‹ Le roi misèreChapitre 53 sur 98 · COMMENT ANATOLE REÇUT DEUX SOUFFLETS · texte numérisé non relu

COMMENT ANATOLE REÇUT DEUX SOUFFLETS

•^ Malheureuse! gémit Gabrielle, vont-ils se battre à cause de moi ?

— Vous me rendrez raison ! hurlait le jeune Delaunay. René haussa les épaules avec pitié.

— Bonjour, Cherville, dit-il en tendant 4a main à son voisin. •

Et il descendit l'escalier avec la plus parfaite indifférence.

— Que s'est-il donc passé ? lui cria Cherville par-dessus la rampe.

— Demandez cela à votre ami» M. Delaunay, répondit René. ^

Anatole, d'abord étourdi par la commotion, voulut se ruer sur les traces du jeune peintre, mais Cherville Tarrêta au passage et le fit entrer chez lui.

— C'est cela, disait Anatole. Tu seras mon premier témoin,

— Je le veux bien ; mais, au nom du ciel I qu'as-tu fait au pacifique Dorval pour provoquer de sa part une semblable violence ?

— Eh! fit Delaunay avec humeur. Est-ce ma faute s'il se laisse duper par cette mijaurée de Gabrielle? Moi aussi, j'étais comme lui, mais après ce que j'ai vu...

— Qu'est-ce que tu as vu? demanda Cherville, remarquant que son ami n'osait pas achever la phrase qu'il avait commencée.

— J'ai vu... j'ai vu... balbutia Anatole d'une voix timide.

— Quoi? fit le peintre, avec impatience.

— Eh bien ! mon cher, la fille du roi Misère se moque de nous, reprit le gandin tout d'une haleine. Je l'aime, M. Dorval l'aime aussi, ce n'est pas douteux, eX pendant que nous faisons le pied de grue tous les deux, elle va tous les jours rendre visite à M. Lasserre, un jeune médecin, chez qui elle passe régulièrement une bonne heure.

— Diable ! murmura Cherville, qui se gratta l'oreille. En es-tu sûr ?

— On m'en avait prévenu déjà; aussi j'ai voulu m'en assurer par moi-même, et je puis te garantir que l'appartement est loué par le docteur.

— Et personne autre ne l'habite ?

— Si. Il y a une vieille femme, qui n'est, je le suppose,

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qu'une vulgaire entremetteuse, et qui prête les mains à ces odieuses amours.

— Tuas donc conté cette histoire à M. Dorval?

— Moi! je n'ai pas môme eu le temps de lui en parler. J'avais rencontré Gabrielle dans l'escalier, je voulais l'embrasser, elle ne voulait pas... Ton M. René nous a surpris; il est arrivé comme une bombe...

— Et il a éclaté, acheva Cher ville; j'é\^ entendu le bruit.

— Alors, tu comprends que je ne puis pas en rester là...

— Parfaitement; mais réponds-moi. As-tu confié à un autre q\te moi ce que tu as découvert relatiyement à Gabrielle ?

— Jamais. Et mon amour-propre, donc !

— C'est juste. Et te sens-tu de force à garder le secret?

— Oui, mais à quoi bon ? Pour cette petite sournoise?

— Dame, mon cher... il y a le roi Misère qui, après tout, est un brave homme, et que celte douleur tuerait peutêtre.

«** Soit ! je me tairai, dit Anatole d'un ton bourru, mais finissons -en. Allons! en route! A moins que tu ne préfères m'attendre ici...

— Où vas-tu donc?

— Chercher un second témoin, parbleu !

— Ah! oui. Un par soufflet... sourit Chervîlle. Va, je t'attends.

Le jeune Delaunay s'élança, les joues encore brûlantes.

Pendant ce temps, René, au lieu de sortir, avait écrit deux lettres et avait envoyé chacune d'elles par un commission* naire différent. Au bout d'une heure, arriva le docteur Lasser re.

— Ah ça! que se passe-t-il? interrogea-t-il vivement.

— Rien que de très-simple, mon cher, répondit René. Je viens de souffleter un imbécile qui violentait une femme, et il est probable que je vais me battre avec lui.

— Pour une femme I s'écria le médecin.

— Pour qui croyez- vous donc qu'on se batte en ce monde? Mais au fait, s'écria René, vous la connaissez, cette femme !

