‹ Le roi misèreChapitre 62 sur 98 · DANS LEQUEL LK GOUVERNEMENT JOUE UN ROLE · texte numérisé non relu

DANS LEQUEL LK GOUVERNEMENT JOUE UN ROLE

Chemin faisant, composant déjà son sujet et groupant ses personnages, une idée lumineuse jaillit tout armée de son cerveau. Il ne se dissimulait pas les difficultés d'une œuvre qui exigeait à la fois les aptitudes d*un paysagiste et celles d'un dessinateur émérite; mais ses études exceptionnelles ne redoutaient pas cette rude épreuve. Il éclairait déjà par la pensée cette nuit sombre où resplendissait l'étoile divine; à côté des rois, guidés par cette clarté céleste, il plaçait un jeune pâtre. Peu à peu, chacun de ses personnages revêtit une forme, un visage. Parmi les mages figurait le roi Misère; le jeune pâtre, c'était Gabrielle !

René espérait ainsi enfreindre la prohibition volontaire que Gabrielle avait imposée à leurs entrevues. En effet, Jacques pouvait-il refuser à l'artiste piour lequel il avait tant de respect et de reconnaissance ce qu'il aurait peut-être accordé à un étranger? Se défendrait-il de poser devant le. peintre? S'opposerait-il à ce que Gabrielle posât près de lui^ sous ses yeux? René voulut aussitôt en avoir le cœur net, et monta chez le roi Misère.

Ce n'était pas la première fois qu'il se présentait, et cependant sa visite produisit un véritable coup de théâtre. Gabrielle et Jacques se regardèrent, sans se donner la peine, l'une de cacher son embarras, l'autre son inquiétude.

— Bonjour, père Jacques, bonjour Gabrielle! fit délibérément René, comme pour mettre à l'aise ses deux interlocuteurs. Figurez-vous que vous avez devant vous le commencement d'un grand homme, qui vient de recevoir à l'instant une importante commande du gouvernement.

— Vraiment! s'écria la jeune fille, incapable de contenir sa joie.

— C'est comme j'ai l'hoiineur de vous le dire, affirma l'artiste avec une gravité comique.

Il leur communiqua alors le sujet qu'on lui avait confié.

— Vous comprenez, poursuivit-il, que j'aurai besoin de vous, père Jacques.

— Je suis à votre disposition, monsieur Dorval, réponditle vieux modèle.

— J'y compte bien; mais ce n'est pas tout. Au milieu des

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splendides costumes des rois Mages, j*ai l'intention de placer un jeune pâtre, un adolescent...

— Ce serait d'un heureux effet, approuva Jacques.

— Je suis enchanté que vous soyez de cet avis, continua René; car alors je suis sûr que vous m*accorderez la faveur que je suis venu solliciter.

— Une faveur... moi!... balbutia*le roi Misère.

— Oui, ce serait de permettre que Gabrielle posât pour le pâtre en question, en votre présence, en même temps que vous, ce qui èera pour vous un double bénéfice, et pour moi une double satisfaction.

— C'est que... bégaya le vieillard, pris à Timproviste, ma fille n'a guère le loisir... en ce moment...

— Rassurez-vous; l'interrompit René, j'ai tout prévu. Je n'ignore pas que Gabrielle partage son temps enûe les soins de votre intérieur, son travail et sa charité. £h bien! venez tous les deux le matin, à neuf heures; que votre fille descende à l'atelier avec sa botte, ses pinceaux... ce ne sera pas la première fois, n'est-ce pas? Et, de cette façon, chacun de nous se rendra service, sans qu'il vous en coûte autre chose qu'un léger dérangement.

Le vieux modèle ne savait quelle contenance garder. Il espérait que Gabrielle lui viendrait en aide, et refuserait de se prêter à cette combinaison; mais la jeune fille n'avait pas tous les héroïsmes. Elle n'était pas fâchée de concilier son devoir avec son amour. Elle baissait les yeux. Le sang courait sous sa peau fine et transparente^ qu'il colorait d'un vif incarnat.

Le roi Misère comprit qu'une plus longue hésitation tournerait à l'impertinence. 11 avait trop d'obligations à René pour oser décliner le premier service que celui-ci lui demandât.

— Puisque Gabrielle n*y voit pas d'obstacle, répondit-il, ce n'est pas de moi que vous pouvez craindre un refus. Nous sommes à vos ordres...

Quelque effort que fit Jacques pour appeler le sourire sur ses lèvres, on sentait qu'il n'avait prononcé qu'à regret ces paroles, et qu'il souffrait cruellement.

QUEL BOLE LE DOOTXUB YIST PROPOSER A BÉNÉ 259

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