UN ATBLIBB DB LA SUB DE LAVAL
Dans ce troupeau de jeunes fous, pas un n'avait dépassé vingt-cinq ans.
Us se précipitèrent au-devant du vieillard en le saluant à l'avance de bruyants hurrahs. A mesure que se rapprochait la distance qui le séparait d'eux, celui-ci manifestait un embarras plus visible, et jetait sur la jeune fille interdite des regards inquiets. Cet homme était évidemment dans une fausse position. Sans doute, il ne pouvait pas rompre brusquement en visière à ceux qui venaient à lui, et, sans doute aussi, il craignait de compromettre sa fille en une société si facile.
René Dorval lut sur son visage cette pénible anxiété. 11 prit donc les devants, et Uii donna la main en même temps qu'il se découvrait devant la jeune fille avec une exquise courtoisie. Puis, arrêtant de son bras étendu Tavalanche humaine qui se ruait sur ses pas, tandis qu'il gardait à la main son chapeau:
— Messieurs , dit-il d'une voix grave , j'ai l'honneur de vous présenter M. Jacques Lacour et mademoiselle Gabrielle, sa fille.
La jeunesse est généralement folle, mais elle est bien rarement méchante. Les écervelés comprirent sur-le-champ quelle grossière inconvenance ils allaient commettre. Ils s'arrêtèrent aussitôt, regrettant déjà le mouvement de vivacité auquel ils avaient cédé, et, ainsi que Héné leur en avait donné l'exemple, ils se découvrirent à leur tour et saluèrent avec déférence.
Pour le coup, ce fut Jacques qui demeura confus d'une si respectueuse manifestation.
— Messieurs... balbutiait*il, vous êtes vraiment bien honnêtes...
— Au revoir, et bon plaisir ! l'interrompit René, sans lui donner le temps d'achever sa phrase.
Encore une fois il lui serra la main, et se tourna vers ses camarades.
— Nous, mes amis, à la téte-noire! Qui m'aime me suive. Quant à moi, je me sens un appétit d'enfer.
— Kt moi donc ! s'écrièrent à la fois les jeunes gens , qui le suivirent avec un ensemble admirable.
12 LE BOI MISÂRB
Jacques et sa fille demeurèrent seuls. René avait sauvé la situation.
— Quels sont ces jeunes gens? demanda Gabrielle un peu revenue de sa surprise.
— Des peintres et des sculpteurs, comme M. René.
— Et ces femmes qui les accompagnent?
— Je ne sais pas au juste... ça doit être... des modèles... Oui, je me souviens... la petite brune a posé pour la Baigneuse...
— Oh I fit Gabrielle qui rougissait et souriait à la fois. Et vous, père? Est-ce que vous avez posé aussi devant tous ces messieurs ?
— A peu près... tu sais bien que c'est mon état... mais au fait, reprit Jacques, de quoi t'occupes-tu ? Est-ce que cela te regarde? Allons, viens! Nous gagnerons Ville-d*Avray à pied et nous y déjeunerons. Rassure-toi : il n'y a pas plus d'une petite heure de chemin. Puis, quand nous aurons bien mangé, quand tu seras bien reposée, nous reviendrons à la fête.
— Et vous me mènerez dans les baraques? interrogea la jeune fille avec vivacité.
— Partout où il te plaira, viens.
A ces mots, Jacques tira vers la droite, grimpa à la lanterne de Diogène, et se dirigea sur Ville-d'Avray.
Pendant ce temps, les jeunes gens étaient arrivés à Thôtel de la Téte-Noire, et avaient pris place autour d'une table, dans un cabinet dont la fenêtre donnait sur la Seine.
— Ah ça I demanda Anatole Delaunay, le roi Misère a donc une fille ?
— Ne le saviez- vous pas? fit René. Elle demeure avec son père, dans la maison de votre ami Cherville...
— Et dans la vôtre, alors ?
— Naturellement.
— Mais est-ce bien sa fille?
— J'en réponds. C'est moi qui suis son professeur.
— Elle apprend donc la peinture?
— Oui. Mademoiselle Gabrielle a reçu une excellente éducation. Elle peint déjà fort gentiment sur porcelaine.
— Vraiment ! Mais qui donc l'a élevée ?