bois noir, qu'entourait une palissade semblable, la jeune fille s'agenouilla et se mit à prier. Debout, à côté d'elle, le vieillard joignit les mains,- et ses yeux se fixèrent sur la terre avec une indéfinissable expression de douleur contrainte. Il ne troubla ni d'un mot ni d'un geste la prière de sa fille, mais, quand elle se releva, il lui tendit les deux couronnes d'immortelles qu'il tenait à la main.

Sur l'une des couronnes, on lisait en lettres noires : « à ma femme, » sur l'autre : « à ma mère. »

La jeune fille les déposa sur chacun des bras de la croix, et envoya un baiser d'adieu à ce tertre dont la forme, légèrement déprimée, indiquait que le cadavre y était enfoui depuis longtemps.

Le vieillard voulut l'entraîner, mais elle l'arrêta.

— Non, dit-elle, parlez-moi de ma mère. A peine si vous m'entretenez d'elle quand je vous interroge.' Pourquoi? n'était-ce pas une digne et honnête femme ?

— La plus digne, la plus honnête et la plus aimante que j'aie jamais connue, attesta solennellement le vieillard en levant les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin de ce qu'il affirmait.

— Alors, père Jacques, pourquoi semblez-vous éviter de m'en parler ?

— Dieu m'en garde I chère Gabrielle, répondit le roi Misère qui soupira profondément, mais que pourf ais-je te dire de la pauvre femme? Tu ne l'as pas connue, et c'est à peine si elle a eu le temps de te serrer dans ses bras. Alitée, toujours souffrante depuis le jour de sa délivrance, elle a traîné pendant cinq mois sa misérable existence, sentant ses forces décroître, pleurant à l'idée de se séparer de moi, de toi, qu'elle aurait tant aimée ; étouffant ses cris de douleur pour ne pas troubler ton sommeil, suppliant Dieu de l'épargner, de la laisser vivre pour nous chérir, se débattant inutilement contre la mort dont elle devinait les approches. Que veux-tu que je te dise d'elle encore? Est-ce d'un si triste tableau que je voudrais assombrir les joies de ta jeunesse ? A quoi bon?...

Le vieillard s'arrêta. Il était ému, une larme perlait à sa

paupière. Il vit que son émotion gagnait Gabrielle et lui prit la main. ^

— Viens, dit-il sur un ton de douce autorité- La jeune fille se laissa faire. Elle n'osait pas résister à son

père, mais elle levait sur lui un regard étonné. Elle se trompait probablement, et cependant, ainsi qu'elle avait cru l'observer déjà, il lui semblait que ion père avait hâte de quitter le cimetière et de terminer cet entretien.

Pourtant la douleur du roi Misère était sincère, Gabrielle n'en pouvait pas douter. Elle la lisait sur les traits contractés du vieillard, elle en trouvait la preuve dans ses larmes, dans son accablement. Aussi demeura-t-elle convaincue que c'était réellement afin de lui épargner un chagrin que Jacques l'arrachait à ce spectacle navrant, et s'empressait de rentrer dans la vie bruyante du dehors.

Ils reprirent le chemin de la rue de Laval sans échanger une parole. Tous les deux, ils étaient tristes. Était-ce l'influence de ce jour néfaste? Était-ce une conséquence de l'impression produite en eux par la visite qu'ils venaient de rendre ? Toujours est-il que Gabrielle donnait machinslement le bras à son père et paraissait très-préoccupée. Elle baissait les yeux et fixait obstinément ses regards à terre.

Jacques l'observait de temps à autre et poussait un soupir. Depuis près d'un mois que s'étaient écoulés les événements contenus dans la première partie de ce récit, le roi Misère était devenu sombre et inquiet. Il avait cru remarquer que le caractère de sa fille avait changé, que son corps avait dépéri, que sa gaîté s'était envolée. A plusieurs reprises, il l'avait interrogée à cet égard, mais Gabrielle avait mélancoliquement secoué sa tête blonde.

— Je n'ai rien, père, avait-elle répondu.