— Moi?

— Oui, c'est Gabrielle, la fille du roi Misère, cette jeune

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filIe*quejeTousai adressée il y a deux mois. L*av6Z"-vous vue?

— Oui, fit le docteur avec un embarras visible.

- — Qu'est-ce qu'elle avait donc à vous demander?

— Rien... elle venait me consulter au sujet d'une légère indisposition... mais, comment se fait-il que cette jeune par* sonne se trouve mêlée à cette affaire?

— Je l'ignore. Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. Delaunay- a fait auprès d'elle quelques tentatives de séduction dans lesquelles il a échoué. C'est sans doute le dépit qui Ta poussé à commettre l'inqualifiable brutalité que j'ai châtiée comme elle méritait de l'être.

— C'est égal, fit le docteur, une telle agression doit avoir une autre cause.

En ce moment arriva le second ami de René. On lui ra« conta quelle était Torigine de la querelle, mais cette fois sans que le nom de Gabrielle fiXt prononcé. C'était le désir de René.

Après un quart d'heure d'attente, les témoins de M. Delaunay se présentèrent. Par une coïncidence dont l'artiste se félicita, ces messieurs paraissaient ignorer également le nom de la jeune fille, cause involontaire de cette rencontre. Anatole avait tenu sa promesse.

Les conditions du combat furent réglées séance tenante. Le hasard désigna i'épée, et rendez- vous fut pris pour le lendemain, à huit heures, à l'entrée de l'avenue des Loges, dans la forêt de Saint-Germain.

Les témoins se retirèrent.

René demeura seul avec le docteur.

— Savez- vous tenir une épée? lui demanda le médecin.

— Pas le moins du monde, répondit René.

— Mais, malheureux, vous allez vous faire tuer, peutêtre !

— Je le sais bien, mais que voulez -vous que j'y fasse? Le docteur s'éloigna en haussant les épaules*

René allait sortir quand Gabrielle, qui. sans doute avait ' observé du haut de l'escalier toutes ces allées et venues, descendit précipitamment et l'arrêta au passage.

— Vous allez vous battre, dit*elle sans autre préambule.

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— Moi ? fit René avec un rire forcé. A propos de quoi?

— Il est inutile de me tromper, j'ai tout compris, mais je ne veux pas que cela soit, cela ne sera pas.

— En vérité, Mademoiselle, vous m'étonnez beaucoup. Calmez-vous, je vous en prie. Il n'y a rien de plus que ce que vous avez vu. J'ai corrigé M. Anatole, voilà tout. Regardez-moi. Ai-je Pair de quelqu'un qui va se battre?

Gabrielle regarda René. Elle lui vit une si parfaite sérénité, un sourire si tranquille, qu'elle se rassura «à moitié.

— Non, dit-elle pourtant, ce n'est pas possible.

— Que faire pour vous convaincre ? demanda l'artiste.

— Jurez-moi que vous ne vous...

— Pardonnez-moi de vous interrompre, fit René ; mais vous ne pouvez pas exiger de moi un serment qui m'engagerait pour l'avenir. Je ne puis que vous affirmer une chose, c'est que l'inquiétude vous inspire des craintes chimériques.

— Mpn Dieu 1 j'hésite à vous croire, dit Gabrielle avec égarement Cependant, je ne puis pas admettre qu'on puisse mentir avec tant d'impassibilité... Du moins, poursuivit-elle, promettez-moi que vous ne ferez rien avant d'avoir vu mon père. Ce soir, à son retour, il sera instruit de ce qui s'est passé. C'est moi qui le lui dirai.

— Je vous le promets, dit René qui ne voulait que gaguer du temps.

René ne rentra que fort tard. Il craignait que Jacques ne vînt renouveler auprès de lui la démarche de sa fille, et il voulait surtout échapper à ces tiraillemei^ts. Il n'ignorait pas qu'en matière dé duel, les prières et les tentatives de conciliation n'amoindrissent pas le courage, mais énervent celui qu'elles assiègent infructueusement.

Aussi, afin d'éviter dans la maison même les propos oiseux

que ne manquerait pas de soulever la* présence de deux jeunes hommes à une heure trop matinale, il avait été convenu entre lui et ses témoins qu'ils se retrouveraient k la gare du chemin de fer, dix minutes avant le premier départ.

