COMMENT ANATOLE REÇUT DEUX SOUFFLETS
chaque fois que la fantaisie vous prendra de vouloir bien me faire visite.
— Je n*y manquerai pas si, d1ci-la, mes occupations me ramènent à Paris, répondit l'étranger en s'éloignant.
René le reconduisit jusque sur le palier', et. revint tout pensif se laisser tomber sur son divan.
Quelque illusion qu'il eût conçue sur son talent^ quel que fût son propre mérite, il ne se cachait pas que, depuis trois mois, il se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire. D'ordinaire, les billets de mille francs ne viennent pas ainsi se jeter à la tète d'un peintre qui n'a que vingt-cinq ans, point de nom et fort peu de relations. Ce déluge de papier-nionnaie avait certainement une source autre que le hasard. Mais quelle était cett« source bienfaisante?
Pendant la durée d'un éclair, une idée singulière avait traversé l'esprit de René. En apercevant ce vieillard maigre et osseux, en voyant cette longue barbe blanche, il avait un instant cru que M. Arthur avait enfin quitté sa retraite, et était venu en personne examiner le tableau qui lui était destiné.
En effet, les souvenirs de René étaient bien exacts, M. Arthur avait identiquement la même taille et la même barbe que cet inconnu.
La voix n'était pas la même, il est vrai; mais outre que le jeune peintre l'avait à peine entendue, elle ne lui était parvenue qu'à icavérs l'épaisse cagoule qui recouvrait le visage du pénitent.
Ce ne fut donc pas précisément cette légère différence qui fît renoncer René à i*idée qui lui était venue. Ses doutes ne s'évanouirent que quand l'étranger lui proposa d'acheter le tableau qui, justement, lui avait été demandé par M. Breton pour le compte de M. Arthur. Car, quels motifs auraient pu pousser cet homme à enchérir sur une œuvre qui lui appartenait déjà? En outre^ pourquoi M. Arthur, qui depuis vingt* trois ans n'avait pas quitté le château Bourette, aurait- il brusquement rompu avec ses habitudes et serait-il sorti de son tombeau? Certes^ il y avait en France plus d'un homme âgé qui fût grande osseux, et qui portât une longue barbe blanche.
220 LE BOX MISÈBE
René abandonna donc cette hypothèse plus promptement encore qu'il ne Tavait admise. Et cependant il avait le pressentiment que les événements qui se précipitaient autour de lui n'avaient pas une cause purement naturelle.
C'était l'heurQ où il sortait habituellement pour prendre de l'exercice. Il s'habilla, et, au moment d'ouvrir sa porte, il s'aperçut que, par mégarde, il avait négligé de la fermer. En même temps, il perçut à travers l'entrebâillement le bruit vague d'un piétinement et d'une lutte dans l'escalier. Avec précaution, il fit jouer la porte sur ses gonds et prêta l'oreille.
Il ne s'était pas trompé. Sur le palier de Cherville, audessus du sien, deux personnes étaient aux prises, sans cris et sans tapage, cependant.
— Oh ! vous avez beau faire, disait une voix haletante que René crut être celle d'Anatole Delaunay : il me faut ce baiser; je le veux, je l'aurai.
— Vous êtes un lâche ! répondait une voix de femme sur une intonation frémissante. Vous abusez de ma position; mais plutôt que de vous céder, s'il faut appeler du secours, je le ferai, dût le scandale retomber sur moil
René crut être le jouet d'un rêve. C'était la voix de Gabrielle l En trois bonds il atteignit l'étage supérieur et aperçût l'entreprenant Anatole qui tenait dans ses bras la jeune fille. Mais celle-ci, au même instant, venait de se dégager et avait ébranlé avec force la sonnette de Cherville.
Anatole demeura tout penaud. D'une part il voyait accourir René ; d'autre part, Cherville allait ouvrir sa porte. Il était pris entre deux feux.
Gabrielle profita de ce répit pour s'esquiver. Elle avait aperçu Répé, et, croyant éviter une explication dont elle redoutait les conséquences, elle avait pris la fuite.
Mais l'artiste continua son ascension rapide. Il en avait assez vu et entendu pour n'avoir besoin de demander aucune explication, et marcha droit vers l'infortuné gandin.
Au moment où Cherville ouvrait sa porte, et où Gabrielle oppressée arrivait devant la sienne, le bruit de deux soufflets vigoureusement appliqués retentit dans l'escalier.
— Bon! dit froidement Cherville, voilà Anatole qui étrenne !