Or, chacun connaît la signification de cette phrase, qui a Tair de ne pas vouloir dire grand'chose. On sait combien elle est grosse de réticences, de souffrances contenues, dans la bouche d'une jeune fille.

En effet, le roi Misère avait raison : Gabrielle avait changé. Ses traits s'étaient creusés, son œil, entouré d'un cercle bleuâtre, se reposait avec indifférence sur les objets les plus capables d'attirer son attention; son regard, voilé de longs

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cils, avait perdu de sa vivacité ; son col gracieux se courbait, comme succombant au paids de la pensée ; tout son corps semblait en proie à un atfaissemetit inexplicable.

Elle ne souffrait pas, ou du moins elle n'était pas malade, puisqu'elle ne se plaignait d'aucun malaise, et cependant ses joues avaient pâli, ses ^ëvres se décoloraient. Elle travaillait avec moins de goAt et d^activité. La chanson qui jadis égayait sa solitude ne faisait plus vibrer les échos endormis de sa mansarde.

Depuis un mois que durait cet accablement, depuis le jour où René, cédant aux mouvements' tumultueux que la présence de la jeune fille avait soulevés en lui, avait avoué son amour, Gabrielle était revenue assidûment chez l'artiste, mais, comme par le passé, son père l'accompagnait toujours.

René n'eut pas la fatuité d'admettre que la jeune fille se défiât de ses propres forces et se fît un bouclier de la présence du roi Misère.

Il pensa que son langage avait déplu et ne risqua pas d'autres tentatives. Il se crut même obligé à plus de réserve et de froideur qu'à l'ordinaire. Aussi, pendant huit jours, ses relations avec Gabrielle ne sortirent strictement pas du cercle tracé par le respect d'un professeur pour son élève.

A cette date, il reçut une lettre assez grossière d'aspect, d'une propreté douteuse et d'une écriture inégale. Il hésita à l'ouvrir, et ne s'y décida qu'avec répugnance. Il y jetai les yeux, et, tout à coup, la froissa dans sa main et la rejeta avec mépris. C'était une lettre anonyme. Elle ne contenait que ces mots .

f( Vous vous croyez seul à aimer la petite^ vous êtes trois. »

René se douta que Polyte était l'auteui* de cette lâcheté. Ces mots « la petite, » qu'il lui avait fréquemment entendu répéter pour désigner Gabrielle, furent pour lui une révélation. Or, il savait quelle valeur il convient d'attribuer aux lettres anonymes; il pensa que le saltimbanque ne craignait pas de recourir à une infamie pour se venger; il n'éprouva d'abord qu'un dégoût profond.

Cependant, après avoir promené son indignation de long en large à travers son atelier, il s'arrêta devant le papier qu'il venait de froisser et le considéra longuement. Il sem-

blait hésiter à le ramasser. Trois fois il s'en éloigna en haus^ sant les épaules. La quatrième fois, la jalousie remporta sur la raison. Il déplia la lettre et la relut attentivement. Chacun des mots qui s'y trouvaient se gravait dans son cœur en lettres de feu.

— Trois ! murmurait-il. Nous serions trois... quelle apparence?... D'ailleurs, qui donc?

A ce moment il rougit de s'être arrêté à cette calomnieuse hypothèse, et brûla l'écrit accusateur. Deux autres fois, pareilles lettres lui furent remises, mais il en reconnut la forme, l'écriture, et les déchira sans daigner les lire.

C'était héroïque ; car on a beau dire qu*il ne faut jamais ajouter foi aux lettres anonymes, il est certain qu'elles ont presque toujours raison.

Aussi, quelques efforts que ftt René pour en détourner sa pensée, la première lettre qu'il avai^ reçue et lue lui revenait en mémoire, et, tout bas, il se demandait :

— Que pouvaient contenir les deux autres?

Singulière contradiction ! il ne regrettait pas de les avoir

déchirées, et il n'aurait pas été fâché de savoir ce qu'elles renfermaient.

Lui aussi il observait Gabrielle, lui aussi il remarquait ce dépérissement, cette altération du visage et cette contrainte inaccoutumée, qui semblaient donner raison à la caloitmie dont la flétrissait bassKmient le saltimbanque.