René ne quitta donc son atelier que seul et à une heure à peu près raisonnable. Il ne remarqua pas, en traversant la cour, que Gabrielle et le roi Misère étaient à la fenêtre, épiant ce qui se passait, comme pour s'assurer qu'il leur avait dit la vérité.

Le calme apparent du jeune peintre, le sang-froid imperturbable avec lequel il donna ses ordres avant de sortir, ainsi qu'il le faisait d'ordinaire, dissipèrent les soupçons que Jacques avait conçus.

Quant à René, il se dirigea lentement vers la rue d'Amsterdam, y arriva sans émotion, serra la main de ses deux amis, exactement comme s'il se fût agi d'une partie de plaisir, causa pendant la route de tout, excepté des motifs qui avaient provoqué cette rencontre matinale, avec une liberté d'esprit dont le docteur lui-même fut étonné.

Dans le compartiment voisin, M. Delaunay, grave, sérieux, gourmé, s'était installé avec ses deux amis et ne disait mot. Cherville seul bavardait à tort et à travers, uniquement pour démontrer à Anatole un coup infaillible, que lui avait enseigné un prévôt d'armes de régiment, et dont il ne s'était jamais servi.

Sous le vaste manteau dans lequel il s'était théâtralement drapé pour la circonstance, on voyait passer l'extrémité des fourreaux renfermant les épées de combat.

Fort heureusement pour Anatole et ses deux amis, ils étaient seuls dans leur compartiment, sans cela leur tenue et leur conversation auraient suffi pour mettre sur pied tous les gendarmes d'alentour.

En arrivant à Saint-Germain, on s'achemina par groupes de deux, et par des issues différentes, vers l'avenue des Loges. A deux cents mètres, on fit une halte, on échangea un salut glacial, et on s'enfonça dans le fourré, à la recherche d'un terrain propice.

11 faisait un temps froid et gris. Un brouillard épais planait sur la terre, et noyait la forêt dans une teinte uniforme, à

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travers laquelle on distinguait vaguement la silhouette indécise des arbres dépouillés. Une pluie fine, imperceptible, tombait sans bruit, s*amoncelait sur les branches, et perlait en larges gouttes intermittentes sur les feuilles desséchées qui jonchaient le sol.

Enfin on s'arrêta dans une clairière. Deux faisans effarouchés qui s'étaient rasés au pied d'un arbuste, se levèrent précipitamment en poussant un gloussement d'effroi^ et disparurent à travers le tafillis.

Immédiatement, les adversaires mirent habit bas. Cherville, qui s'était fait l'ordonnateur de cette rencontre, tendit les deux épées à René, qui en prit une au hasard.

Au signal donné, les combattants tombèrent en garde. René n'avait pas menti en disant qu'il n'entendait rien à l'escrime. IL présentait sa poitrine avec une telle naïveté, que Cherville ne put s'empêcher de s'écrier :

— Effacez-vous donc, M. Dorvall

Aussi, le résultat ne se fit pas longtemps attendre, et, quoique M. Delaunay ne fût guère plus expert que son adversaire, René fut piqué au bras, après avoir maladroitement ferraillé pendant dix secondes au plus.

Le docteur Lasserre intervint, et les témoins, avec lui, déclarèrent que l'honneur était satisfait.

Mais René, qui n'avait pas la moindre notion de ce genre de combat, et qui n'était que légèrement atteint, se souciait fort peu de la déclaration des témoins, et ne voulait pas rendre son épée.

— Je n'ai pas affaire à vous, disait-il, mais à M. Delaunay. Ëh bien I M. Delaunay est-il satisfait ?

Pour toute réponse, Anatole jeta son épée et s'avança vers René, la main tendue. Celui-ci lui tourna le dos.

Cherville voulut s'interposer et ramener l'artiste à des sentiments plus conciliants. Il déclara que l'usage commandait, en pareil cas, que les combattants se donnassent la main.

— Je me moque de l'usage, répondit René, car il est stupide s'il me condamne à serrer la main d'un homme qui s'est conduit comme un polisson.

Le mot était dur. On en fit l'observation au jeune peintre.

LA DBUANBfi EN HABIAGE 7S/1

— Je ne rétracte rien, dit-il. Je ne suis pas venu ici pour jouer une scène comique. Si M. Delaunay n'est pas satisfait, je suis à ses ordres, je le répète.

