COMMENT FUT ACCUEILLIE LA DEMANDE DE RENE
En demandant officiellement la main de Gabrielle à son père, René n'avait fait qu'obéir à ses convictions les plus intimes. Il n'y avait dans sa démarche aucune forfanterie, il ne se sacrifiait pas à l'honneur de la jeune fille dont il avait pris la défense, mais il la réhabilitait en même temps qu'il donnait cours à sa passion longuement contenue.
Le baron de la Vigerie n'avait pas reparu. 11 n'avait qu'une fois fait parvenir de ses nouvelles au jeune peintre, et c'était en termes tellement laconiques, que leur ambiguïté, n'offrait aucun sens à l'artiste.
« Patience! Je m'occupe de vous, » avait écrit le baron.
C'était vague. Dans quel but le gentilhomme s'était-il mis en campagne? Pourquoi n'avait-il pas donné son adresse? Etait-ce le mariage de son protégé avec Caroline d'Érigny qui le préoccupait si fort ? C'est ce que se demandait René, après que le roi Misère l'eût quitté, quand, de rechef, on frappa à la porte de son atelier.
— Entrez ! cria-t-il avec humeur. .
Il entendit la porte s'ouvrir, et ne fut pas médiocrement surpris de reconnaître son adversaire du matin, M. Anatole Delaunay.
— Comment! ne put-il s'empêcher de dire: c'est vous! Il y avait dans cette exclamation beaucoup d'étonnement
et aussi beaucoup d'impolitesse. L'artiste le sentit si bien qu'il se leva aussitôt, et s'avança au-devant du nouveau venu.
236 LE ROI MISÊ&B
-- Excusez-moi, Monsieur, balbutia-t-il, je m'attendais si peu...
— Non pas moi, monsieur, sourit Anatole, je m'attendais parfaitement à l'accueil que je reçois, et néanmoins je n'ai pas hésité.
— Ah ! fit René en fronçant les sourcils. Est-ce pour reprendre où nous l'avons laissée la conversation de ce matin?
— Oui et non, Monsieur Dorval. Je viens vous donner quelques explications qui, si j'avais pu vous les fournir plutôt, auraient en quelque sorte excusé ma conduite, et, surtout, auraient empêché une rencontre entre nous.
— Vous croyez? demanda l'artiste d'un air incrédule.
— J*en suis certain, répondit Anatole. Vous m'avez traité un peu... cavalièrement, reprit-il après une légère pause. Mon Dieu I je ne dis pas que je sois exempt des ridicules et des travers de la jeunesse. Ce qui me console, c'est que je ne suis pas le seul. Mais j'ai la prétention d'être un honnête garçon, et comme je vous sais honnête aussi, j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous éclairer sur certains détails que vous ignorez assurément, dussé-je encourir de nouveau les vivacités de votre tempérament.
— S'agit-il encore de la fille du roi Misère ?
— Toujours, Monsieur. Ce que je vais vous dire, j'ai cru devoir le cacher à mes seconds. Cherville seul en est instruit, mais nous gardera le secret. Il avait été témoin de la violence dont vous m'aviez rendu victime; je devais, pour qu'il prît ma cause en main, me justifier à ses yeux, comme j'espère le faire aux vôtres.
René ne protesta pas. Ce préambule l'intriguait fort.
— Vous êtes, Monsieur Dorval, poursuivit Anatole, un de ceux à l'estime desquels je tiens le plus. On m'a conté votre passé, vos luttes gigantesques avec le besoin, j'ai pour vous un respect infini, et, ce qui m'étonne un peu, une très- vive sympathie. Or, je me suis dit qu'il serait dommage que tant d'avenir et de talent échouât contre l'inconséquence d'une femme. Vous aimez Gabrielle...
— Pardon! interrompit brusquement l'artiste, mais...
— Je vous ferai remarquer que je ne vous interroge pas,