Quant à elle, elle ne soupçonnait rien de ce qui se passait au fond du cœur de René. Elle s'étonnait de la subite froideur dont elle était l'objet, et elle en souffrait. Peut-être sa tristesse n'avait-elle pas d'autre cause, peut-être ne comprenait-elle pas pourquoi René, après avoir été envers elle si démonstratif, n'avait pas fait auprès du roi Misère la démarche qu'elle était en droit d'attendre.

Il existe de ces malentendus en amour qui reposent sur une pointe d'aiguille, que la moindre explication ferait cesser à Kinstant; mais de part et d'autre on s'entête, et ce fétu de paille, ce rien, devient une infranchissable barrière.

Gabrielle aimait-elle René? En aimait-elle un autre? Nous le saurons, mais, à coup sûr, elle aimait quelqu'un. Le roi Misère ne se faisait pas illusion à cet égard. C'était le mal-

beur qu'il redoutait le plus» lui qui idolâtrait sa fille jusqu'à la jalousie.

Tous les deux, obéissant aux sentiments divers qui les agitaient, regagnaient silencieux leur demeure. Ils en avaient franchi le seuil et venaient de s'engager dans Tescalier. Devant eux, un inconnu, après s'être informé cbez le concierge de la maison, gravissait les premiers degrés.

Arrivé sur le palier du premier, devant la porte de René, ce personnage s'arrêta et sonna. Puis, entendant du bruit derrière lui, il se rangea pour laisser passer Jacques et Gabrielle.

Le palier était fort étroit, l'escalier un peu sombre. Néanmoins, le roi Misère et sa Qlle, habitués aux êtres de la maison, purent apercevoir la physionomie de ce visiteur.

C'était un homme de haute taille, âgé de soixante ans environ, mince, élancé, aux pommettes saillantes, aux yeux noirs, brillants dans l'obscurité. Une longue barbe, entièrement blanche, comme les cheveux qui s'échappaient du chapeau, couvrait le bas de son visage. Il était mis avec élégance et distinction. C'était certainement un homme riche appartenant au meilleur monde.

Jacques salua et jeta en passant un regard distrait sur ce personnage ; mais , à peine avait-il monté trois ou quatre, marches, qu'il se retourna brusquement. Gabrielle l'imita. Elle crut que son père avait reconnu l'étranger et voulait s'en assurer ; mais au même instant la porte de René s'ouvrit et le visiteur pénétra dans l'atelier.

Le roi Misère écarta les bras, en homme qui n'est pas sûr de ce qu'il a vu, et poursuivit son ascension. Gabrielle, qui avait été témoin de celte pantomime, ne fut pas maîtresse d'un mouvement de curiosité.

— Vous connaissez ce monsieur, père? demanda-t-elle.

— Je ne sais... répondit Jacques qui parut fouiller dans ses souvenirs.

— Est-ce que c'est un client de M. Dorval?

— Cela m'étonnërait, je ne l'ai jamais vu chez lui.

— Ahl fit Gabrielle. C'est que d'après la manière dont vous l'aviez regardé, j'avais cru...

— Oh ! sourit Jacques, si je ne me suis pas trompé, je con-

nais ce monsieur depuis plus longtemps... mais c'est impossible, je dois être dupe d*une vague ressemblance... il est vrai qu'il y a plus de vingt-trois ans...

— Il y a un moyen bien simple de vous convaincre, vous demanderez son nom demain à M. Dorval.

— C'est juste, approuva Jacques...

Il ouvrit la porte de l'appartement. Gabrielle traversa la première pièce et s'enferma dans sa chambre. Cette première pièce était la plus grande, et, par conséquent, celle qui était affectée aux principaux besoins de la vie. Elle servait de chambre à coucher au roi Misère, de salon et de salle à manger.

Tous les matins, au petit jour, Jacques se levait, remettait en état le divan sur lequel il avait dressé son lit la veille avant de se coucher, il rangeait, époussetait, balayait, avec la méticuleuse propreté d'une matrone flamande.