Chervilie prit à part le docteur Lasserre.

— Emmenez^le, dit-il à voix basse, car s'il continuait, vous seriez forcés de recommencer le combat, et le malheu*reux se ferait embrocher comme un poulet.

Le docteur fit un signe d'assentiment, ramassa à la bâte les habits de René, et l'entratna. Après avoir faft quelques pas et s'être assuré que les adversaires suivaient une direction différente, il releva la manche de chemise, pansa soigneusement la piqûre du blessé, et l'aida à endosser ses vêtements.

— Vous ne souffrez pas? demanda-t-il avec intérêt.

— Pas le moins du monde, répondit René. Ça brûle un peu, voilà tout.

— Allons ! fit joyeusement le médecin, vous vous en êtes mieux tiré que je ne l'espérais. Quinze jours de repos, et il n'y paraîtra plus.

— Quinze jours! protesta René.

— Et le bras en écharpe pendant la première huitaine ; il le faut, mon cher, ajouta le docteur.

— C'est trop fort ! s'écria l'artiste avec amertume. Parce qu'il a plu à ce pleutre d^Anatole de se conduire comme un manant, me voilà blessé, condamné à l'inaction pendant quinze jours... Et si j'étais sans ressources? Si j'avais besoin de travailler pour vivre ?

— Que voulez-vous ! Cela vous apprendra...

— Qu'est-ce que cela m'apprendra? Laisserai«je davan* tage pour cela impunément insulter une femme par un cuistre de cette espèce? Le permettriez vous, vous, docteur, avec votre prétendue sagesse ?

— Ce n'est pas probable.

— Vous voyez bien, conclut triomphalement René, que j'ai fait une sottise en n'administrant pas à M. Delaunay une correction qui le tienne quinze jours au lit, puisque vous lui donnez tort, et qu'au contraire c'est moi qui suis puni.

— Eh! je ne vous dis pas non, mon cher! mais auriezvous mieux aimé passer en police correctionnelle, être condamné à la prison, aux frais, à l'amende?...

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— C'est égal, fit René en souriant, c'est une singulière législation que celle qui permet que vous soyez impunément insulté, si vous n*avez pas sous la main deux témoins pour le constater, qui vous condamne, si vous vous faites justice, alors même que vous avez raison, et qui n'admet le cas de légitime défense que du moment que vous êtes frappé et déjà à moitié mort.

Cette boutade termina la discussion par un éclat de rire, auquel l'artiste, lui-même, prit part le plus gaiement du monde.

A onze heures, il rentrait chez lui, le bras en écharpe, selon les prescriptions de la Faculté. Presque au même instant, revenait Cherville qui, cette fois, ne cherchait plus à dissimuler sous son manteau les formidables flamberges qu'il avait décrochées du mur de son atelier.

En un clin d'oeil, comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit dans la maison : René s'était battu contre M. Delaunay et avait été blessé légèrement !

Gabrielle, qui était aux aguets, et qui, le matin à neuf heures, s'était présentée selon son habitude chez l'artiste pour y prendre sa leçon» eut la fatale pensée d'aller demander à Cherville des détails sur la rencontre dont elle avait été la cause involontaire.

Celui-ci l'accueillit avec la gravité d'un président de Cour d'assises.

— Mademoiselle, lui dit-il assez sèchement^ vous devez savoir mieux que tout autre, que votre légèreté autorisait jusqu'à un certain point les familiarités de M. Delaunay...

— Je ne vous comprends pas, Monsieur, répliqua la jeune fille, les yeux démesurément ouverts.

— Rassurez-vous, du reste, reprit Cherville. Nous avons laissé ignorer à René vos relations inqualifiables avec le docteur Lasserre. Ce qui m'a le plus étonné, je dirais presque le plus froissé, c'est que le docteur ait osé servir de témoin à M. Dorval dans une affaire qui le concernait personnellement plus qu'aucun de ceux qui s y trouvaient compromis.

Gabrielle écoutait ce langage étrange qui, pour la première fois, frappait son oreille étonnée.

— Expliquez -vous, dit-elle, car, en vérité, je ne sais

ce que signifient les paroles que vous venez de prononcer.

