DANS LEQUEL LE GOUVERNEMENT JOUE UN BOLE
— Oh ! c'est trop ! c'est trop ! fit-il à deux reprises.
Il se sentait défaillir. Il se laissa tomber sur un fauteuil.
— Qu'avez-vous donc? interrogea le docteur en se rapprochant.
— Lisez, répondit René, en lui tendant la lettre. Lasserre la lut rapidement.
— Bravo ! s'ecria-t-il avec joie. Je vous disais bien que c'était une commande! Il est vrai que je^ne croyais pas tomber si juste. Et du gouvernement encore!... Vous l'avez donc sollicitée? .
— Je n'ai jamais mis les pieds au ministère , répondit René.
— Mais vous y avez de^ amis?
— Je n'y connais personne.
— Alors, je n'y comprends plus rien ! fit le docteur.
— Eh ! parbleu ! ni moi non plus, éclata René. Croyez-vous que je m'explique davantage les événements auxquels je suis mêlé depuis quelque temps? Comment! il y a trois mois, je végétais, pauvre, obscur, inconnu, réduit à. donner des leçons de dessin pour manger, et voilà que sans transition, sans qu'il se soit fait autour de mon nom un de ces bruits éclatants qui violentent l'indifférence publique, il me pleut des commandes et des billets de mille francs, à ne savoir qu'en faire! Est-ce que vous trouvez cela naturel, vous?
— Naturel... naturel... balbutia le docteur. Je ne sais pas, moi. Qï^'est-ce que vous supposez donc?
— Rien, car le règne des fées et des enchanteurs est fini; sans cela, je serais disposé à croire qu'un génie bienfaisant s'est mis en tête de faire prospérer mes affaires.
— Pourquoi pas? répliqua le docteur. Mais, voyons? reprit41 d'un ton sérieux. N'avez-vous personne dont les soins et la sollicitude aient pu obtenir pour vous de tels résultats?
— Le baron de la Vigerie, mais il n'est pas. à Paris. D'ailleurs sa généreuse bonté m'a soutenu pendant trois ans sans se cacher, p^ourquoi ferait-il du mystère aujourd'hui?
— Et M. .Arthur! fit Lasserre.
— M. Arthur! répéta René. Pourquoi? A quel titre? Je sais bien que cet homme est une énigme vivante, mais.je sais aussi que, depuis vingt-trois ans, il n'a pas quitté le château
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qu'il habiter, qu'il ne voit et ne reçoit personne.' Quel intérêt le ferait agir en ma faveur?
— Alors laissez-vous faire, et à la grâce de Dieu !
— Il le faut bien. Cependant, je me souviens à présent... Oui, mais quelle probabilité?...
— De quoi vous souvenez-vous? insista le médecin.
«-^ Il y a quelques jours, un homme âgé, d'extérieur plus que convenable, mais que je n'avais jamais vu, est venu ici et m*a prié de faire pour lui deux tableaux. Il m'a demandé si j'avais déjà exécuté quelques travaux pour le compte de l'État, et, comme je m'en défendais :
— Gela peut venir, a-t-il répondu.
— Et c'est venu, ajouta Lasserre. Comment se nomme cet individu ?
— Je le lui ai demandé, mais il m'a répondu que son nom ne m'apprendrait rien, qu'il n'habitait pas Paris...
-^ Et les tableaux que vous devez lui faire? interrogea le docteur.
— U viendra les chercher lui-même, m'a-t-il assuré.
— Au diable, alors! fît vivement Lasserre. Vous êtes bien bon de vous tourmenter. Allons! mes félicitations sincères. Je m'en vais, vous m'avez retenu trop longtemps...
— C'est votre faute. On ne vous voit plus.
— Non. C'est la faute de mademoiselle Lacour. Elle m'avait si bien recommandé le secret vis-à-vis de vous, que je tremblais de le trahir en venant ici, mais aujourd'hui que vous êtes au courant, je me sens plus à l'aise. Quelle idée a«»t-elle eue cependant de vous mener voir celte malheureuse créature?
— Je veux vous le dire, répondit René, je veux vous confesser de quelle odieuse pensée j'ai été coupable envers elle, envers vous*.,
— Envers moi! s'écria Lasserre avec étonnement.
— Oui, Gabrielle avait été suivie, épiée, et savez-vous de quelle façon on avait interprété ses visites à la rue Lepic?
— Je ne m'en doute même pas.
— On avait dit qu'elle était votre maîtresse.