Gabrielle n'avait jamais pu obtenir de lui qu'il renonçât à cette habitude invétérée. Quand la pose ne donnait pas, quand il restait à la maison, le vieux modèle ne souffrait pas que sa fille s'occupât de la cuisine. C'était lui qui faisait son marché, qui préparait les aliments, et qui mettait le couvert. 11 s'acquittait à merveille de tous ces menus détails. Le dimanche, depuis que Gabrielle gagnait de l'argent et lui venait en aide, il s'ingéniait à confectionner quelque gourmandise, et rayonnait en voyant la jolie enfant savourer délicatement le plat friand qu'il avait préparé pour elle.

Le roi Misère était réellement le plus heureux des hommes. Un sourire de Gabrielle le payait de toutes ses peines. Voilà pourquoi il s'effrayait de la voir aimer quelqu'un. Il savait bien qu'à dater de ce moment-là sa fille serait perdue pour lui, et il soupirait en regardant la chère enfant. U songeait qu'il était menacé de perdre ces petites jouissances, lui qui avait fait tant de sacrifices pour les mériter.

Cependant ce n'était point là ce qui Tinquiétait en ce moment. 11 avait ouvert la fenêtre, et paraissait épier dans la cour le passage de quelqu'un. La rencontre qu'il venait de faire l'avait frappé. Son front s'était rembruni, ses sourcils se fronçaient, ses doigts impatients battaient machinalement une marche.

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— Non, niurmurait*il, ce n*est pas possible. Lui, vivdnt ! quelle probabilité? Pourtant je vis, moi. 11 est vrai que je suis moins âgé que lui. Que peut-il venir faire dans cette maison? Est-il à ma recherche? Dans quel but?... Non, reprenait-il après un silence, je me trompe... Ce n'est pas lui. Il m'aurait reconnu. . . à moins que je ne sois tellement changé!... C'est égal^ c'est une ressemblance curieuse... Après tout, je le saurai demain...

— Eh bien I père, est-ce que nous ne déjeunons pas ? demanda tout à coup la voix fratche de Gabrielle.

COMMENT ANATOLE REÇUT DEUX SOUFFLETS d'uN BOMME POUR UN BAISER DE FEMME QU'iL n'AVAIT PAS PRIS

En un mois, l'atelier de Béné avait subi une transformation complète, Grâce au petit capital qu'il avait réalisé, il avait remplacé par un divan confortable celui que les injures du temps avaient condamné à la retraite. Au lieu dos chaises de paille qui l'accompagnaient, se prélassaient maintenant quatre faulauils paresseux, qui tendaient leurs bras ouverts à tout venant, et six chaises capitonnées comme des chanoines.

Deux larges rideaux séparaient l'atelier de la pièce d'entrée, dans laquelle avaient été relégués les plâtres soigneusement époussetés. Quant aux murs, décorés à présent d'une couche de peinture plus fratche et plus riante, ils avaient dépouillé la misérable nudité d'autrefois. Garnis maintenant de ta« bleaux encadrés de neuf, couverts de faïences, de panoplies^ de curiosités de toutes sortes, ils témoignaient que l'aisance avait succédé enfin à la pauvreté.

En pénétrant dans cette pièce, qui est, chez la plupart des peintres, la plus importante de leur apparieiflent et celle qu'ils ornent le plus volontiers , on sentait que les heures difficiles étaient passées, et que l'artiste avait franchi les

COMMENT ANATOLE EEÇUT DEUX SOUFFLETS... 2l5

obstacles innombrables qui se dressent toujours au début de la carrière,

Puis, comme l'eau va toujours à la rivière, une nouvelle bonne fortune avait suivi la première. René avait vendu à Goupil deux tableaux quil avait exposés chez lui , et dont Féditeur lui avait acheté le droit de reproduction en gravure.

René attendait donc de pied ferme les rigueurs de l'hiver qui l'effrayaient tant jadis. Son travail se ressentait du bienêtre matériel qui l'entourait. Il avait plus de goût à la besogne, plus de confiance en lui-même, plus de vivacité d'imagination, plus de rapidité et de sûreté dans Texécution.