— Par respect pour votre pauvre père, nous nous tairons. Mademoiselle, mais prenez garde qu'il n'apprenne un jour vos assiduités quotidiennes à la maison de h rue Lepic !

La jeune Glle ressentit à la fois au cœur et à la tète une terrible commotion. Alors seulement elle devina, plutôt qu'elle ne comprit, ce dont on l'accusait. Elle se redressa brusquement, hautaine, dédaigneuse, superbe, et foudroyant Cherville d'un regard chargé de mépris :

— Je n'ai que faire de votre silence. Monsieur ; je dégage votre conscience des scrupules qu'elle éprouve, dit-elle avec fierté. Ce n'est qu'en des cœurs vils que' des soupçons semblables peuvent trouver accès.

Et, majestueuse comme une reine, frémissante d'indignation, plus blanche que le marbre d'une statue, elle s'éloigna.

— Quel aplomb 1 murmura Cherville avec une admiration mal déguisée.

Dans le monde théâtral, artistique et littéraire, les nouvelles se propagent avec une rapidité dont il est difficile de se faire une idée. Une heure après le retour de René, il n'était bruit dans tous les ateliers que du duel dont il avait été le héros.

Ce fut ainsi que le roi Misère apprit le dénoûment inattendu de la scène que Gabrielle lui avait racontée la veille. Suri-le-champ il accourut chez l'artiste. Deux ou trois camarades de René, ceux qui demeuraient dans le voisinage, étaient déjà auprès de lui. Il était grandement question de Tinconnue qui avait amené cette rencontre.

— Monsieur Dorval peut-il me consacrer quelques instants? demanda Jacques avec humilité.

— Volontiers, fit René en affectant la plus parfaite aisance, bien qu'il pressentit le motif de cette visite.

Souriant aux plaisanteries de toutes sortes qu'on lui décochait, le jeune peintre reconduisait tout doucement ses amis vers la porte de sortie. Enfin il réussit à se débarrasser d'eux. .

Alors il retira de la serrure sa clef qu'il y laissait d'ordinaire, referma la porte et rentra dans son atelier.

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— Maintenant, je suis à vous, père Jacques, dit-il en prenant la main du roi Misère.

Puis, sans efforts, il l'attira auprès de lui, sur le divan, le força d'y prendre place, et tourna vers lui son visage épanoui :

— Et vous? demanda-t-il joyeusement. Que me voulezvous?

Le roi Misère hocha gravement la tête et ne répondit pas tout d'abord.

— Je devrais vous en vouloir. Monsieur Dorval, dit-il pourtant, mais je ne m'en sens pas le courage.

— M'en vouloir ? et pourquoi?

— Je conçois que vous ayez trompé Gabrielle, reprit le vieillard, mais je ne vous excuse pas de m'avoir caché la vérité. Je vous retrouve aujourd'hui blessé, hors d'état de travaller, je n'ai pas le droit de vous adresser un reproche, et cependant vous nous avez fait bien du tort en exposant votre vie à notre insu !

—- Quel tort ai-je pu vous faire? répartit vivement René.

— Ne sentez-vous. pas que ma fille est compromise?

— Son nom n'a pas même été prononcé.

— Je le sais. J'ai entendu, en arrivant ici, les plaisanteries d'assez mauvais goût dont vous étiez l'objet, mais je n'en persiste pas moins à affirmer que vis-à-vis de Cherville, de vous, et de M. Delaunay, l'honneur de Gabrielle a reçu une première atteinte. Or, trois personnes ne sauraient garder un secret, et le gardassent-eljes, je souffrirais trop d'exposer chaque jour ma fille à rougir devant elles.

— Je partage vos scrupules, répondit René avec embarras, mais que pouvais-je faire? Qu'auriez-vous fait k ma place?

— J'aurais, je le crains, agi comme vous l'avez fait dans un mouvement de vivacité bien pardonnable, mais je suis le père de Gabrielle, j'ai un titre à revendiquer et à défendre l'honneur de ma fille, tandis que vous n'en avez aucun. Votre amitié? Oui, je sais que vous nous aimez, que vous avez été bon pour nous au delà de tout ce que nous pouvions attendre, mais le monde entre-t-il dans de semblables détails? Admet-il qu'un jeune homme de vingt-cinq ans protège une jeune fille de dix-huit ans et risque sa vie pour elle, uniquement parce

qu'il est Tami de son père et le sien? Vous savez bien que non.

