‹ Le roi misèreChapitre 7 sur 98 · UN ATELIBB DE LA RUE DE LAVAL · texte numérisé non relu

UN ATELIBB DE LA RUE DE LAVAL

— Son père.

— Qui • le roi Misère?

— Nécessairement.

— Mais, à l'aide de quelles ressources le malheureux a-til pu suffire à de telles dépenses ?

— Ah ! fit René en hochant la tête, ceci est tout un long poëme. Je vous conterai cela quelque jour... en même temps que Torigine du surnom qu'on lui a donné, et vous verrez si jamais couronne de roi a été plus méritée et mieux portée...

En ce moment, un des garçons de Thôtel entra. 11 apportait dans un plat homérique une entrecôte monstrueuse, surmontée d'une montagne de pommes de terre frites. Cette apparition réveilla ia gourmandise au détriment de la curiosité*

Seul, Anatole Delaunay ne perdit pas de vue le sujet dont ii s'occupait.

— Tiens, tiens 1 murmura-t-il, en caressant sa moustache et en se regardant dans la glace, elle est gentille cette petite, il faudra voir...

Toutes les extravagances dont la jeunesse est capable furent épuisées dans cette splendide journée, extravagances sur lesquelles il est prudent de ne pas trop insister.

Le lendemain, René Dorval était seul dans son atelier de la rue de Laval, n* 47.

Il était assis en face d'une ébauche commencée, mais sa pensée s'égarait bien loin du paysage placé sur son chevalet. A côté de lui, sur un tabouret, sa palette et ses pinceaux demeuraient inactifs. 11 avait croisé ses jambes Tune sur l'autre, et, le coude appuyé sur le genou, le menton 4ans la main, le regard fixe, il songeait.

Tout était silence autour de lui. Nul bruit ne venait troubler la rêverie dans laquelle il était absorbé depuis quelque temps.

Situé dans un corps de bâtiment construit dans une cour et spécialement destiné à des artistes, loin des rumeurs de la rue, l'atelier du jeune peintre occupait, au premier étage, toute la largeur de la façade. Au-dessous de lui, au rez-dechaussée, demeurait un sculpteur; au-dessud, Léon Cherville, un autre peintre.

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Devant ce corps de bâtiment, s'étendait un terrain en friche que personne, pas même le propriétaire, ne songeait à convertir en jardin, et qui distribuait aux ateliers Tair et la lumière dont ils avaient besoin.

Dans chacun de ces trois logements la disposition était la même. A l'entrée, on avait profité de l'extrême hauteur des plafonds pour couper en deux cette luxueuse élévation, de sorte que chacun de ces appartements se composait en réalité de deux étages.

Dans la première pièce, servant d'antichambre, se trouvait un petit escalier qui communiquait avec la pièce supérieure, transformée en chambre à coucher et formant galerie sur l'atelier.

René Dorval habitait depuis trois ans le premier étage de cette maison.

C'était un beau garçon de vingt-cinq ans, aux cheveux noirs abondants, k l'œil bleu et profond^ dont le nez tombait droit sur une fine moustache, vierge de tout contact avec le rasoir.

Son visage avait une remarquable expression d'énergie. Les narines mobiles, les maxillaires très-développés , le menton légèrement saillant, donnaient à sa physionomie un caractère de force peu commune et de persistante volonté.

Le torse, empreint d'une vigueur qui n'excluait ni l'élégance ni la distinction, se dessinait large et robuste sous la veste de velours gris qui l'enveloppait. Les extrémités étaient fines et soignées.

Sur les murs de l'atelier, nulle superfluité coûteuse n'attirait les regards. Çà et là, quelques tableaux inachevés se confondaient avec la couche verdâtre qui suppléait à la tapisserie absente. Sur une planche élevée, comme sur un champ de bataille abandonné, on apercevait une tête, un bras, une jambe, un pied, une main, dont le plâtre neigeux avait revêtu, grâce à la poussière qui le recouvrait, des teintes plus accusées.

Quant au mobilier, il ne se composait absolument que d'une table de chêne et d'un long et large divan, garni de six coussins, et recouvert d'une étoffe rayée dont la solidité avait été déjà rudement éprouvée. Dans un coin, deux ou trois

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