Il n'avait plus revu M. Arthur, mais, quelques jours après son arrivée à Paris, M. Breton s'était présenté chez lui et l'avait prié de faire pour son mattre un pendant au tableau qu'il avait acheté précédemment. René avait pris pour sujet un orage, et s'était mis à l'œuvre. Depuis trois semaines qu'il travaillait sans relâche à cette toile impoitante, il avait reçu de ses amis les compliments les plus flatteurs.

Son ancien maître , qui était venu le voir et le féliciter, l'avait fait rougir de confusion et de plaisir, en lui assurant que cette nouvelle production était digne du pinceau d'Hobbéma.

Cette commande de M. Arthur avait vivement intrigué le jeune peintre. Il y avait, en effet, dans la démarche de l'iur* tendant, quelque chose de difficile à concilier avec la façon presque brutale dont René avait été congédié du château. Était-ce qu'on avait le remords d'avoir agi si cavalièrement envers lui, et voulait-on racheter cette grossièreté? C'est ce que pensa René.

Le coup de sonnette qui vibra dans son antichambre lui causa une nouvelle surprise. En effet, il laissait toujours sur sa porte la clef de son atelier. Les familiers de la maison le savaient, frappaient d'abord, et, souvent même, entraient avant d'y avoir été invités. Quel mystère cachait donc ce coup de sonnette ?

René alla ouvrir, et se trouva en face d'un personnage qu'il n'avait jamais vu.

Celui-ci se découvrit avec une courtoisie du meilleur totti

— Monsieur René Dorvalï demanda-t-il.

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— C'est moi , Monsieur, répondit l'artiste , en refermant la porte et en invitant du geste l'étranger à passer dans son atelier.

L'inconnu gravit les quatre marches qui l'en séparaient, et attendit pour s'asseoir que René lui avançât un fauteuil.

— Monsieur, dit-il ensuite, j'ai vu de vous, chez Goupil, deux tableaux que j'aurais certainement achetés, si l'éditeur ne m'avait fait part de l'intention où il est de reproduire en gravure ces charmantes toiles. Ces tableaux ne sont plus votre propriété ?

— Non, Monsieur, ils appartiennent désormais à l'éditeur.

— Êtes- vous bien pressé^ pour le moment?

— Non. Je termine l'étude que vous pouvez voir sur mon chevalet, et n'ai pas d'autre commande.

N'en avez-vous jamais reçu du gouvernement?

— Pas encore. Monsieur. Je suis jeune, obscur, mon nom n'a pas la notoriété voulue...

— Avez-vous fait dans ce but quelque démarche? interrompit l'inconnu.

— Pas davantage, Monsieur. Je ne connais personne en haut lieu, et vous savez que sans recommandation il est difficile...

— Oui, je sais, mais il ne faut désespérer de rien. Vos '^^buts sont trop brillants pour ne pas attirer sur vous l'attention.

A ces mots, l'étranger jeta autour de lui un regard rapide.

— J'aperçois sur les murs de fort belles ébauches, reprit-il. Sont-elles de vous?

— Non pas toutes, mais il s'en trouve quelques-unes.

— Y en a-t-il dans le nombre qui soient terminées?

— Non, Monsieur, mais je pourrais, ou les achever, ou les refaire entièrement si vous les trouviez incomplètes.

— Voulez- vous me doQner la permission d'y jeter un coup d'œil?

— Comme il vous plaira, Monsieur.

L'inconnu se leva.

— Je vous en prie, dit-il avec une exquise politesse, ne vous dérangez pas pour moi ; continuez votre travail.

René voulait s'en défendre et accompagner ce visiteur,

COHMBNT ANATOLB REÇUT DEUX SOUFFLETS... 217

dans lequel il flairait un client ; mais celui-ci insista avec tant de grâce que Tartiste reprit sa palette et ses pinceaux.

