‹ Le roi misèreChapitre 55 sur 98 · COMMENT FUT ACCUEILLIE LA DEMANDE DE RENÉ · texte numérisé non relu

COMMENT FUT ACCUEILLIE LA DEMANDE DE RENÉ

que je fais une simple supposition, cfke je puis me tromper, mais laissez-moi Tadmettre un instant. Je crois vous connaître assez pour savoir que vous n'êtes pas homme à ne chercher auprès d'une femme que des jouissances matérielles et passagères. Si donc, c'est votre avertir, votre cœur tout entier, que vous mettez aux piedsdecette femme, et si cette femme est Gabrielle, je ne viens ici que pour vous dire : « Prenez garde, Monsieur ! Il y a autour de cette jeune personne un mystère inquiétant, que le monde, et moi-même, avons interprété d'une manière fâcheuse. »

René devint subitement livide. M. Delaunay s'en aperçut.

— Je me suis peut-être trop hâté de croire au mal, continua-t-il, mais, quoique je ^is plus jeune que vous, je me figure avoir plus vécu. C'est tout simple. Mon père était riche, il bourrait mes poches d'argent; ma mère en faisait autant de son côté, je n'avais qu'à me laisser glisser sur la pente. Je n'ai pas lutté comme vous. Je ne me suis privé de rien, j'ai gaspillé mon or et ma jeunesse dans tous les carrefours de Paris. Je ne crois pas facilement à la vertu , parce que je ne l'ai jamais rencontrée. Sans doute je me suis constamment mal adressé.

Cependant, sur votre parole, j'avais foi en la fille du roi Misère, lorsqu'un jour, peu de temps après l'éloquent plaidoyer que vous aviez débité en sa faveur, je la rencontrai gravissant les hauteurs de Montmartre...

— Ah ! fit René, qui se pencha curieusement.

Il se rappelait, lui aussi, avoir délivré la jeune fille, dans la rue Lepic, des insolences du saltimbanque.

— J'essayai de lui parler, reprit Anatole, mais je me plais à reconnaître qu'elle me reçut avec sa froideur ordinaire. Elle me salua et me tourna les talons. J'étais piqué au vif, je la suivis. Elle entra dans la maison portant le n® 31. Je montais bêtement ma faction à la porte, quand un homme d'assez mauvaise mine, qui m'a dit habiter le quartier, et qui avait remarqué. Téchec que je venais de subir, vint à moi et me proposa de m'instruire dès le lendemain des faits et gestes de la jeune fille.

Sans me rendre bien compte de ce que je faisais, j'acc

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tai. Or, selon lui, la fiAe du roi Misère était aimée par vous, par moi, et nous trompait tous les deux au profit d*un homme que je n'ai pas vu sans surprise figurer ce matin parmi vos témoins, le docteur Lasserre.

— C'est impossible ! s'écria René, obéissant à son premier mouvement.

Puis, tout à coup, il se souvint qu'il avait remis un jour à Gabrielle une lettre pour le docteur, et qu'aucun d'eux ne lui avait dit ce qui en était résulté. Il laissa retomber sa tête et ses bras avec découragement.

— Vous comprenez, poursuivit Anatole, que je n'étais pas homme à m'en rapporter aux renseignements fournis par le coquin que j'avais payé. Je me doutais déjà que Gabrielle ne vous était pas indifférente, mai? je ne connaissais nullement M. Lasserre. Aussi, je me rendis quelques jours après dans la maison, et j'acquis la certitude que l'appartement avait bien été loué par le docteur, qu'il avait payé le premier mois d'avance, que la jeune filley venait régulièrement tous les jours, vers deux heures, et n'en sortait que vers quatre heures.

J'appris en outre que lé logement était habité par une vieille femme, que le docteur y avait installée, et dont vous pouvez, comme moi, vous expliquer la honteuse complicité. Voilà ce qui est vrai, ce que j'affirme; voilà ce qui a contribué à diminuer considérablement le respect que j'avais pour la fille du roi Misère; voilà enfin ce que, dans votre intérêt, j'ai cru devoir vous révéler.

Quant aux interprétations que j'ai tirées de ce concours de circonstances accablantes, je souhaite qu'elles n'aient aucun fondement; mais avouez que si elles sont justes, nçus avons été bien sots de nous couper la gorge, et que, vous ou moi, nous le serions encore davantage de donner notre nom à la maîtresse de M. Lasserre.

René était littéralement attéré. Ces explications, qui lui arrivaient juste au moment oii il avait demandé la main de Gabrielle, cette démarche spontanée de M. Delaunay, la noblesse avec laquelle il avait oublié de sanglantes injures, le souvenir des lettres anonymes qu'il avait reçues, les coïncicences irréfutables que ce récit avait éveillées en lui, confondaient le jeune peintre.