Vous n'ignorez pas plus que moi comment il- dénature les sacrifices dont il est incapable, et de quel nom honteux il flétrit celle qu'un malheureux hasard désigne à ses calomnies. Ne les entendez-vous» pas comme moi ces voix ironiques? Leurs propos outrageants ne vous font-ils pas monter le rouge au visage? Voulez-vous que je vous répète ce que demain, après demain, dans dix jours, diront ces langues de vipère ?

Elles diront : Vous savez bien la petite chose, la fille du roi Misère?... elle est la maîtresse de Dorval.

— Est-ce que vous le croiriez? fit précipitamment René. A cette question, Jacques Lacour ne sourcilla pas. Un

sourire calme, empreint d*une ineffable sérénité, glissa sur ses lèvres et éclaira son visage.

— Ah ! soupira-t-il, Dieu m'est témoin que je n'ai jamais • redouté semblable catastrophe. Ce n'est pas moi qui vous

accuserai, pauvres enfants, mais le monde.

— Eh'bien! dit résolument René, je connais un moyen de lui imposer silence, à ce monde impitoyable.

— Lequel ? Vous n'avez pas la prétention de vous battre contre tous les Anatoles dont il se compose, n'est-ce pas?

— Non, répondit René, qui se leva, solennel et recueilli. Alors s'inclinant gravement devant le roi Misère :

— Monsieur Jacques Lacour, prononça-t-il lentement, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille?

— Pour vous!... balbutia le vieillard... la main de Gabrielle... la fille d'un modèle... c'est impossible! j'ai mal entendu.

Ses traits rayonnaient, ses mains tremblaient, son corps entier tressaillait de joie et d'orgueil; mais, tout à coup, son front se rembrunit, ses sourcils se froncèrent, son regard se voila.

— Non, répondit-il énergiquement. Je n'accepte pas votre sacrifice. Vous avez déjà risqué votre vie, je ne veux pas que vous engagiez encore votre avenir ; je ne prêterai pas les mains à une union qui serait pour vous un fardeau, et pour ma fille un irréparable malheur.

— Un fardeau! se défendit René. Mais vous n'avez donc pas deviné que j'aime Gabrielle ?

— Vous l'aimez ! répéta le roi Misère interdit.

— De toute mon âme ! éclata l'artiste. J'ai osé le lui dire il y a un mois, à mon retour. Elle a accueilli froidement, comme elle devait le faire, l'aveu qui s'échappait de mon cœur; mais j'ai lu dans ses yeux : elle m'aime aussi, j'en suis sûr.

Ce fut un trait de lumière pour Jacques. Il se rappela l'inconcevable tristesse qui, depuis cette époque, s'était enaparée de sa fille. Il la vit pâle, abattue, minée par cette douleur secrète dont il ne s'expliquait pas la cause.

— Et vous ne me l'avez pas dit ! s'écria-t-il d'un ton de reproche.

— D'autres engagements m'en empêchaient, répondit René. J'attendais, pour les briser définitivement, la présence du baron de la Vigerie, mais puisque l'occasion se présente de rompre ouvertement avec des projets qui répugnaient à mon cœur et à ma délicatesse, je veux en profiter et donner libre carrière à mon indépendance et à mes inclinations.

— Monsieur Dorval, fit le roi Misère d'une voie émue, nulle demande plus flatteuse et plus conforme à mes désirs ne pouvait m'être adressée. J'apprécie à sa juste valeur l'honneur que vous daignez me faire, et, pour ma part, je ne trouve pas d'expressions capables de traduire la reconnaissance dont je suis pénétré. Quant à Gabrielle... ce soir même je lui ferai part des sollicitations dont elle est l'objet.

A ces mots, le vieillard serra la main que lui tendait René et s'éloigna.

Cependant, en dépit des chaleureuses protestations que Jacques avait fait entendre, sa figure était demeurée sombre. Un accablement profond, plutôt qu'une joie sincère, semblait s'être emparé de lui. L'artiste l'avait remarqué. Il connaissait l'amour exclusif que le roi Misère avait pour sa fille, et il tremblait d'essuyer un refus.