Pendant ce temps, le visiteur examinait avec attention chacun des objets garnissant les murs de Tatelier. De temps en temps il s'arrêtait et observait à la dérobée le jeune peintre, qui, habitué à ces sortes de caprices, s'était tranquillement remis à l'œuvre.

Quand l'amateur eut finit son inspection, il revint lentement se placer à côté de René,, et jeta les yeux sur le paysage à peu près terminé auquel celui-ci donnait la dernière main.

— Parbleu ! fit-il, voilà un tableau merveilleux. Est-il réellement acheté d'avance ?

— Oui, Monsieur, répondit René, il est vendu; je crois vous l'avoir dit.

— Est-il indiscret de vous demander pour quelle somme?

— Aucunement, Monsieur. J'ai reçu mille francs du pendant, je pense recevoir au moins autant de celui-ci. .

— Et si je vous en offrais le double? proposa l'inconnu.

— J'aurais le regret de vous refuser, répliqua l'artiste , doublement regret, car je vous désobligerais probablement et je perdrais certainement une somme engageante.

— Rien ne vous empêche d'en faire un autre et de me céder celui-ci.

— Assurément, mais* ce que je ne saurais faire, c'est de transiger si commodément avec la parole donnée. Or, j'ai •proposé ce sujet, il a été accepté, il n'est plus à moi. Sifl vous plaît que j'en traite un autre du même genre, je srMk votre disposition ... -iF'

^- Je ne dis pas non, répondit l'amateur. Cependant je craindrais qu'il ne fût pas si réussi que celui que j'ai sous les yeux. Aussi, je me sentirais plutôt disposé à faire un plus grand sacrifice, et si trois mille francs pouvaient vous décider, je vous les compterais sur l'heure...

A ces mots, il porta la main à la poche de son habit, mais René se redressa promptement et l'arrêta d'un geste.

— C'est inutile, dit-il avec vivacité. De gcâce ! reprit-il d'un ton plus doux, épargnez*moi ces inutiles tentations.

— » Allons ! soupira l'étranger. Je vois qu'il faut sç résigner.

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Du moins pouvez-vous me promettre de travailler pour mon compte, dès que vous aurez achevé cette commande?

•— Dans trois ou quatre jours, je serai tout à vous, Monsieui:; mais n^avez-vous fait choix d'âucune des études que vous avez vues?

— ' Non, D'ailleurs, je voudrais avoir deux sujets un peu moins grands que celui que vous traitez en ce moment.

— Vous platt^l que je vous soumette quelques crayons ?

— Ce n'est pas la peine, je m'en rapporte à votre goût, répondit Tinconnu. Seulenient, et puisque je vous vois si esclave de vos engagements, afin que vous soyez tout k fait lié envers moi, je vous prierai de vouloir bien accepter d'avance le billet de mille francs que voici...

En disant ces mots, il avait ouvert son portefeuille et en avait tiré un billet de banque qu'il tendait à René.

— Cest inutile, protesta l'artiste, il suffit que vous me donniez votre nom.,.

— Oh ! je n'habite pas Paris, se hâta de répliquer l'inconnu. Dites-moi combien de temps il vous faut pour exécuter les travaux que je vous confie, et je viendrai moimême prendre livraison des tableaux. Je n'insiste, pour vous faire accepter cet à-compte, que parce que j'ai été à même d'apprécier votre scrupuleuse délicatesse, et que je veux être sûr que personne ne viendra me. supplanter auprès de vous. *

— N'avfz -vous pas ma parole? se défendit René.

— Oui, mais vous n*avez que la mienne et vous ne me connaisa^i pas. C'est pour vous-même que j*èxige que vous acceptiez cette garantie. ^

Et, tout en parlant, moitié par force, moitié par surprise, l'amateur glissait dans la main de René le biûet qu'il tenait à la main. Cela fait, il se dirigea vers la porte en saluant gracieusement.

— Dans combien de temps voulez-vous que je revienne ? demanda-t-il en soulevant la portière qui séparait l'atelier de l'antichambre.

— Dans cinq ou six semaines, répondit l'artiste abasourdi, mais je n'ai pas besoin d'ajouter que vous serez le bien venu

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