— Et. vous l'avez cru ! fit le docteur d'un ton de reproche. -^ Pendant un moment, je vous l'avoue.
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— Alors, vous aimez Gabrielle.
— Je ne m'en défends pas.
— Et eUe, vous aime-t-elle? Le savez-vous?
— Je rignore, répondit René en rougissant.
— Moi, je vous raffirme, appuya le docteur. Il y a longtemps que je m'en suis aperçu et que je ne voulais pas vous le dire. Elle parle de vous en termes si éloquents, que la pauvre enfant se trahit à chaque mot, sans s'en douter. Peut-être même n'est-ce que cet amour qui est la cause du dépérissement où je la vois tomber depuis quelque temps.
— Est-ce votre conviction? demanda npttement l'artiste.
— Je ne puis pas dire que je sois convaincu, mais je le crois.
— Voulez-vous me rendre un service?
— Parlez; que voulez-vous de moi?
— Une chose, une seule. Le roi Misère sait également quelles relations charitables vous ont rapproché de sa fille. Eh bienl ce que vous venez de me dire, ce que vous pensez, veuillez le lui répéter. Vous avez deux titres à le faire : celui de médecin et celui d'ami.
— De grand cœur, je vous le promets, répondit le docteur.
— J'y compte, fit René en lui serrant la main. Plus tard, vous saurez pourquoi.
Aprë^ avoir de nouveau regardé sa montre, Lasserre dis*^ parut précipitamment dans l'escalier.
Quand René fut seul, il réfléchit mûrement aux circon^ stances extraordinaires qu'il venait de signaler h son ami» Tant de bonheur lui semblait inouï, et il faut bien dire le mot : l'effrayait. Non pas qu'il ne se sentit de force à le sup-* porter, mais il aurait désiré en connaître la source, et ne pas se heurter sans cesse à l'inconnu ^
La lettre qu'il avait reçue le priait de passer dans les bureaux pour plus amples renseignements. Il ne pouvait pas y aller ce jour-là. Cinq heures venaient de sonner, quand le docteur avait pris congé de lui. Il attendit le lendemain avec impatience. Son imagination ea éveil concevait des chefsd'œuvre, son cœur battait de joie et d'espérance, des apparitions célestes peuplèrent son sommeil. ^
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Quand le jour se leva, René jeta les yeux sur sa pendule. Il n'était que sept heures du matin ! Néanmoins, il commença ses préparatifs. Il allait et venait, inquiet, agité, fiévreux. Il aurait voulu que Gabrielle fût là première à apprendre cette heureuse nouvelle, mais, fidèle à la conduite qu'elle s'était tracée, la jeune fille ne vint pas.
Ce fut une véritable douleur pour René. Depuis trois ans, sauf pendant les quelques jours qu'il s'était absenté pour faire des études d'après nature, il avait contracté l'habitude de voir chaque jour Gabrielle. Aujourd'hui, son adorable visage lui manquait. Il regardait d'un œil terne la place familière, à présent déserte, que la rieuse enfant affectionnait.
Quand il se présenta dans les bureaux du ministère, porteur de la lettre qu'on lui avait adressée, il fut introduit sans difficulté. Là, on lui fournit toutes les explications désirables relativement à la commande qu'il avait reçue.
Le sujet qu'il s'agissait de traiter était celui-ci : « Les Mages suivent dans la nuit l'étoile qui les conduit vers l'étable où le Christ va naître. »
Le tableau était destiné à l'église de X. . . , qu'on venait de construire, et qui devait être prochainement inaugurée. On priait René de se mettre à l'œuvre aussitôt qu'il le pourrait, et même, comme on lui voyait le bras en écharpe, on émit la crainte que cet accident ne causât un trop long retard.
L'artiste prétexta une chute, assura que dans quïitre ou cinq jours il serait en état de travailler, et sur cette assurance formelle, on lui donna la grandeur exacte, en hauteur et en largeur, que sa toile devait avoir.
Quand il eut tous les renseignements nécessaires, René demanda par quelle faveur ou par quelle recommandation on avait songé à lui accorder un tel honneur?
— Il n'y a ici ni recommandation, ni faveur, lui fut-il répondu. Le gouvernement se plaît à encourager tous les jeunes talents; il est allé à vous comme il se serait adressé à tout autre ayant les mêmes titres que vous à sa bienveillance.
René essaya d'insister, mais n'obtint que la même réponse, amplifiée chaque fois de nouvelles banalités. Il n'y croyait guère, et pourtant il fut bien forcé de s'en contenter. 11 se retira.