Jacques ne pouvait cependant pas cacher à sa fille la démarche flatteuse que René venait de faire auprès de lui. Il trouva Gabrielle en pleurs.

A la suite du sanglant affront qu'elle avait essuyé chez

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Cberville, celle-ci avait enfin compris de qu'elle infamie on l'accusait. Dans le premier moment, Tindignation avait été la plus forte, mais elle était femme, nerveuse ; la réaction survint, elle se prit à pleurer.

Le roi Misère se méprit à la signification de ces larmes brûlantes. Il s'approcha d'elle, l'entoura de ses bras enlacés et la baisa sur le front.

— Allons ! fit-il d'un air résigné, sèche tes larmes, mon enfant, je t'apporte une bonne nouvelle.

— On ne le dirait pas, soupira Gabrielle en le regardant.

— Et d'abord,, rassure-toi, René n'est pas dangereusement blessé...

— Mais mon père, je ne vous ai pas dit...

— C'est ce dont je te gronderai... plus tard, l'interrompit Jacques; mais René m'a tout dit, lui; il m'a avoué qu'il t'aimait, et même, poursuivit le vieillard en faisant un effort héroïque, il ose espérer que toi-même...

— Quoi? fit brièvement la jeune fille qui ne s'attendait pas à des révélations de ce genre, et dont un secret espoir avait coloré le teint.

— Eh bien!.. . que... toi même... tu l'aimais.

Le roi Misère avait eu bien de la peine à prononcer cet horrible dernier mot.

— A propos de quoi vous a-t-il dit cela? demanda Gabrielle.

— En me demandant formellement ta main.

— Aujourd'hui?

— A l'instant même.

— Et vous la lui avez accordée?

— Pas encore.

— Mais vous ne la lui refuserez pas?

— Cela dépend de toi.

— ^Vrai, père? fit Gabrielle qui bondit de joie et sauta au cou du vieillard.

— Oui, répondit Jacques attéré par cette explosion de bonheur, j'aurais dû prévoir cela. Il faut qu'une femme se marie, il faut qu'elle aime. . Ahl fou que j'étais de croire que l'amour d'un père suffirait à remplir le cœur d'une jeune fiUe!... Fou! triple fou ! ! i

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Et de ses mains crispées, le roi Misère arrachait ses longs cheveux gris.

— Où sont-elles maintenant, vieillard stupide, tes quinze années de misères sordides, de privations atroces, de tortures sans nom ? Tu t'es dévoué à ton devoir, et lorsque tu crois avoir accompli de grandes choses, conquis à jamais Taffection de Tenfant que ta sollicitude a rendue femme, instruite, séduisante, passe un jeune homme qui la regarde, qui la trouve belle, qui le lui dit, et cet homme qu'elle ne connaît pas, qui n'a jamais rien fait pour elle, elle l'aime!

Jacques s'égarait. Il levait vers le ciel son poing fermé, comme pour lui lancer un blasphème , quand il aperçut sa fille, pâle, appuyée sur un meuble et se soutenant à peine.

— Ah ! pardonne, Gabrielle, murmura-t-il, j'ai cru que je perdrais la raison; mais c'est fini, je me sens mieux.

— Pauvre père! dit-elle, vous m'aimez bien, vous.

— Oh! de toutes les puissances de mon être, fit le roi Misère.

•^ Et vous avez cru que j'allais me séparer de vous!

— Ne le faudra-t-il pas ! Puisque tu aimes René...

— Je n'ai pas dit cela, se défendit Gabrielle.

— Cependant, tout à l'heure... cette joie dont j*ai été témoin.

— C'était le plaisir de vous voir. Ordinairement, vous ne rentrez pas si tôt... vous le savez bien...

— Comment, e'est cela! Tu n'aimes pas M. Dorval? dit Jacques qui n'avait pas besoin de longs arguments pour se laisser convaincre.

— Mais non, répondit la pieuse enfant, qui força ses lèvres à sourire.

— Pauvre garçon! gémit le vieillard, que va-t-îl devenir?

— Bah! il se consolera, fit Gabrielle avec légèreté.

— C'est que je n'oserai jamais lui annoncer que tu repousses l'offre qu'il nous a faite.

— Voulez- vous que je m'en charge ?

— Toi!

— Oui, demain, sans avoir l'air de rien, en prenant ma dernière leçon...

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