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— Je vous remercie, dit-il avec un sourire dont il s'efforçait en vain de dissimuler Tamertume, de la générosité avec laquelle vous êtes venu à moi. Je vous avais mal jugé, M. Delaunay ; je reconnais que sous votre insouciante 'légèreté vous cachez un cœur loyal, et je regrette de l'avoir découvert si tard. J'espère comme vous, non pas tant pour vous et moi que pour le vieux Jacques, que nous sommes dupes d'appa* rences trompeuses, et que Gabrielle restera, comme par le passé, digne de nos respects.

A ces mots, il lui tendit généreusement la main. Anatole la serra avec une véritable effusion et se retira.

René demeura seul. Uue insurmontable prostration le terrassait. Gabrielle! le docteur Lasserre! les deux seuls êtres auxquels il eût voué une amitié réelle ! Et ils le trompaient! Lui qui se croyait aimé, qui tout-à-l'heure encore rêvait au bonheur, à l'avenir...

Depuis longtemps la nuit était venue sans qu'il parvint à sortir de l'anéantissement dans lequel il était plongé. Il alluma sa bougie et prit un livre, mais le livre s'échappa de ses mains ; il tenta de dormir ; mais, devant ses yeux fermés,* passaient dans l'obscurité d'horribles cauchemars...

Le lendemain matin il avait la fièvre. Néanmoins, tourmenté par un invincible besoin d'activité, il se leva.

A neuf heures, il entendit frapper discrètement à la porte de 3on atelier.

— Elle! murmura-t-il. Est-ce qu'elle oserait?... Au même instant, la porte s'ouvrit et Gabrielle parut.

; Elle était pâle et abattue. Elle avait les yeux rougis, les paupières gonflées. On voyait qu'elle avait pleuré. Dès qu'elle parut, la sourde colère qui grondait au cœur de Réoé s'éva-> nouit.

— Vous venez prendre votre leçon? dit- il. Asseyez* vous.

— Non, répondit Gabrielle en secouant tristement la tête. Plus de leçons! Aujourd'hui encore elles m'ont servi de prétexte à venir ici, mais c'est la dernière fois.

— Comment? fit le jeune peintre d'une voix étranglée.

— Mon père m'a tout dit, reprit la jeune fille avec un sourire résigné. Je aais que vous m'aimez et que vous avez

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demandé ma main. J'ai voulu vous témoigner combien je suis sensible à tant d^honneur, et vous annoncer moi-même qu'il faut renoncer à ces projets d'union.

— Ah! dit froidement René. Pourquoi?

— Parce que ce serait tuer le pauvre père Jacques, parce que j'ai vu sangloter ce vieillard à l'idée que j'allais me séparer de lui, parce que je me souviens des sacrifices qu'il s'est imposés pour moi, et que je considère que c'est justice de lui rendre le bien qu'il m'a fait.

— Et c'est à l'égoïsme du Roi Misère que vous vous dévouez si tranquillement? demanda René qui ne s'attendait pas à un refus, et qui croyait devoir lui attribuer un autre motif.

— Je ne veux pas analyser le sentiment qui anime mon père, répliqua Gabrielle. Je ne me souviens que d'une chose: c'est qu'il a failli devenir fou, en voyant de quelle ivresse mon cœur était pénétré. Je me rappelle aussi qu'enfant j'ai vécu heureuse, à l'abri du besoin, dans un milieu qui n'était pas le mien, tandis que lui, misérable, conspué, flétri, il traînait une existence indigente. C'est à lui que je dois ce que je suis, il est juste qu'il récolte ce qu'il a semé.

— Dites plutôt que vous ne m'aimez pas, gémit l'artiste.

— Je ne vous aime pasl 's'écria la jeune fille en se croisant les mains et en levant les yeux au ciel. Mais vous êtes donc aveugle l Vous ne voyez donc pas que depuis un mois...

Elle s'arrêta subitement, confuse, rougissante.

— Après tout, je puis bien vous le dire, puisque c'est la dernière fois que je vous vois, reprit-elle tristement. Ahl vous êtes cruellement impitoyables, vous autres hommes! Vous flétrissez Tégoïsme des autres, et le vôtre n'a pas de limites. Vous voulez savoir que je vous aime? Eh bien! soyez satisfait.

Apprenez que depuis le jour où vous m'avez fait l'aveu de votre amour, je souffre et je pleure, que je passe de longues nuits d'insomnie, que mes traits se décomposent, que ma santé dépérit^ attendant inutilement que vous tentiez auprès de mon père la démarche que vous avez faite hier, doutant de vous, de votre loyauté, essayant de bannir de ma pensée votre image qui s'y représentait sans cesse. Etes-vous con«

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